ORMUZD ET AHRIMAN
rant l'amour de la laideur et de la difformité, du bizarre et du grotesque, la haine de l'ordre, de la correction et de la mesure ; il évoqua à sa vue tout un cortège de fous, de nains, de mendiants déguenillés, de filles perdues, de monstres sans nom ; il para pour lui de grâces enchanteresses les fantômes de l'ombre, le ver et la pourriture de la tombe, les larves et les reptiles qui grouillent dans les basfonds de la création.
Telle est l'histoire de M. Victor Hugo et l'explication des deux tendances contraires qui se disputent son œuvre et sa vie. Qu'on passe au crible tout ce qu'il a produit, on y trouvera toujours la double influence d'Ormuzd et d'Ahriman. Lors même que le bon génie l'emporte, comme dans les Odes et Ballades, où il lui a inspiré des accents ineffables, soyez sûr que le mauvais n'est pas loin et qu'il montrera bientôt le bout de ses cornes à travers une strophe épineuse et touffue ou au milieu de quelque chasse de burgrave. De même, quand c'est Ahriman qui prend le dessus comme dans ISotre-Dame ou les Contemplations, il est bien rare que quelque page divine, que quelque couleur enchanteresse ne vienne pas révéler la présence du bon génie. Et qu'on ne croie pas que cette lutte des deux frères ennemis soit chez M. Victor Hugo, comme au fond de toute âme humaine, à l'état latent et mystérieux : elle est
Hi LES SIGNES DU TEMPS.
chez lui tellement nette et distincte, qu'elle a tous les caractères de la vie réelle ; ses deux génies ne sont pas des ombres, des formes indécises entrevues à travers les hallucinations d'un rêve , ils ■sivent et agissent; aussi voyez combien le poëte en a la conscience et l'instinct :
Oui, mon malheur irréparable, C'est de pendre aux deux éléments.
C'est d'avoir en moi, misérable.
De la fange et des firmaments.
Et n'est-ce pas encore ces deux tendances contraires et hostiles, double idéal de sa vie, que M. Victor Hugo avait en vue quand il définissait les deux écoles qui représentent la double situation ou nos malheurs politiques ont respectivement laissé les espints?
« Toutes deux, disait-il, reconnaissent ce qu'une philosophie moqueuse avait nié : l'éternité de Dieu et l'âme immortelle; mais celle-ci pour adorer, cellelà pour maudire. L'une voit tout du ciel, l'autre du fond de l'enfer. La première place au berceau de l'homme un ange qu'il retrouve encore assis au chevet de son lit de mort; l'autre environne ses pas de fantômes, de démons et d'apparitions sinistres. La première lui dit de se confier, parce qu'il n'est jamais seul; la seconde l'effraye en l'isolant sans cesse. Toutes deux possèdent également l'art d'esquisser des scènes gracieuses et de crayonner des