PEINTURE DE GENRE
Vous VOUS souvenez peut-être, madame, d'avoir contemplé à l'Exposition universelle de ISo.'j le Petit frère dormant, de Meyer, scène charmante où deux aînés regardent au fond d'un berceau leur frère nouveau-né. Je trouve cette année de semblables types dans la Première prière du même peintre , dans \ École de la Forêt-Noire d'Anker, dans les Petits enfants d'Albano et dans la Visite du curé de M. Van Muyden.
Du reste, je me hâte de le dire, nos artistes français n'ont rien à envier aux Allemands dans la peinture de genre, et dans les scènes d'intérieur qui semblent avoir conquis depuis quelques années tout le terrain perdu par la grande peinture historique ou religieuse. La Famille et la Prière du matin de M. Plassan, la Leçon, la Prière et le Château des cartes de M. Toulmouche , la Tô.che de mademoiselle Eudes de Guimard , la Qrand^maman de M. Simon Lasalle, sont des scènes qui ne le cèdent en rien aux scènes allemandes au point de vue de l'expression et du naturel , et qui sont rendues avec une vigueur de touche et de coloris dont n'approchent pas les peintres d'outre-Rhin. Elles ont, en outre, un cachet particulier qu'on ne trouve guère qu'en France, j'entends la distinction, la grâce, ce je ne sais quoi d'indéfinissable et de charmant qui fait dire d'une femme, la trouvât-on sur les bords du
^ange, de la Neva, de la Tamise ou du Tibre : C'est une Parisienne !
La distinction ! Si jamais elle fut nécessaire, c'est surtout dans ces scènes d'intérieur et de genre, dans ces petits drames familiers qui touchent de si près au vulgaire et au commun, qui tombent si facilement dans le réalisme. Aussi ne puis-je qu'approuver certains artistes qui cherchent à élever leur idéal en transportant dans un autre âge leurs scènes d'intérieur, comme l'a fait M. Lechevalier-Chevignard dans le Bénédicité, et M. Cabanel dans la Veuve du maître de chapelle. Les meubles et les costumes de la renaissance et du moyen âge contribuent pour beaucoup à l'effet produit par ces deux tableaux. La scène du premier se passe dans une salle à manger de château décorée dans le style du quinzième siècle. La famille est réunie pour le dîner ; mais avant qu'elle touche aux plats, un vieillard pieux et grave implore la bénédiction d'en haut. Une grande vérité de costumes, d'attitudes et de physionomies, recommande cette petite toile. La seconde cause une émotion sincère. Une jeune veuve dont les fils cherchent à calmer la douleur, une femme âgée, sans doute une mère, dont la souflTrance est plus calme et plus recueillie et qui semblent offrir à Dieu une prière intérieure pendant qu'une jeune fille redit sur l'orgue les chants aimés du maître et du père qui
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n'est plus, tel est le sujet de cette scène que l'artiste, par un procédé à la fois intelligent et hardi, a éclairé d'une vive lumière, au lieu de demander à la pénombre une émotion plus facile mais aussi plus banale.
Vous ne me pardonneriez pas de quitter les tableaux du genre familier sans signaler à mes jeunes lectrices une petite toile de M. Ronjat : Un bonet un mauvais mouvement. L'heure du déjeuner a sonné pour un couple bourgeois. La table est bien pourvue, le foyer répand une douce chaleur dans la salle; les deux époux goûtent une parfaite quiétude!... mais voilà qu'au moment où ils s'apprêtent à quitter les jouissances du coin du feu pour se livrer aux charmes de la gastronomie, une pauvre femme à la tigure maigrie par la souffrance, au teint glacé par la bise, vêtue de haillons et portant un enfant sur le bras, se présente à la porte implorant une faible charité de l'heureux ménage. Le mari met vivement la main à son gousset, voilà le bon mouvement; mais sa femme l'arrête, voilà le mauvais. Qui l'emportera de ce gros bonhomme tout rond ou de cette petite vieille au nez pointu, aux traits secs et anguleux, personnitication vivante du second des péchés capitaux? Telle est la question. L'artiste la pose en laissant à chaque spectateur le soin de la résoudre. Après les peintres de genre, ce sont les paysagistes
qui eu l'an 1859 ont obtenu les honneurs du Salon, et bien qu'assurément la multiplicité des toiles consacrées à la reproduction de la nature matérielle soit un des signes les moins équivoques de la décadence de l'art, il m'est impossible de critiquer trop vivement leur succès. Hélas! ne sommes-nous pas tous plus ou moins enfants de notre siècle, et la nature n'a-t-elle pas, pour chacun de nous, quelquesunes de ces voix mystérieuses et de ces irrésistibles attraits que nos pères semblent n'avoir pas connus? Les eaux limpides, les cieux transparents ou chargés d'orages, les coteaux couronnés de fleurs, les futaies que dore un rayon de soleil à l'horizon lointain, les forêts immenses et profondes dont les cimes, en ployant sous l'effort de la tempête, ont les magnifiques ondulations et les grandes harmonies de l'Océan; toutes ces fêtes de la lumière et de l'ombre, toutes ces voix de la nature, tous ces spectacles de la terre ou du ciel, qui ont tant de puissance dans la simple réalité, quels charmes n'atteignent-ils pas quand l'artiste vient à leur donner une âme en les transportant sur la toile, quand ils se transfigurent et resplendissent, grâce à la magie du pinceau !
Ne soyons donc pas étonnés si le groupe des paysagistes est si nombreux. Le goût du public les encourage. J'ajouterai que presque tous montrent du talent dans ce genre facile, et que derrière les