‹ Les signes du tempsChapitre 37 sur 148 · MADAME BROW.NE · texte numérisé non relu

MADAME BROW.NE

vérité pittoresque. Toujours est-il qu'il blesse tellement le regard, qu'on serait tenté de prendre ses personnages pour des bonshommes de carton colorié découpés à l'emporte-pièce et rapportés sur la toile. M. Capelle peint violemment, sans nul souci des transactions et des nuances, qui, en peinture comme en musique et en poésie, sont pourtant la difficulté suprême, ce que le maître a nommé le grand secret de l'art.

Les femmes ont, plus que nous, le sentiment de ces douces harmonies. Aussi ne trouve-t-on point de ces brutales oppositions d'ombre et de lumière dans les ravissantes miniatures de madame Héloïse Leloir, qui a exposé quatre portraits d'une ressemblance parfaite et d'un fini irréprochable, ainsi que dans les toiles de madame Henriette Browne : Les Sœurs de charité, la Phormocie, la Sœur et la Toilette, Un jeune enfant malade, à demi enveloppé dans une couverture, repose sur les genoux d'une sœur de Saint-Vincent de Paul , pendant qu'une religieuse plus âgée, debout près d'une table, prépare un médicament pour le pauvre petit, voilà tout le sujet de ces Sœurs de charité, qui ont si vivement attiré l'attention publique. Rien de plus simple, sans doute, mais rien de plus émouvant. Les carnations pâlies du petit malade, les coiffes aux grandes ailes de cygne dont les blancs reflets illuminent la figure des sœurs.

l'abondante lumière qui baigne tous les coins du tableau, toutes ces nuances analogues merveilleusement tondues sous un pinceau fait pour exprimer toutes les délicatesses de la pensée et du cœur, reposent doucement la vue et permettent au visiteur qui s'arrête devant cette peinture à la fin d'une course obstinée à la poursuite d'un chef-d'œuvre de dire comme je ne sais plus quel empereur romain, après une bonne action : « Je n'ai pas perdu ma journée. »

L'Académie française. — La droite et la gauche dans la littérature. — L'uniforoie et le paletot. — La séance anauelie de l'Académie. — Anecdotes historiques. — Le panégyrique de saint Louis. — Les prix littéraires et les prix de vertu. — L'n rapport de M. Yillemain et uu discours de M. Guizot. — Mademoiselle Ernestine Drouet. — Élections académiques : M. de Laprade et M. Jules Sandeau. — M. Vitet. — Le roman à l'Acddemie.

Je ne suis pas de ceux qui se complaisent aux sarcasmes et aux coups d'épingle, surtout quand ils sont dirigés contre une des plus anciennes et des plus glorieuses institutions de la France. Aussi ne doit-on pas s'attendre à me voir chercher à égayer ici le lecteur aux dépens de l'Académie française, en ramassant les traits émoussés qui lui ont été décochés depuis tantôt deux siècles. Les critiques français ont assurément bien de l'esprit. Mais ils s'en montrent fort souvent économes, et ne dédaignent guère, il faut en convenir, les plaisanteries tombées dans le domaine public. C'est ce qui explique sans doute pourtjuoi telle idée piquante lancée dans le

monde sous la forme d'un paradoxe passe si vite, chez nous, à l'état de lieu commun.

L'Académie française a-t-elle jamais justifié par le ridicule et la vanité de ses prétentions , par la médiocrité de ses membres ou le peu d'importance de ses travaux la petite guerre de sarcasmes dont elle a été l'objet? — Je ne saurais le dire. Ce qui est certain, c'est qu'à une époque où, de l'aveu de tous les hommes de quelque valeur morale , il est nécessaire de restaurer dans les esprits la notion chaque jour plus altérée du respect, quand tout ce qui survit des institutions d'autrefois se lézarde comme une ruine , il est au moins inopportun de prodiguer des épigrammes à l'illustre compagnie qui a reçu du bon sens public plus encore que du génie de Richelieu la mission de conserver les saines traditions de notre langue et de notre littérature. Mais ce qu'on peut et ce qu'on doit lui demander;, c'est de ne pas provoquer elle-même les dédains du public; c'est de ne pas venir en aide à sa propre ruine en se montrant infidèle à son origine et à sa mission. L'Académie est un corps essentiellement traditionnel et conservateur qui doit remplir dans les lettres un rôle analogue à celui que la droite avait autrefois dans la politique. C'est là sa gloire en même temps que sa force. Si elle l'oublie, elle n'est plus qu'une succursale de la Société des gens de lettres, qui est, si nous

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pouvons ainsi parler, la gauche de la littérature. Or, il senable que, parfois, l'Académie montre une tendance un peu trop marquée vers la gauche, tendance qui se révèle par l'oubli de quelques vieilles traditions, par l'élection de certains candidats, par le choix de divers lauréats ou sujets de concours et enfin — le dirons-nous ? — par une tenue de plus en plus démocratique et négligée.

