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LA LITTÉRATURE DU FOYER

tique 110 suivrait-elle pas, en ce qui la concerne, un semblable usage en appelant, à ce moment de l'année, l'attention du public sur les livres qui nous entretiennent plus spécialement de ces petits êtres en qui se résument, sur cette terre, toutes nos espérances et toutes nos joies, qui sont la sérénité, la lumière, la vie de la maison? C'est ce que je désire tenter, en commençant, toutefois, par mettre de côté et comme en réserve les nombreux ouvrages d'éducation ou de récréation qui constituent un genre à part, genre excellent à connaître et sur lequel je reviendrai sans doute quelque jour. Mais je voudrais seulement ici parler des livres qui ont l'enfant, non pour objet comme les précédents, mais pour sujet, c'est-à-dire qui l'étudient, sans but pratique, au point de vue de la psychologie et de l'art, au point de vue dubeau, et non de l'utile.

Malheureusement, de tels ouvrages sont rares, et je commence par avouer que je n'en connais pas un seul dans la littérature française.

Ceci peut sembler étrange ; mais il faut bien dire que la philosophie n'a pas encore produit une œuvre où sont étudiées dans leurs manifestations diverses ces âmes naïves, charmantes, fraîches et pures comme une fleur qui vient d'éclore, qui se livrent sans remords comme sans crainte à tous les instincts de leur nature et sur lesquelles la réflexion n'a pas jeté ce voile épais et trompeur qui rend si difficiles

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les investigations du moraliste. Et cependant, en étudiant l'homme, le moraliste est trop souvent contraint d'agiter une eau bourbeuse et troublée, tandis que, pour étudier l'enfant, il n'a qu'à se pencher sur une source limpide au fond de laquelle les passions et les vices n'ont point encore déposé leur limon. De même, quels sujets d'observation, quelles études intéressantes et variées l'enfant n'aurait-il pas dû fournir aux romanciers et aux poètes, lui qui a tant de fois et si merveilleusement inspiré l'art du peintre comme celui du sculpteur !

Regardez ! le voici qui s'avance, alerte et souriant à la nature, aux fleurs, à la vie. La joie suit son chemin. Sur ses pas, tous les fronts se dérident. Comme un rayon lumineux chasse les ténèbres, il chasse loin de lui les douleurs, les soucis, les amers souvenirs, tout le cortège des sentiments vils et des pensées impures. Sa voix est plus douce à l'ame qu'un chant d'oiseau, et il y a un charme inefiable à contempler son limpide regard, à suivre le naturel de son geste, l'harmonie de tous ses mouvements et à démêler les efforts de sa pensée naissante, qui cherche à se faire jour à travers la confusion do ce doux langage qui, selon Dante, fait la première joie des pères et des mères :

l.'iciiornu Clie pria li pudri e le iiia'.lri Iraîilulla.

Puradi-io, \\.

l'enfant. 105

On cite des mots d'enfants d'une sensibilité exquise, il y en a d'éloquents et de sublimes, d'autres sont ingénieux , malins , bouiïons , d'une finesse, d'une grâce et parfois d'une coquetterie sans pareilles. Je lisais récemment un ouvrage posthume de M. Brifaut dans lequel le spirituel académicien a entassé une foule d'anecdotes inédites, de traits piquants, et où il a fait une large place aux saillies des petites filles et des petits garçons de quatre à six ans. Je ne connais rien de plus gracieux et de plus rayonnant que ces pages.

Un jour il demandait à une espiègle qu'il avait baptisée du nom d'Oriane, où était son Amadis?

— Je n'ai point pour amis des chevaliers errants, répondit la maligne; je veux qu'ils me restent, je ne suis pas dupe.

« — Sur cela, je la tourmentai, dit M. Brifaut. Elle fit mouvoir son artillerie, mais ses petits canons ne jouaient pas si bien qu'à l'ordinaire. — Mademoiselle, lui dis-je, quand on lance des épigrammes, il ne faut pas bégayer. — C'est pour qu'elles durent plus longtemps. Monsieur. »

Voici un autre enfant prodige, encore emprunté à la collection de M. Brifaut. C'est un petit garçon. Sa mère le vit un matin , agenouillé devant une image du bon Dieu. — « Pour qui pries-tu donc ? lui demanda-t-elle. — Maman, c'est pour le diable. —

Comment, pour le diable? — Oui, maman. — Et à quel propos? — Ah ! il est si malheureux, personne ne s'intéresse à lui. »

On remplirait des volumes avec ces mots d'enfants qui ont du relief et du trait et qui partent spontanément du cœur, de l'esprit ou de l'âme de ces petits êtres auxquels la réflexion et l'étude n'ont encore rien dit, et qui pourtant savent faire vibrer toutes les cordes du clavier humain. Il y a lu, semble-t-il, une mine féconde pour le poëte et pour le romancier, comme pour le philosophe. Et cependant elle demeure pour ainsi dire inexplorée, au moins en France. Nous avons le roman de la Femme, le poëme de l'Oiseau et même celui de l'Insecte, tandis; que le poëme de l'Enfant est encore à faire.

