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LA HAINE DES ROIS

Aux yeux de M. Victor Hugo, le mécliant n'est pas seulement personnifié dans Gain, le premier assassin, ou dans Kanut le parricide ; les tyrans ne sont pas seulement ces empereurs de la décadence, lâches et fourbes, chefs couronnés de la multitude dont ils résument les instincts fantasques et cruels, ou les despotes orientaux , ou les oncles du petit roi de Galice. Certes, nul ne se plaindrait de voir imprimer le fer rouge de la poésie sur tous ces fronts sanglants. Mais M. Victor Hugo ne borne pas ses anathèmes à ces races maudites et à ces grandioses scélérats. Pour lui, le mécliant c'est le souverain, c'est le dépositaire des pouvoirs publics, c'est le représentant de toute autorité et de toute grandeur humaine, et il n'en excepte même pas ces deux types de justice et de bonté , le pape et le roi chrétien : le pape, c'est-à-dire l'agent le plus actif de la civilisation , le protecteur le plus puissant qu'aient jamais trouvé sur cette terre les opprimés et les misérables; et le roi chrétien, tel qu'il se personnifie surtout dans les rejetons de cette grande souche capétienne, de cette royale maison de France qui fut si pieuse, si aumônière et si douce aux pauvres gens.

Cette haine des rois est un tic maladif qui vous poursuit sans cesse pendant la lecture de la Légende des Siècles, il en gâte les meilleures pages et il se ré-

vèle presque toujours sous les formes les plus bizarres et les plus ridicules :

0 peuple million et million de bras, Toi que tous ces rois-l;i mangent et désiionorent, Toi que leurs majestés les veniiines dévorent , Est-ce que tu n'as pas des ongles, vil troupeau. Pour ces démangeaisons d'empereur sur ta peau?

Il faut lire surtout, pour se faire une idée de la haine insensée et furieuse que toute tête couronnée inspire à M. Victor Hugo, la pièce où il représer-te tout un bataillon de rois célébrant leur fête,

Par un grand brùlement de villes dans la plaine.

Flaitime au septentrion, flamboiement au midi, rougeur à l'orient, fumée à l'occident ! Tels sont les joyeux passe-temps de ces rois descendus de leurs montagnes inaccessibles pour courir sus aux enfants, aux vieillards, aux bœufs et aux moutons :

Toute la perspective est un tus de décombres !...

Après avoir tué la jilaine qui nMaif,

Ils rentraient dans leurs monis comme une flotte au b.avre ,

Et, riant et chantant, s'éloignaient du cadavre.

Alors, nous dit le poëte, on vit un mendiant, un idiot tout i;relottant sous ses haillons,

... Un de ces vivants lugubres, engloutis Dans celle cxirémilé de l'ombre où se termine La maladie en lè|ire el l'ordure en vermine,

se dresser, terrible et formidable, à l'extrémité d'un pont :

l'a.molr des nPiTES. 153

Le mendiant, tendant ses deux mains décharnées, Montra sa souquenille immonde aux Pyrénées, Et cria dans l'aMme et dans l'immensité : " Conlronlcz-vous. Sentez votre fraternité, 0 mont superbe, ù Io([ue infiime! neige, Ijoue! Comparez, sous le vent de» cieux qui les secoue. Toi tes nuages noirs,, toi tes haillons hideux, 0 guenille, ô montagne; et cachez toutes deux. Pendant que les vivants se traînent sur leurs ventres, Toi, tes poux dans tes trous, toi. les rois dans leurs antres '. »

Voilà pourtant à quels excès et à quelles intempérances de style peut conduire la passion de l'antithèse. M. Victor Hugo accentue ainsi chacune de ses idées et pèse sur le trait au delà de toute borne et de toute mesure. C'est assurément un incomparable musicien et un coloriste d'une rare puissance; mais il procède par grandes masses, et il ignore l'art des modulations, des nuances et des demi-teintes, sans lequel cependant il n'est point de véritable artiste. Il ne voit pas que telle pensée ou telle image, noble, juste, naturelle à son point de départ, peut devenir souverainement ridicule, si elle est poussée à outrance , au delà de certaines limites, et qu'alors l'efl'et produit par le poète est diamétralement opposé à celui qu'il attendait.

C'est ainsi qu'en décrivant l'autre côté de la médaille humante, celui où est empreinte l'effigie des justes et des bons, et après avoir exprimé en traits excellents la résignation des opprimés, la misère et la charité héroï(|ucs des « pauvres gens, >^ il pousse

son admiration et son amour pour les petits et les déshérités jusqu'à exalter les êtres les plus immondes de la création, les araignées, les porcs et les crapauds qu'il décore, dans un accès de lyrisme, de toutes les vertus qu'il refuse aux puissants de la terre, de toutes les qualités de l'ame et du cœur, et dont il fait des philosophes , des poètes, des êtres remplis d'amour et de compatissance pour leur prochain :

Pas de bête qui n'ait un reflet d'jnfin^' ;

Pas de prunelle abjecte et vile que ne louche

L'éclair d'en haut...

Pas de ffionsire cliélif, louche, impur, chassieux.

Qui n'ait l'inimensilé des astres dans le» yeux.

Assurément je sais tout le respect qui est dû à la loi Grammont et à la société protectrice des animaux, et comme je prévois l'époque où nos frères les chevaux, les chiens et les sangliers domestiques, ainsi que nos sœurs les vaches et les brebis seront nos égaux devant la nature et le code Napoléon, je n'ai garde de me brouiller avec eux par avance et de me ménager un procès en diffamation de la part des membres de la future cité démocrati(iue ; malgré tout, j'ai peine encore, — ce que c'est que l'habitude! — à comprendre comment tant de haine pour les rois peut se trouver unie dans le cœur d'un seul homme ù tant d'amour pour les crapauds.

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