SURABONDANCE DES VERS
les laissent étrangers aux diverses manifestations de l'esprit, si on leur disait que le chitfre des productions poétiques n'a jamais peut-être été plus élevé qu'aujourd'hui. Des adeptes nombreux et fervents cultivent encore tous les anciens genres, depuis la tragédie en cinq actes, qu'on ne joue plus, jusqu'à l'épopée en vingt-quatre chants, qu'on ne lit pas; depuis le poëme héroïque jusqu'à la ronde enfantine et à la chanson. J'en ai sous les yeux de toutes les couleurs et de toutes les formes : poëmes, odes héroïques, élégies, rondeaux et ballades, sonnets et guitares, vers sensualistes, réalistes, fantaisistes, intimes, et même pieux et catholiques; traductions, légendes locales et populaires, qui attendent et implorent à grands cris quelques-uns de ces rayons que dispense le soleil de la publicité.
A tous seigneurs tous honneurs ! Voici d'abord deux poèmes épiques : le premier n'a que douze chants, de douze cents vers chacun, il est vrai; « douze fois douze cents, » comme laPucelle de Chapelain ! il est intitulé /et Français en Orient, ou le dernier (ks Croisés, et l'auteur, M. Léon Bayiet, s'an-
nonce, dans une dissertation-préface, comme voulant opposer « l'idée à l'idée, à l'armée du désordre l'armée de l'ordre, aux sophismes subtils de l'erreur les arguments lumineux de la vérité, le bien au mal, le spiritualisme de la vertu au matérialisme du libertinage, etc., etc. » C'est dire que ses intentions sont excellentes; mais les mauvais poèmes peuvent être, comme l'enfer, pavés des meilleures intentions. Celui de M. Baylet, qui chante, non la prise de Jérusalem par Godetroi de Bouillon, ou de Ptolémaïde par Baudouin, mais bien Je siège de Sébastopol par le maréchal Pélissier, est une œuvre singulière, où le merveilleux côtoie le réel, ou l'archange Gabriel, l'ange Mélophanor et le Séraphin- Chasteté jouent leur rôle sur le même plan et à peu près dans la même langue que les zouaves et les chasseurs d'Afrique, où les épisodes, les songes, les pansements d'hôpitaux, les prédictions, les visions et les détails de stratégie s'entre-choquentdans un étrange pêle-mêle, comme les escadrons russes, français et anglais à l'Aima ou à Inkermann. Je ne sais si c'est le spectacle des hauts faits de notre armée qui a donné tant de courage à M. Léon Baylet, mais il en a étonnamment. Néologismes, métaphores risquées, images incohérentes, chevilles, fautes de français, rimes insufTisaiitcs, adjectifs douteux, rien ne l'arrête. Lancé au grand galop, son Pégase attrape