‹ Les signes du tempsChapitre 35 sur 148 · PAYSAGISTES · texte numérisé non relu

PAYSAGISTES

quatre ou cinq maîtres du genre se pressent toute une armée d'exposants dont on regarde les toiles avec plaisir. J'ai noté pour mon compte les Vues du For de M. Balfourier, la Route de Xormandie de M. Benard, l'Entrée de la vallée àe. M. Karl Girardet, les Landes près de Tartas de M. Busson, la Chaumière normande de M. Lepoitevin, plusieurs toiles de M. Th. Rousseau, deux crépuscules de M. de Yillevielle, Y Étang des bois de M. Cabat, etc. Je me suis particulièrement arrêté devantr/n^e>«>?<;' d'une ferme à midi de M. Poinsot, moins peut-être à cause du mérite de cette peinture, qui est pourtant loin d'être sans valeur, que parce qu'elle a éveillé en mon souvenir les vers de deux poètes, MM. Charles Reynaud et Leconte de Lisle, qui ont traité le même sujet avec autant de vérité et peut-être avec plus de chaleur et de lumière.

Il est midi. Les grands bœufs ruminent parmi les herbes; les laboureurs reposent anéantis sous l'ardeur torride d'un soleil de juillet. « Tout se tait, » c'est M. Leconte de Lisle qui parle :

Tout se tait. L'air flamboie et brûle sans haleine :

La ferre est assoupie en sa robe de feu...

L'étendue est immense et les eiiamps n'ont point tl'ombre.

Et la source est tarie où buvaient les Iroupeaux ;

La lointaine forêt dont la lisière est sombre

Dort là-bas immobile en un pesant repos...

Je laisse mahitenantM. Charles Reynaud compléter le paysage :

80 LES SUi.NES DL" TEMi'S.

Avi seuil de la maison, assise sur un banr, Entre ses doigts h^gers tournant son fuseau blani-, Le pied sur l'escabeau, la ménagère 131e, Surveillant du regard cette scène tranquille...

Peut-être y aurait-il lieu ici à une étude, à une comparaison piquante entre les procédés employés }>ar les deux poètes et par le peintre pour arriver à exprimer la même idée, à rendre le même tableau ; mais je m'arrête, m' apercevant que je n'ai encore rien dit des rois du paysage : Daubigny, Français, Corot, Louis Cognard et Troyon.

Les Bords de l'Oise, le Soleil couchant, le Lecer de la lune, et surtout les Graves au bord de la mer de x\L Daubigny, ont d'admirables transparences et des tons pleins d'éclat et de vigueur. Les Hêtres de la côte de Grâce p?'ès de Honfleur, de M. Français, produisent un grand effet. C'est un paysage d'automne. Secouant son manteau de vapeurs, le soleil caresse de ses derniers rayons la haute cime des arbres, où s'étalent raille nuances variant du i)ourpre vif au jaune d'or. La mer forme le fond transparent du tableau, et, dans le lointain, quelques voiles blanclies se détaclicnt sur l'a/.ur. Cette toile fait penser. Il est difficile en la contemplant de ne pas se laisser aller aux charmes de quelques vieux souvenirs, et de ne pas redire une de ces strophes des Méditations qui ont bercé notre jeunesse :

Salut, bois couronnes d'un reste de \crdurc,

l'AVSAGlSTES. 81

Feuillage.* jaunissants sur les gazons épars ; Salut, derniers beaux jours...

Mais de tous les paysagistes, M. Corot est peutêtre celui qui a au plus haut degré le sentiment poétique, la tristesse douce et rêveuse; les teintes perlées qui enveloppent ses toiles comme d'un nuage transparent ajoutent un charme inhni à ses forêts ombreuses , à ses prairies humectées des rosées matinales. Nul, jdus que lui, n'a le don d'animer la nature et de la rendre à son gré auguste ou gracieuse, terrible ou familière, selon qu'il ait à y faire figurer Dante et Virgile, Macbech, une Idylle antique, ou deux jeunes femmes lisant dans une allée pleine d'ombre et de fraîcheur, comme dans V Etude à Ville-d'Array.

M. Troyon partage avec M. Louis Cognard la gloire de grouper savamment dans un paysage les bœufs, les vaches, les chiens et les moutons. Ce sont les portraitistes des natures inférieures, des humbles compagnons de la vie du paysan , des bêtes, tranchons le mot. Le Départ pour le marché et le Retour à la ferme du premier offrent aux regards une séduction toute virgilienne, tandis que la Lutte de taureaux et la Mare aux caches du second ont une richesse qui vous frappe au premier abord. Je ne puis toutefois m'emi)êcher de regretter l'usage (jue certains artistes font de leur talent, en m'arrè-

tant devant de pareilles toiles, qui tendent trop évidemment à faire baisser le niveau de l'art. On aura beau dire et beau faire, l'art a un but plus noble et plus élevé, et la peinture n'est plus que la rivale presque toujours malheureuse de la photographie, quand, au lieu de parler à l'âme et de rechercher l'idéal, elle se borne à la reproduction des objets dans leur exactitude matérielle.

J'avoue qu'il m'a été difficile de pénétrer l'intention artistique qui a pu diriger certains peintres de nature morte, tels que M. Eugène Lambert dans ses intérieurs de cuisine, où il entremêle des chaudrons, du gibier et des légumes ; M. Hazé, qui s'est borné ù peindre une demi-tasse de café et un petit verre sur un plateau; M. Charles Giraud dans ses boiseries, ses tables et ses fauteuils; M. Juan dans ses attributs de chasse: un fusil, une carnassière et une poire à poudre surmontée d'un vieux chapeau de paille; M. DesgolTes lui-même, qui a reproduit des vases d'agate orientale , des coupes d'améthyste ou d'onyx avec une vérité et une exactitude qui font vraiment illusion. Encore une fois, où est l'idéal; je dirai plus : où est le .sens moral de ces puériles fantaisies?

Mais , je vous l'avouerai , madame , au risque d'être taxé de faiblesse ou d'inconséquence par les partisans exclusifs du grand art , je suis

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