Il faut toutefois reconnaître qu'à défaut d'étude complète et suivie, les enfants ont laissé dans notre littérature une trace assez profonde, qu'il serait curieux de suivre avec quelque attention. A Charles d'Orléans, le dernier de nos trouvères, ils ont inspiré des vers qui ne sont pas sans grâce, malgré leur tournure un peu maniérée :

Quand n'ont assez (ail dodo Os jielis pnfan(;onncts.

Ils porteni sous leurs bonncls Visage i)l(;in de bobo.

r.'esl pilii- s'ils loiit jojo

CE qu'on a dit des enfants. 107

Trop matin, les doulcinels.

Quand n'ont assez fait dodo Ces petits enf'anç^-onnets!

Mieux ainieroient à gogo Gésir sur mois coussinets.

Car ils sont tant poussinets.

Hélas! que, guoguo, guoguo , Quand n'ont assez fait dodo Ces petits enfaiii;onnets !

C'est à cette date du quinzième siècle qu'il faudrait aussi reporter quelques pièces pleines de fraîcheur et d'harmonie adressées par Clotilde de Surville à son premier-né, si, hélas! il n'était démontré que Clotilde de Surville n'est qu'un mythe et que ses vers ne sont qu'un pastiche. Quant à l'âge suivant, il a singulièrement méconnu les grâces enfantines. « Je n'ai jamais estimé, dit Montaigne, qu'être sans enfants fût un défaut qui dût rendre la vie moins complète et moins contente. Les enfants sont du nombre des choses qui n'ont pas fort de quoi être désirées.... » Le vieux Balzac a aussi de ces paroles de rhéteur égoïste et froid qui font sur l'âme l'effet d'une brise glacée sur la verdure et les fleurs : « Je me passerai bien, écrivait-il, d'avoir des enfants qui désireront ma mort s'ils sont méchants, qui l'attendront s'ils sont sages et qui y songeront quelquefois, encore qu'ils soient les plus gens de bien du monde. » Il dit ailleurs, en parlant de ses livres : « Il n'y a point d'enfants que nous aimions davantage que

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ceux qui naissent de notre esprit, et desquels nous sommes père et mère tout ensemble. » Les enfants ont inspiré à Boileau quelques vers sceptiques, à la Fontaine, dont î'ûme était cependant bien faite pour les comprendre, un mot cruel et faux, au moins dans un sens absolu : « Cet âge est sans pitié.» La Bruyère a, sur eux, des peintures charmantes, des observations fines autant que profondes; mais pour rencontrer à cette date l'accent ému, le sentiment sympathique et vrai, il faut aller le chercher dans madame de Sévigné, dans madame Deshoulières, dans madame de Maintenon , dans la Louison de Molière, dans le Joas de Racine. Aucune littérature ne possède, je crois, de portraits ni de caractères d'enfants supérieurs à ces deux dernières créations, où se trouve résumé, au point de vue de la réalité de la comédie et de l'idéal tragique, tout ce que le premier âge offre de naïveté, de naturel, de grâce et de malice charmantes, types d'autant ])lus vivants (ju'ils semblent en dehors de toutes les habitudes et de toutes les tendances littéraires d'une époque assurément incomparable, mais (pii, dans sa légitime répulsion de ce qu'on nomme aujourd'hui réalisme, a trop souvent abandonné la familiarité et le réel pour courir après le convenu. Louis XIV, toutefois, <|ui avait de l'homme et du père plus qu'on ne le pourrait croire, à le voir posé entre ciel et tnrre au

POÉSIE DE l'enfant AU DIK-NEUVIÈME SIÈCLE. 109

milieu des splendeurs un peu trop magistrales de sa cour, était réellement pénétré des grâces et des charmes ingénus de l'enfance. On raconte qu'il écrivit en marge des plans de Versailles cette instruction dont Mansart et Le Nôtre durent faire leur profit : avoi?' soin de répandre de l'enfance pm^tout. Et en effet, on voit des groupes d'enfants à toutes les corniches, à toutes les façades du palais, comme dans tous les coins du parc de la royale résidence.

Le dernier siècle a traité le sujet qui nous occupe, mais il l'a fait avec des accents presque toujours faux et une émotion toute factice. Ce n'est guère qu'aux débuts du nôtre qu'on a commencé ù comprendre que, pour trouver la poésie, il n'était pas nécessaire de s'embarquer dans de lointaines pérégrinations, qu'elle existait tout près de nous, sous notre toit, à notre foyer, au sein des joies et des douleurs de la famille, sous les blancs rideaux de la couche enfantine plus encore peut-être que dans les grandes catastrophes politiques ou sociales. Cette veine de la poésie intime et familière a été tour à tour exploitée par l'abbé Delille, par MM. Legouvé, Guiraud et Soumet, dans des pages qui ornent toutes les mémoires. Madame Desbordes-Valmore y a trouvé des récits d'une tendresse toute maternelle. Mais nul n'a chanté les enfants, nul n'a redit les sourires ou les larmes de la maison avec des accents comparables

