LA MÉTEMPSYCOSE
M. Victor Hugo, qu'il me pardonne la comparaison, me fait l'effet de ces vieilles filles qui demeurent en extase devant leur serin ou leur chat et qui ne se font point faute de mordre à belles dents leur prochain et de jeter l'injure à toutes les supériorités.
Il est vrai que les amis du poëte expliquent toutes ces étrangetés par sa croyance à la transmigration des âmes. J'avoue que ceci me touche et me désarme. On doit en effet pardonner bien des choses à un sectateur de la métempsycose. L'état de son cerveau exige de nombreux ménagements. Pour mon compte, je suis d'autant mieux disposé à accorder tout ce qu'on voudra à M. Victor Hugo, qu'en dépit des impérieuses réclamations du bon sens et du bon goût, j'ai trouvé un charme inénarrable dans la lecture de la Légende des Siècles. Je ne fais aucune difficulté de le reconnaître, cette œuvre étincelle de reflets d'un ordre supérieur. Quel poëme que celui de Gain le fratricide qui fuit dans l'espace , poursuivi par un œil, l'œil de la conscience, tout grand ouvert dans les ténèbres,
Ef qui le regardait dans l'ombre fixement !
Quel accent biblique dans Booz endormi! Quelle couleur dantesque dans cette marche de Kanutle parricide sorti du cerrucil et qui s'enfonce en frisson-
naiit dans le grand silenee et dans la grande nuit, pendant qu'une pluie de sang tombe sur lui goutte à goutte et rougit son linceul de neige ! Quel souffle héroïque et chevaleresque dans le Mariage de Roland, dans Aymérillot , dans le Petit Roi de Galice, dans Eviradnus, fragments détachés de l'épopée du moyen âge, où il trouve, pour peindre les exploits des preux de Charlemagne et des chevaliers errants, des accents qui égalent parfois ceux du Tasse ou de l'Arioste! Enfin quel merveilleux magicien que M. Victor Hugo, et comme il sait rendre la vie aux ossements desséchés et donner à chaque siècle sa ])hysionomie précise et sa couleur! Sans doute, les défauts abondent dans ce nouvel enfantement du poëte, et je trouve même que la verrue de Quasimodo a prodigieusement grossi; mais, en revanche, les vibrations de son âme n'ont peut-être jamais atteint un tel degré de puissance. Elles me semblent comparables aux plus sublimes harmonies de la nature, à la grande voix des cloches, aux murmures des torrents, à ces profondes rumeurs qui sortent des forêts caverneuses.
Loin donc d'avoir rien perdu de ses forces, le poëte en a peut-être acquis de nou\elles. Mais, il faut le dire, plus (jue jamais on sent chez lui le travail et l'elîort. Ses poèmes ont des muscles saillanît) et tendus comme ceux des personnages de Michel-
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Aiîge, et ils semblent remuer des idées comme les Titans remuaient des montagnes. On dirait que M. A'ictor Hugo en entassant, lui aussi, Pélion sur Ossa, a l'intention d'escalader le ciel. Ses pensées et ses images atteignent presque toujours des proportions démesurées; en un mot, le colossal est ava::! tout le caractère de la Légende des Siècles.
C'est celui de toutes les œuvres de déclin, de toutes les épo(}ues qui succèdent aux grands siècles. Le colossal fait infailliblement invasion dans les arts au moment où le goût s'en va, où les peuples i>erdent le sens de la vraie beauté, le sentimi'ut de la grâce dans la proportion et de la mesure dans la force; Athènes et Rome ne l'ont jamais connu aux jours de leur gloire, mais on le voit naître à Uyzance chez les artistes dégénérés du Bas-Empire, et, dans les âges modernes , on ne le retrouve qu'après Léon X, quand à l'intelligence supérieure de la peinture idéale avait succédé l'admiration des beautés grandioses mais démesurées du Jugement dernier. De même, car une loi semblable domine la littérature, quand le peuple romain, commençant à incliner vers sa ruine, ne prêtait plus qu'une oreille indifférente ou blasée aux accents du Cygne de Mantoue, on vit surgir un poète d'une force et d'une grandeur incontestables, mais plein d'exagération dans les peintures, d'entUire dans les idées, et dont
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la tendance était de passer en toutes clioses la proportion et la mesure. 11 serait curieux de rechercher et de faire ressortir les analogies puissantes qui existent entre l'auteur de la Phorsale et celui de la Légende des Siècles. C'est le même homme à dix-huit cents ans d'intervalle. Comme Lucain , M. Victor Hugo est un très-grand écrivain sans doute , et même un poète de génie, mais comme lui c'est un génie de décadence.
Les bals d'enfaiits. — Causerie avec une mère. — Objections et réponse. Dangers des bals.d"enfants. — Lij^e ol vanilé. — La petite entremetteuse. fl n'y a plus d'enfants! — Opinion di: .M;jr Dupaiiluiip.
Je causais un jour avec une mère qui non-seulement sait penser, comme celle à laquelle J.-J. Rousseau a infligé rmjure d'une dédicace, mais qui, de plus, sait aimer et prier.
