LES PRIX LITTÉRAIRES ET LES PRIX DE VERTU
séance du 25 août 1859, les maîtres de la parole académique, M.Villemain et M. Guizot. On sait que c'est M. Villemain qui, en sa qualité de secrétaire perpétuel, rend compte chaque année des libéralités faites à la littérature par l'Académie au nom de M. de Montyon. La tâche n'est guère aisée. Les ouvrages que l'Académie récompense embrassent les sujets les plus divers, et il faut plus que l'art de la transition pour passer d'un livre de philosophie à un livre d'histoire, d'un ouvrage d'érudition à une œuvre de poésie ou de goût, pour aller, par exemple, de Y Histoire de France d'Henri Martin à Y Histoire de la philosophie morale et politique de M. Paul Janet, ou de la Monographie de saint Clément d'Alexandrie, de M. l'abbé Cognât, aux Fiancés du Spitzberg de M. Marmier, ou aux poésies de MM. Lafont et Pécontal. Mais M. Villemain se joue de toutes les difficultés de son sujet avec une souplesse à laquelle l'âge n'a encore rien enlevé de sa grâce et de sa facilité. Ses rapports annuels, qu'il sait varier et rajeunir avec un art infini, sont des chefs-d'œuvre qui ne laissent rien à désirer, shion pour la masse du public, qui voudrait peut-être y trouver plus de relief, au moins pour les vrais connaisseurs, qui préfèrent la trame fine et serrée du style et la délicatesse des transitions à l'éclat ou à la surcharge des ornements. Après les prix littéraires, les prix de vertu. C'est
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M. Guizot qui a présenté le rapport auquel donne lieu chaque année cette dernière fondation. Il s'est acquitté avec une grande élévation de pensée et de style de cette tâche toujours un peu ingrate. Je n'ai pas besoin, en etfet, de faire remarquer tout ce qu'il peut y avoir d'insolite , au point de vue de la charité et de l'humilité chrétiennes, dans la distribution en quelque sorte théâtrale de ces récompenses accordées à des actes dont le plus beau titre est d'avoir été accomplis dans le secret de la conscience et du cœur. Ces réserves faites, on doit reconnaître que le récit d'un beau trait, d'un acte sublime de dévouement, d'un sacrifice héroïque, surtout quand ce récit est confié comme le fait ordinairement l'Académie à un maître dans l'art de bien dire, contribue puissamment à répandre dans le public les sentiments généreux et les nobles aspirations. 11 n'y a rien de plus rapide en France que la contagion du bon exemple. Aussi M. Guizot a-t-il profondément ému ses auditeurs en leur retraçant, d'une voix qui n'a l'ien perdu de sa plénitude et de sa gravité, l'histoire des libéralités de M. de Montyon et celle de ces vertus modestes dont Dieu seul tient le prix « et qu'on ne peut louer ici-bas qu'en les imitant. » A la fin de son discours, quand l'orateur a parlé de ces autres dévouements de nos immortels soldats morts, comme il l'a dit, « pour l'éclat d'une fête où ils n'ont point
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paru » et sans ambitionner d'autre récompense que la joie d'avoir accompli leur devoir, il a su imprimer aux mots de dignité, d'honneur, de liberté, de patrie, un tel accent et une telle puissance, que le nombreux auditoire qui se pressait sous la coupole de l'Institut a ressenti comme une commotion électrique.
A la fin de la séance, M. Legouvé a donné lecture de la pièce de vers qui a remporté le prix de poésie, et dont l'auteur est une jeune fille, mademoiselle Ernestine Drouet, institutrice. On sait qu'une des règles de ce concours, c'est que l'auteur ne doit se faire connaître qu'après le jugement, l'Académie ne voulant pas subir d'autre séduction que celle du talent; et c'est avec étonnement qu'elle-même a dû voir la couronne, décernée par son choix unanime entre plus de cent cinquante concurrents, tomber sur le front d'une jeune fille de vingt-cinq ans qui gagne depuis sept ans son pain dans le dur métier d'histitutrice.
L'Académie avait indiqué, pour sujet de concours : la Sœur de charité an dix-neuvième siècle. C'était là un sujet d'une émouvante simplicité. Mademoiselle Drouet a su en tirer un admirable parti. Les divisions de son petit poëme, placées entre un prologue et un épilogue, sont heureusement disposées : Les Enfanta trouvés, l'Ecole, /'Hospice y le Bagne, ne
sont-ce pas là, en effet, les diverses étapes de la vie d'une sœur de charité, de sa profession à son tombeau, de la terre au ciel?
Les vers les plus tendres et les plus touchants tombent naturellement de la plume de mademoiselle Drouet; aussi il me semble difficile qu'après la lecture du petit chef-d'œuvre couronné le public ne ratifie pas les suffrages de l'Académie. Que la jeune lauréate ne s'y trompe pas, cependant : la palme qu'elle vient de remporter doit être la consolation et l'ornement de son humble et utile existence, et non un encouragement à courir après les chimères de la gloire. Que la poésie soit pour elle comme un vase de fleurs dans le cabinet de l'homme d'étude qui repose doucement ses regards fatigués; qu'elle ne devienne jamais le but suprême de sa vie !
Pendant que je suis en train de payer mon tribut à l'Académie française, je dois mentionner deux, solennités particulières qui ont eu le privilège d'attirer à l'Institut une foule plus nombreuse et plus brillante peut-être que celle qui se dispute les billets d'entrée aux séances annuelles, je veux parler de la réception de M. de Lapradc et de celle de M. Jules Sandeau.
C'est le jeudi 17 mars 1859 que M. Victor de Laprade a pris possession du fauteuil laissé vacant par la mort de M. Alfred de Musset. Il a été reçu par