LES FRUITS ET LES FLELRS
bien loin de comprendre les fruits et les Heurs dans mes anathèmes contre la nature morte, considérée au point de vue de la reproduction artistique. Les fleurs surtout... n'ont-elles point une âme, une vie et un langage comme les petits oiseaux, avec lesquels saint François d'Assise aimait à parler du bon Dieu? Si jamais vous avez pénétré avec recueillement dans leurs demeures embaumées, dans ces parterres où elles étincellent comme leurs sœurs les étoiles étincellent dans les cieux, vous avez dû, pour peu que vous y mettiez de bonne volonté, comprendre le mystère de leur existence, et cela sans le secours de ces insipides dictionnaires, de ces fades • nomenclatures où l'on a prêté tant de sottises humaines aux liserons, aux marguerites et aux bleuets. Donc les fleurs sont bien vivantes, et, à ce titre, elles ont droit de cité dans le domaine de l'art. Aussi me suis-je arrêté souvent au Salon avec plus de complaisance devant tel bouquet de fleurs que devant tel portraitdeM. X, de mademoiselle Y ou de madame Z. Les Pavots du Caucase de mademoiselle Mélanie Paigné, ainsi que ses Roses irémicres avec liserons bleus, simples pastels dignes du pinceau de Redouté, valent à mes yeux plusieurs des tableaux de sainteté ou des toiles oflîcielles qui se mesurent au mètre dans les salles çle l'Exposition. J'en dirai autant des Roses de mademoiselle Hantier, des Fleurs et Fruits de ma-
dame de Saint-Albin, de la Pâquerette des champs et le Papillon, du Vase de fleurs de M. Jean Régnier, et surtout de la Vierge à la chaise, médaillon en bois sculpté de M. Saint-Jean. Dans cette œuvre tout à fait hors ligne, M. Saint-Jean a entouré la Vierge d'une couronne de fleurs de toute espèce et de toute nuance, auxquelles il ne manque réellement qu'une chose, le parfum, j'allais dire la parole. Le fait est qu'elles semblent aussi épanouies et aussi vivantes (jue ces petits anges qui, dans les tableaux de Rubens ou de Murillo, entourent, comme d'une guirlande, la ligure de la Vierge-Mère,
On a beaucoup remarqué cette année les peintres voyageurs qui ont été demander les uns à l'Italie, les autres aux horizons algériens ou au soleil d'Orient, d'auti-es enlin aux cotes brumeuses de la Bretagne ou de l'Irlande, de rajeunir les tons épuisés de leur palette. M. Grandsire a exposé une Vue de Venise j)rise du grand canal, où le merveilleux aspect de la citi'; des lagunes, la mer limi)ide et le ciel bleu, le mouvement dos gondoles, les palais et les églises sont rendus avec une saisissante vérité. M. Hébert a, de même, merveilleusement bien exprimé un coin de paysage et quehjues types d'Italie dans les Cervarolles et dans liose Aéra à la Fontaine. Dans une rue à L'I-a-Oout, M. Fromentin a peint les eil'ets d'un soleil impkicalth sur une de ces vieilles cités arabes qui
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disparaissent de jour en jour : il est une heure, l'ombre commence à se dessiner sur le pavé, la réverbération du sol est épouvantable, les habitants dorment accablés le long des murs... La vue de cette toile fait perler la sueur au front.
Je voudrais pouvoir suivre en Bretagne les peintres-voyageurs qui en ont rapporté cette année de nombreuses inspirations, des vues bien observées, des scènes vraies, poétiques et touchantes. J'aurais aimé à m'arrèter, les poésies de Brizeux à la main, devant cette galerie bretonne, devant le Viatique de M. Bandit, la porte d'église pendcmt la messe de M. Brion , le Cloarec de yi. Gouezou, la Misère et résignât ion de M. Boullier, la Demande en mariage de M. Fortin ; devant les toiles si vivantes de MM. Leleux et Penguilly-Lharidon. Mais le temps presse, il ne faut pas que j'abuse de l'attention de mes jeunes lectrices, d'autant plus qu'il me reste encore à leur signaler une ou deux, scènes que je ne me pardonnerais pas d'oublier. La Proscription des jeunes Irlandaises eu 1665, de M. Charles Muller, rappelle un des plus douloureux épisodes de la persécution protestante, qui a fourni à M. Gustave de lieaumont un tableau des plus dramatiques dans son ouvrage sur l'Irlande : « Alors, dit-il, au lieu de se borner à tuer, on prit le parti de recourir à un autre moyen, l'exil... Après tout, ce qu'on voulait, c'était qu'il n'y eût plus de
catholiques en Irlande, et qu'à leur place il s'établît des protestants... La chose difficile était l'émigration des pauvres; comme ils ne s'exilaient point d'euxmêmes, on se mit à les déporter de force. Une fois, on enleva d'un seul coup mille jeunes tilles irlandaises qu'on arracha aux bras de leurs mères pour les conduire à la Jamaïque , où elles furent vendues comme esclaves... »
Tel est le sujet dont s'est inspiré l'auteur de V Appel des condamnés et de Marie- Antoinette à la Conciergerie, et je m'empresse de dire qu'il en a tiré un admirable parti. Tout dans ce tableau concourt à un grand effet : la beauté des types de jeunes tilles, la noblesse de leurs physionomies, l'angélique résignation de leur douleur, le souffle héroïque et chrétien qui anime toute la scène, où l'on ne trouve guère à reprendre qu'une tête de vieille femme dont le réalisme vulgaire interrompt désagréablement l'harmonie générale du tableau.
J'ai remarqué à peu de distance de cette nouvelle œuvre de M. Muller qui, par son sujet, sinon par son cadre, atteint presque aux proportions de la grande peinture, un jxUit tableau aux tons heurtés et criards représentant des paysans béarnais jouant ù^Ja paume en attendant la grand'messe, et qui a réussi auprès d'une certaine foule par son étrangeté même. Beaucoup de personnes assurent qu'il offre une singulière