« Connaissez-vous, lui disais-je, quelque chose de plus gracieux qu'un bal d'enfants? J'entends un bal dans toutes les règles , un bal paré et costumé avec tout le luxe de la fantaisie contemporaine , un bal où des chevaliers, des brigands calabrais, des d'Artagnan, des Charles P"", des roués de la régence, des musqués du temps de Louis XV, des incroyables du Directoire, des derviches et des mamamouchis figurent en face de Circassiennes , de marquises Pompadour, de Dianes chasseresses, do paysannes bretonnes et de laitières, pendant que la galerie est
occupée par des douairières de sept ans et demi. Quel entrain dans cette foule éclatante et parfumée sur laquelle le lustre brille comme le soleil sur un champ de fleurs ! Comme tous ces petits pieds s'agittBut dans leurs souliers de satin! Surtout quels formidables assauts tous ces figurants de la valse et du quadrille livrent au buffet où s'étalent les glaces, les gâteaux dorés, les fruits confits et les butons de sucre d'orge !
« Certes, je suis peu partisan de toutes les réunions mondaines, et surtout de ces grands bals travestis où l'on voit des hommes d'âge , des mères de famille déjà sur le retour, secouer les guenilles dorées de la mascarade; où le vice , — et, à son défaut, un immense ennui , — se cache sous le velours des masques; où les sept péchés capitaux courent, comme des reptiles, ù travers les banquettes et sous les pas des danseurs. Dans les bals d'enfants, rien de semblable. Leur naturel charmant , leur franche gaîté, l'innocence de leur esprit, la pureté de leur cœur, se révèlent dans tous leurs mouvements et au milieu de leurs plus bruyants ébats. Avec eux, le bal conserve tous ses charmes et il perd tous ses dangers. Aussi j'avoue ne pouvoir partager l'opinion de ces censeurs moroses qui voudraient momilier l'enfance et la jeunesse, qui lui refusent toute satisfaction et tout plaisir, ([ui lui inlerdisent la danse ù l'égal d'une
LES BALS d'eMANTS. IGI
œuvre d'enfer, comme si la danse n'avait pas pour elle les autorités les plus compétentes, depuis le roi David jusqu'à saint François de Sales ! D'ailleurs , l'innocence est comme le feu , elle purifie tout ce qu'elle touche , elle peut traverser tous les plaisirs sans en garder la moindre souillure, comme un })apillon peut effleurer toutes les fanges sans ternir le pur éclat de ses ailes. »
J'étais lancé à fond de train et j'aurais sans doute contiuué longtemps mes variations sur ce thiine, si un regard de celle à qui j'avais l'honneur de m'adresser ne m'avait fait com})rendre qu'elle ne partageait en rien ma manière de voir sur les bals d'enfants. Evidemment je faisais fausse route. Je m'arrêtai.
« Vous pouvez en croire mon expérience de mère, me dit-elle, les bals d'enfants sont une détestable école quand on ne sait pas les renfermer dans les limites prudentes d'une hoimête et joyeuse simplicité. Tout le monde se plaint des progrès flu luxe , de l'orgueil et de la coquetterie; eh bien ! les bals d'enfants n'ont pas peu contribué, pour leur part, à développer tous ces penchants. C'est à qui , dans ces réunions, fera assaut de vanité; c'est à qui déploiera la plus grande richesse dans les costumes pour lesquels la faiblesse d'une mère dépense souvent des sommes qui viendraient vn aidt; à bien des familles indigentes. Combien de vols faits au nécessaire du
pauvre pour décorer ce superflu ! Vous vous êtes arrêLé à l'extérieur de ces bals qui vous séduisent ; si vous aviez pénétré d'un regard plus profond dans cette foule enfantine , laissez-moi le dire , vous eussiez trouvé chez elle une partie des passions qui agitent les hommes; vous eussiez vu la haine, la vanité, les rivalités jalouses, obscurcir ces jeunes fronts, qui vous ont paru, au premier coup d'œil, si sereins et si purs.
« Il y a plus : on a vu quelquefois, sous l'influence de ces réunions , des sentiments d'une nature bien autrement délicate troubler prématurément ces jeunes cœurs. Je connais une petite fille, à peine âgée de dix ans, qui sortait un jour l'âme triste et remplie d'une vague inquiétude d'un bal où elle avait ad.niré la désinvolture cavalière du jeune Gaston de G., Lovelace de onze ans qui, d'une voix unanime, avait été proclamé le héros de la fête. Interrogée par une de ses amies , d'un âge aussi respectable, elle finit par lui avouer que, depuis le dernier bal costumé, elle avait fait son choix , et que décidément elle voulait avoir Gaston pour mari.
« — Eh bien! lui répondit sa compagne, courant sur les brisées de M. de Foy, rien de plus facile : c'est le fils d'un duc , il aura bien cent mille livres de rente ; toi , tu es riche , tu as des espérances , comme disait ma mt're l'autre jour : un tel mariage