Ce dernier point frappe particulièrement les étrangers admis pour la première fois aux séances solennelles de l'illustre aréopage. On leur a tant parlé des palmes vertes et des fauteuils académiques qu'ils sont tout surpris de se trouver en présence de fort modestes banquettes où les plus célèbres d'entre les immortels brillent presque toujours par leur absence, et où les autres s'étalent avec un sans gène qui rappelle celui des députés du temps de Louis- Philippe. Il me semble que si les académiciens avaient un peu moins l'amour du paletot et s'ils observaient davantage l'article de leur règlement qui leur enjoint de porter l'épée, le chapeau à plumes et l'habit brodé toutes les fois qu'ils siègent sous les yeux du public, l'aspect général de leurs séances présenterait un ensemble plus convenable et plus digne d'une telle assemblée. Il faut avouer qu'aujourd'hui, à voir la désinvolture des immortels, on serait tenté de les prendre pour des membres de l'a-

réopaye dont le docteur Véron est le Mécène. Cependant , cette année ' , l'Académie a eu le bon goût et le bon esprit de faire revivre un vieil usage qu'elle avait eu le tort de laisser tomber en désuétude; elle a tenu sa séance publique le jour de Saint- Louis , qui lui fut donné pour patron au moment même de sa naissance par son très-haut, très-puissant et très-redouté fondateur et parrain, monseigneur Armand Dûplessis, cardinal et duc de Richelieu. Pendant plus de deux siècles, à l'exception de ces jours néfastes de la révolution française durant lesquels la littérature et la politesse étaient proscrites comme la religion et la monarchie, elle a religieusement solennisé le 25 août, le matin, à Saint- Thomas du Louvre, où elle entendait une messe suivie du panégyrique de saint Louis ; le soir, dans une des salles du palais des rois très-chrétiens, où elle tenait sa séance solennelle et publique en présence de l'élite de la cour, de la magistrature et du clergé. Et, il faut le dire, ces belles journées religieuses et littéraires où l'on entendait, après le panégyrique du grand saint, l'éloge du grand ministre et celui du grand roi, n'étaient pas sans profit pour l'édification des âmes et pour la culture des esprits. C'étaient des fêtes vraiment solennelles qui occupaient à l'a-

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vance la cour et la ville, et dont les chroniqueurs et les gazetiers recueillaient jusqu'aux moindres détails, jusqu'à ces incidents comiques qui sont l'accompagnement obligé de toute réunion de Français. C'est ainsi que nous avons appris que le 25 août 1 765, l'Académie tenant sa séance ordinaire au Louvre, les portes de la salle étaient restées ouvertes à cause de la chaleur; et Duclos, le secrétaire perpétuel, ayant voulu les faire fermer, s'écria avec sa pétulance ordinaire en gros Breton mal appris qu'il était : « Que diable! où sont donc ces suisses? — Ah! monsieur Duclos, interrompit une voix partie du milieu de la salle, où avez -vous donc pris cette phrase, est-ce dans le Dictionnaire de l'Académie? » Là-dessus le secrétaire perpétuel ne répliqua rien du tout et resta fort confus de son propos.

Une autre fois, en l'an 1773, les académiciens s'étaient rendus, suivant l'usage, à Saint-Thomas du Louvre, pour ouïr la messe et le panégyrique, et il se trouva que nul prédicateur ne se présenta pour prononcer l'oraison accoutumée. Tout à coup, et au moment où l'impatience allait éclater dans les rangs des immortels, M. de Nivernois, le président, se rappela qu'il avait tout net oublié de désigner le panégyriste, comme c'était son droit et son devoir. Pour réparer son omission , il demanda si dans la multitude d'abbés qui étaient là il se trouvait quelqu'un

en état de monter en chaire, lui assurant d'avance qu'on l'écouterait avec plaisir. Mais ce n'était pas chose facile que d'improviser un panégyrique de saint Louis en présence d'un semblable aréopage. Aussi nul n'osa-t-il se charger de cette délicate mission.

Aujourd'hui, messieurs de l'Académie française ne sont plus exposés à pareille déconvenue. Le panégyrique et la messe ont été supprimés depuis 1 830, et maintenant la fête se borne aux discours et aux lectures de lavêprée. Il me semble que l'Académie, qui puise surtout dans la tradition, je le répète, sa puissance et sa force, ferait acte de sagesse en même temps que de bon goût en rétablissant ces vieux et traditionnels usages, supprimés à une époque d'effervescence révolutionnaire , et qui pontribuaient plus qu'elle ne le pense peut-être au respect et à la considération dont elle était entourée. Quel ne serait pas encore aujourd'hui l'attrait d'un panégyrique annuel du roi croisé, du grand saint dont la radieuse figure brille d'un si pur éclat sur l'horizon du treizième siècle, prononcé par des orateurs tels que monseigneur Dupanloup, monseigneur Pie, monseigneur Gerbet, le R. P. Lacordaire, le R. P. Félix, le R. P. Gratry, ou MM. Lecourtier, Déplace et tant d'autres, qui sont doués d'une éloquence toute française et toute chrétienne !

A défaut d'orateurs sacrés, on a entendu, à la

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