LES RÊVES DL BKRCEAU
Laissant errer sa vue étonnée et ravie : Offrant de toutes parts sa jeune àme à la vie Et sa bouche aux baisers.
Et le poëte raconte la joie que la présence de l'enfant apporte au milieu du cercle de famille ; il le suit dans ses jeux, il redit sa causerie folâtre, ses ébats dans la prairie, ses courses à la poursuite des hannetons d'or et des papillons diaprés , ses premiers efforts d'étude et de lecture; il nous le montre feuilletantla Bible et les belles images, poussant des cris d'admiration à la^-uedu Ciel d'or et des Saints bleus, et cherchant à épeler au milieu des pages flamboyantes comme une rose de cathédrale « un peu de ce latin qui parle à Dieu de nous » et à l'heure du sommeil, à l'heure où sa paupière se ferme pour la terre et s'ouvre pour le ciel, il se penche sur son berceau et le contemple endormi :
II fait bien des rêves; Il voit par moments Le sable des grèves Plein de diamants, Au soleil des flammes.
Et de belles dames Qui portent des âmes Dans leurs bras charmants,
Songe qui l'enchanle !
Il voit des ruisseaux.
Une voix qui chante ■Sort du fond des eaux.
Ses sœurs sont plus belles; Son père est près d'elles:
Sa mère a des ailes Comme les oiseaux.
11 voit mille choses Plus belles encor, Des lis et des roses Plein le corridor; Des lacs de délice Où le poisson glisse , Où l'onde se plisse A des roseaux d'or.
Mais les enfants ne dorment pas toujours, et quand ils sont éveillés, la maison retentit de leurs mutineries. Leurs voix, leurs pas et leurs cris joyeux résonnent du grenier à la cave, au risque d'etfaroucher la muse et de faire envoler les songes dorés du poëtê. Bien plus : les petits lutins pénètrent dans son cabinet, brisent en éclats un vase du Japon, crèvent un vieux portrait, enrichissent de fantastiques dessins quelque Missel gothique, jettent au feu la page où le poëte a tracé les embryons de sa pensée, afin de voir
Dans une cendre noire errer des élinceltes.
Le père arrive, gronde, tempête, chasse « les bandits aux lèvres roses » et demeure seul... mais bientôt
Ce pédant qu'on appelle l'ennui.
Ce docteur né dans Londre, un dimaiulic, en décembre,
frappe à sa porte, entre et vient en baillant s'asseoir à son foyer. Il n'y a qu'un moyen de le renvoyer : c'est de rappeler les enfants. Oh ! revenez, s'écrie le poète,
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en vérité ,
Vous partis, j'ai perdu le soleil, la gaîté.
Le bruit joyeux qui fait qu'on rùve, le délire
De voir le tout petit s'aider du doigt pour lire.
Les fronts pleins de candeur qui disent toujours oui ,
L'éclat de rire franc, sincère, épanoui,
Qui met subitement des perles sur les lèvres,
Les beaux grands yeux naïfs, admirant mes vieux sèvres.
La curiosité qui cherche à tout savoir,
Et les coudes qu'on pousse en disant: « Viens donc voir! »
Il faut lire toute cette épître : A des oiseaux envolés, où l'observation est si naturelle et si vraie, bien que la vérité et la nature y paraissent comme transformées sous le manteau d'or de la poésie. Il faut lire encore la Vie aux champs, la Prière pour tous, qui est ici purifiée de bien des vers qui en rendaient la lecture impossible dans un cercle de famille; les morceaux que M. Victor Hugo adresse aux Mères, ceux où il parle des Orphelins et des pauvres, et surtout cette ode incomparable : Dieu est toujours là, le chef-d'œuvre du poète et peut-être de la poésie lyrique.
On doit savoir gré à l'éditeur d'avoir été chercher dans le fumier des œuvres complètes de M. Victor Hugo ces diamants et ces perles qu'on peut désormais oifrir à toutes les mères chrétiennes. Cependant, ils ne sont pas tous sans tache, et il en est qui se ressentent de leur origine. Nous y avons, par exemple, remarqué un blasphème de Triboulet qu'il eût mieux valu laisser reposer sous la cendre du /loi
s'omitse. Et puis, trop souvent, l'amour du poëtepour ses enfants revêt dans ces pages un caractère naturel et païen qui porte atteinte à l'autorité et à la dignité paternelles. Ce n'est plus le père qui est ici le roi de la maison, c'est l'enfant :
J'en conviens, j'avais tort et vous aviez raison... 11 faut être indulgent, nous avons nos misères. Les petits pour les grands ont tort d'être sévères, J'ai donc eu tort. C'est dit; mais c'est asser punir; Mais il faut pardonner, mais il faut revenir. Voyons, faisons la paix, je vous prie à mains jointes...
En repassant de tels vers, je me suis rappelé une page d'un beau livre de M. de Beaucliesne, qui est, comme celui-ci, dédié aux mères et consacré aux enfants ' . Cette page n'est certainement pas inspirée par un sentiment moins paternel que celui qui a dicté les vers qu'on vient de lire. Mais si le père, chez M. de Beauchesne, n'est pas moins tendre que chez M. Victor Ilugo, il sait mieux, en présence des révoltes du jeune âge, sauvegarder sa dignité et ses droits et accomplir ses devoirs :
Ayant parlé, j'allai m'asspoir sur une chaise, A l'écart, essayant de chasser le malaise Que j'éprouve toujours, alors qu'il a fallu Opposer à l'énicule un pouvoir résolu.
Robert devina-t-il le trouble de mon âme? Je ne sais; mais courbé noblement sous le blâme, Il s'assit à mes pieds, cl, morne, soucieux. Avidement chercha la clémence en mes yeux.