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à ceux du poëte des Feuilles crautomne et des Voix intérieures. M.Victor Hugo, dont le génie semble créé pour les évocations terribles et sombres, pour les peintures diaboliques, est pourtant sans rival quand cette douce et pure image de la famille vient briller à ses yeux et solliciter son inspiration, quand il fait apparaître les radieuses légions des petits anges du foyer au milieu de ce pêle-mêle de démons, de spectres, de nains difformes, de chimères, de gnomes et de djins grimaçants qui se montrent trop souvent dans l'ensemble de son œuvre. Un éditeur a réuni en un seul volume tous les petits poëmes que M. Victor Hugo a consacrés aux enfants. C'est un recueil peut-être unique en son genre, ce n'est pas encore ce livre de l'Enfant que nous demandions tout à l'heure. Toutefois, il fera battre bien des cœurs et verser bien des larmes. H est rempli de chants joyeux, de douces visions et aussi d'amères douleurs , hélas ! — Tel chant commencé sur un berceau finit tristement sur une tombe, et il faut reconnaître que le poëte a su trouver des accents d'une beauté presque sacrée pour redire ces angoisses domestiques, ces deuils des pères et des mères que toute parole humaine semble impuissante à exprimer :

Je viens ti vous, Seigneur, pfre auquel il faut croire. Je vous porte, apaisé ,

SUNT LAGRYM.« RERUM. 1 1 1

Les morceaux de ce cœur toul plein de votre gloire, Que vous avez brisé;

Je viens à vous, Seigneur! confessant que vous êtes

Bon, clément, indulgent et doux, ô Dieu vivant!

Je conviens que vous seul savez ce que vous faites.

Et que l'homme n'est rien qu'un jonc qui tremble au venl.

Dès qu'il possède un bien, le sort le lui retire; Rien ne lui fut donné dans ces rapides jours. Pour qu'il s'en puisse faire une demeure et dire : « C'est ici ma maison, mon champ et mes amours. »

Il doit voir peu de temps tout ce que ses yeux voient;

Il vieillit sans soutiens.

Puisque ces choses sont, c'est qu'il faut qu'elles soient,

J'en conviens, j'en conviens!...

Seigneur , je reconnais que l'homme est cb délire

S'il ose murmurer; Je cesse d'accuser, je cesse de maudire ;

Mais laissez-moi pleurer!...

Voyez-vous, nos enfants nous sont bien nécessaires. Seigneur; quand on a vu dans sa vie, un matin, Au milieu des ennuis, des peines, des misères, Et de l'ombre que fait sur nous notre destin.

Apparaître un enfant, tête chère et sacrée,

Petit être joyeux. Si beau, qu'on a cru voir s'ouvrir à son entrée

Une porte des cieux;

Quand on a vu seize ans de cet autre soi-même Croître la grâce aimable et la douce raison ; Lorsqu'on a reconnu que cet enfant qu'on aime Fait le jour dans notre àme comme en notre maison ;

Que c'est la seule joie ici -bas qui persiste

De tout ce qu'on rêva ; Considérez que c'est une chose bien triste

De le voir qui s'en va !

Je me trompe fort ou voilà des vers que le souffle

d'en haut a vivifiés et qu'on dirait puisés à la source où s'est abreuvé le grand Corneille, où il a trouvé ses simples et sublimes cantiques, et surtout cette traduction de Y Imitation qui est, au dire des meilleurs juges, une des œuvres les plus étonnantes de son génie. Voici, dans un autre ton, une page où le poëte décrit avec une émotion douloureuse et profonde, les effets d'un mal dont le nom seul est l'effroi de toutes les mères :

Un jour, — nous avons tous de ces dates funèbres!

Le croup, monstre hideux, épervier des ténèbres,

Sur la blanche maison brusquement s"abattit ,

Horrible, et, se ruant sur le pauvre petit.

Le saisit à la gorge ; ô noire maladie !

De l'air par qui l'on vit sinistré perfidie !

Qui n'a vu se débattre, hélas ! ces doux enfants

Qu'étreint le croup féroce en ses doigts étouffants!

Ils luttent, l'ombre emplit lentement leurs yeux d'ange.

Et de leur bouche froide il sort un râle étrange ,

Et si mystérieux, qu'il semlde qu'on entend.

Dans leur poitrine, où meurt le souffle haletant,

L'aCfreux coq du tombeau chanter son aube obscure.

Mais j'ai hâte d'éloigner ces funèbres images pour faire passer sous les yeux de mes lecteurs quelquesunes de ces strophes ailées et chantantes, toutes remplies d'azur, de fleurs et de gais ramages, qui se rencontrent pour ainsi dire à chaque page de ce recueil :

Il est si beau, l'enfant, avec son doux sourire, Sa douce bonne foi, sa voix qui veut tout dire, Ses pleurs vite apaisés .

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