M. DE LAMARTINE
ses créanciers, si cette nouvelle édition doit reproduire les erreurs et les dangers qui fourmillent dans les premières. Il est vrai que le grand poëte annonce qu'il se jugera sans faiblesse à chaque page, qu'il se corrigera d'une main impitoyable, et il nous promet en commentaire la confession de tous ses péchés.
« Il y a longtemps, dit-il, que la dernière racine de toute vanité littéraire ou politique est séchée en moi, comme si elle n'y avait jamais germé. Je ne me crois ni classique en poésie, ni infaillible en histoire, ni toujours irréprochable en politique 'et en religion?' Quand je repasse mes œuvres ou ma vie , je me juge moi-même avec plus de justice , mais avec autant de sévérité que peuvent le faire mes ennemis. Pourquoi? Parce que je me juge non devant les iiommes, mais devant Dieu, dont la lumière éclatante fait ressortir toutes les taches. A quoi servirait donc la conscience, si ce n'était à se frapper la poitrine avant l'iieure où le dernier soupir doit, à défaut d'innocence, emporter du moins toutes les honnêtetés de l'âme au juge miséricordieux de nos faiblesses. Cette confession publique, que les premiers chrétiens faisaient aux portes du temple, doit se faire, par l'honnête homme, à haute voix, devant les portes de la postérité. Ce sera une des étrangetés spéciales de cette édition finale et unique que ces jugements que j'y porterai en notes, sans pitié pour
moi-même, à chaque page de mes œuvres et de mes actes.
« Je trouve à cette sévérité même mi plaisir amer : le plaisir que fait à l'âme la justice exercée . même contre soi.
« Il faut être impitoyable envers ses passions, ses faiblesses ou ses fautes , pour mériter d'être pardonné ici-bas et absous là-haut.
« La mort est l'amnistie de la vie. »
Certes , voilà une belle page et de nobles sentiments. Il faut croire à la vérité de tels aveux , à la franchise du poète, à la sincérité de sa critique, à la pureté de ses intentions; mais on l'a déjà vu opérer sur ses propres œuvres ce travail épurateur qu'il nous annonce et qu'il nous promet. Qu'en est-il résulté? Un livre sans foi , sans dogme positif, qui n'est ni catholique , ni juif, ni protestant , ni chrétien , où d a offensé toutes les croyances en voulant les respecter toutes et les unir dans une unité contradictoire en théorie, impossible en pratique. Nous craignons donc que la nouvelle tentative du grand écrivain ne nous ménage une nouvelle déception. \ notre sens, il y a un homme en France qui ne pourra jamais juger, analyser, épurer les œuvres de M. de Lamartine, r<''(luire à la raison et au bon sens cette prose étincelante qui sait si bien dissimuler, sous des flots d'or et d'azur, les gouffres du paradoxe et du so-
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phisme, et cet homme, c'est M. de Lamartine luimême. D'une nature étrange, complexe, insaisissable, son talent, on peut dire son génie, est, comme certaines compositions , pétri des éléments les plus disparates, des doctrines les plus saines et des principes les plus dangereux, d'or pur et de plomb.
Je lisais, il y a peu de temps encore, les dernières livraisons du cours mensuel de littérature, qu'il continue à rédiger avec une verve et un éclat sans pareils, et j'y trouvais, à côté des vues les plus élevées et les plus fécondes sur le présent et l'avenir de l'Italie, des jugements les plus droits, des principes les plus sensés, certaines opinions d'une étrangeté incroyable, des mensonges et des travestissements à faire frémir le bon sens et l'histoire. Par exemple, en même temps qu'il prétend réhabiliter Machiavel, l'auteur y jette les plus violents outrages à la mémoire de Savonarole, de ce moine illustre à la fois par son ardente piété , par son génie et par ses malheurs, qui lutta pendant plusieurs années contre la corruption païenne introduite à Florence par les Médicis , qui régénéra le cuite, l'enseignement public, les mœurs, l'éloquence sacrée, les beaux-arts. Quand il vint à Florence, il n'y avait pas une seule branche des sciences ou des arts, pas une seule faculté de l'esprit humain qui eût échappé à la contagion du paganisme. Tous les membres de l'aristocratie, tous les artistes, tous les
no LES SIGNES bU TEMPS.
savants, tous les docteurs, avaient perdu la foi et tournaient en dérision ceux qui l'avaient conservée. Les peintres et les sculpteurs étaient à genoux devant la beauté sensuelle. Les maîtres de la jeunesse lui enseignaient le vice en mettant entre ses mains les ouvrages les plus propres à corrompre à la fois son esprit et ses mœurs. Ce fut dans une ville ainsi préparée que Savonarole vint prêcher la parole de Dieu. Le succès dépassa tellement ses espérances, qu'il crut devoir lui-même l'attribuer à une intervention miraculeuse de la miséricorde divine. La foule se précipita vers lui. Pendant sept années consécutives il dut prêcher séparément aux hommes , aux enfants et aux femmes, dans l'impossibilité de les admettre tous ensemble sous le dôme de la cathédrale de Florence. A sa voix, les mœurs se réformèrent, l'art se puriiia, la foi reprit tout son empire sur les âmes, la jeunesse sut se plier à des habitudes régulières, à de pieux exercices, se passionner pour de saints concerts. Il \int un jour où la foule, livrée à un religieux enthousiasme , dressa sur la place publique un vaste bûcher formé de tous \es objets d'art païen et de luxe sensuel que le prédicateur avait réprouvés. On y voyait des recueils de chansons licencieuses , des monceaux de gravures indécentes , des portraits sans liudeur, les Contes de Boccace, les poésies erotiques de l'antiquité païenne; on y eût vu