‹ Les signes du tempsChapitre 56 sur 148 · LA LRGENDE DES SIÈCLES · texte numérisé non relu

LA LRGENDE DES SIÈCLES

de 1822 est devenu le poëte sensualiste et illuminé que nous connaissons; comment, après avoir subi tour à tour l'influence de Sliakspeare et de Gœthe, il a fait de sa muse une prêtresse de ce culte large et commode qui a l'univers pour temple, la terre pour autel, les étoiles pour flambeaux et la lune pour hostie; comment il a passé de l'indépendance littéraire à l'indépendance religieuse, de la préface de Cromwell aux monstrueux blasphèmes des Contemplatiom. Mais un semblable travail ne saurait se renfermer dans les proportions d'un simple article, et je ne veux pas oublier que j'ai surtout annoncé une appréciation de la Légende des Siècles.

Je me hâte de le dire, la part d'Ahriman est moins forte dans ce nouveau recueil que dans quelques-uns de ceux qui ont précédé. La Légende des Siècles indique une transformation et comme une nouvelle phase dans la manière du poëte. N'y cherchez pas ces douces visions du foyer, ces chants intimes des berceaux et des tombes qui donnent tant de charme à certaines pages des Feuilles d'automne et des ]'oix intérieures; ici tout est fort, audacieux et violent. C'est une œuvre cyclique dans laquelle l'auteur ne s'est proposé rien moins que « d'exprimer l'humanité, de la peindre successivement et simultanément sous tous ses aspects : histoire, fable, philosophie, religion, science, etc.; » que « de faire apparaître,

dans une sorte de miroir sombre et clair, cette yrande figure une et multiple, lugubre et rayonnante, fatale et sacrée : l'homme. » C'est à coup sûr un gigantesque projet , mais qui n'est peut-être pas aussi neuf ni aussi original qu'on serait tenté de le croire. Il y a près de trente ans que M. de Lamartine en a conçu un tout semblable : « Je cherchai, dit-il, dans la préface de Jocelyn, ([uel était le sujet épique approprié à l'époque, aux mœurs, à l'avenir, qui permît au poète d'être à la fois local et universel, d'être merveilleux et d'être vrai, d'être immense et d'être un. Ce sujet, il s'offrait de lui-même, il n'y en a })as deux : c'est l'humanité ; c'est la destinée (h' l'homme; ce sont les phases que l'esprit humain doit parcourir pour arriver à ses lins par les voies de Dieu. » L'identité des deux conceptions ne saurait sans doute être plus clairement établie. Mais il semble étrange de voir l'auteur de la Légende des Siècles s'élancer dans cette voie périlleuse, qui a été si fatale à l'auteur de Jocelyn et de la Chute d'un Ange, ([u'il s'est vu écraser sous les décombres de cette nouvelle tour de Babel après en avoir posé les |)remières assises. Est-il besoin, d'ailleurs, de faire ressortir le vice et la vanité de toutes ces i)alingénésies, de ces poèmes humanitaire;? dont la prétention est de refaire ou déjuger l'œuvre divine, (jui s'elforcent d'élever jusi^u'au ciel leurs superbes arceaux

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pour glorifier le génie de V homme par toute la terre ' , et qui n'arrivent qu'à l'humilier et à le confondre en attestant son impuissance et sa faiblesse? De semblal)les tentatives ne prouvent qu'une chose : la vérité et le bon sens des vieilles poétiques qui recommandent à l'écrivain de proportionner son sujet à ses forces, de donner à sa pensée une limite et une forme précises, sachant que la poésie est un parfum subtil et délicat qui gagne surtout à être concentré et (|ui s'évapore dans l'espace et dans l'iniîni.

Mais heureusement pour M. A^ictor Hugo ([ue son livre ne remplit aucune des promesses de sa préface. Comme poëme humanitaire et conmie épopée liislori((ue, son œuvre est manquée. Elle est sans unité et sans proportion ; à peine y trouve-t-on quelques-unes des dates fondamentales de l'humanité, quelques-uns des grands points de repère de l'histoire ; et , tandis que le poëte laisse dans l'omlire et dans le silence la fondation de Rome, le Bas-Empire, l'invasion des barbares, l'établissement des monarchies modernes, la découverte du nouveau monde, de l'imprimerie et de la boussole, il consacre de longs poëmes aux exploits de (|uelque brave chevalier du moyen âge ou aux crimes de quelque obscur souverain , perdu au fond de

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