LE DÉRANGER DES FAMILLES
Lève-toi, Jacques, lève-toi.
Voici Tenir l'huissier du roi.
Ailleurs ce chœur de contrebandiers :
Nos gouvernants, pris de vertige, Des biens du ciel triplant le taux, Font mourir le fruit sur sa tige, Du travail brisent les marteaux.
Pour qu'au loin il abreuve Le sol et l'habitant.
Le bon Dieu lait un fleuve, Ils en font un étang.
Château, maison, cabane.
Nous sont ouverts partout ; Si la loi noua condamne, Le peuple nous absout.
Mais gare les douaniers ! Bah ! s'ils gênent, il y a un moyen de s'en défaire :
Les douaniers sont en nombre.
Mais le plomb n'est pas cher.
Ce n'est pas plus difficile que cela. Voilà pour la morale sociale. Je passe sous silence, et pour cause, les chants d'une nature plus délicate ; ils se trouvent dans plus d'une page de ce recueil, qui est fort loin d'être aussi irréprochable que l'assurent certains feuilletons. Il me suffira de dire qu'à ma connaissance il a déjà opéré sur plus d'une âme le même eflet que produirait un chanteur, admis sur sa bonne mine à récréer une honnête soirée de famille, et qui, sans respect pour la pureté de la maison, pour l'innocence virginale des jeunes filles, pour les cheveux
blancs de l'aïeule, entonnerait des refrains égrillards, consacrés à chanter le vin , le jeu, les belles, la danse, la folie, en un mot, toutes les passions et tous les vices qui alimentent la clientèle du docteur Ricord. On mettrait sans doute le chanteur à la porte ; mais il eût été plus court et plus sûr de ne pas le recevoir. Or, c'est le cas pour M. Béranger. Son nom sur un li"STe est un avis au lecteur qni doit lui faire fermer la maison de toute famille qui se respecte. D'ailleurs, quel enseignement utile, quelle récréation honnête pourrait apporter aux lectures du soir ce célibataire égoïste, ce rimeur épicurien qui est toujours demeuré absolument étranger k l'esprit comme au sentiment domestique ? Pas une seule fois la douce et radieuse image de la famille ne brille dans ses recueils de chansons, et, dans ses mémoires posthumes, il parle de son père avec une légèreté et un sans gêne qui montrent bien qu'il n'avait pas plus le sens filial que le sens religieux. Aussi on aura beau épurer ses vers, les châtier et les émonder de mille façons, ils conserveront toujours l'odeur écœurante des lieux que fréquentait routeur. Ils ont été faits pour le cabaret, pour la tabagie, pour la table d'hôte équivoque, pour tous les endroits sur le seuil desquels on laisse le respect d'autrui avec l'estime de soi-même... Qu'ils y restent !
La Légende des Siècles, par M. Victor Hugo. — Ormuzd et Ahriman. — — Double inspiration des œuvres du poëte. — Caractère de son nouveau poëme. — La préface et le livre. — La haine des rois et l'amour des bêtes. — La verrue de Quasimodo. — Du colossal dans l'art. — La Pharsale et la Légende des Siècles. — Lucain et M. Victor Hugo.
La théogonie primitive des Persans enseigne que la création est livrée à l'antagonisme de deux génies, Ormuzd et Ahriman, qui se disputent l'empire du temps et se chassent l'un l'autre tour à tour. Ormuzd est l'être bon et pur, le père de la lumière et de la parole créatrice, des types vivants de toutes choses, des génies inférieurs qui croient et adorent, et dont le front rayonne des reflets de la beauté éternelle. Ahriman est la personnification du principe mauvais et des forces ténébreuses, de l'esprit de doute, des génies haineux, malfaisants et difformes. Ormuzd représente le principe spirituel, Ahriman le principe de la matière, qui est comme l'ombre des esprits. Je suppose que ces deux génies eurent, il y a cinquante-
huit ans, la fantaisie de quitter leur vieil Orient où ils étaient confinés depuis tant de siècles, et de faire un tour dans la jeune Europe. Ils durent se rencontrer à Besançon, « vieille ville espagnole, » au moment même oii venait d'y naître
... D'un sang breton et lorrain à la fols, Un enfant sans couleur, sans regard et sans voix,
qui devait s'appeler Victor Hugo. Ormuzd et Ahriman fêtèrent sa venue en ce monde en le dotant à la manière des fées. Ormuzd para le nomeau-né de toutes les grâces et de toutes les puissances de l'imagination; il lui donna le sentiment du nombre et de l'harmonie, le noble enthousiasme, l'émotion généreuse ; il lui révéla les enchantements du son et de la couleur, le secret des splendeurs du firmament et des merveilles de la nature; il fit briller à son regard les étoiles radieuses, les fleurs de la prairie, de célestes phalanges d'enfants jouant sur la pelouse, et déjeunes filles cueillant des bluets dans les blés. Il lui dit les douceurs de la prière et de l'aumône, la poésie de l'autel, du trône et du foyer. Vint le tour d'Ahriman. En sa qualité de malfaisant et de jaloux, il eût voulu réduire à néant toute l'œuvre du bon génie et surtout ravir au nouveau poète le don divin de l'imagination qui transforme les choses humaines ; mais il ne put que le pervertir en lui inspi-