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SAVONAROLE ET M. DE LAMARTINE

la Chute d'un ange , les Girondins et les Confidences par-dessus le marché, si cette exécution avait eu lieu de nos jours ; mais les œuvres analogues ne manquèrent pas à l'expiation, qui fut consommée aux cris de joie du peuple et au chant majestueux du Te Deum. Tel fut le sacrifice inouï et presque invraisemblable que Savonarole sut obtenir d'une foule passionnée pour les arts et pour toutes les œuvres de l'esprit. Rien ne saurait donner une plus haute idée de son caractère, de son éloquence et de sa sainteté. Aussi tous les historiens qui l'ont étudié de près .et en puisant aux sources originales ont-ils salué dans Savonarole le dialecticien puissant, l'orateur accompli, le théologien profond, le génie vaste et hardi , le philosophe universel. C'est ainsi que le peint un homme qui connaît mieux que 31. de Lamartine l'Italie du xye siècle. On sait que M. Rio a consacré à Savonarole et au mouvement florentin dont il fut à la fois l'apôtre, le héros et la victime, quelques-unes des plus belles pages du grand ouvrage sur l'art chrétien dont il donnera bientôt au public une édition remaniée et définitive. C'est lui qui nous a fourni les principaux traits qu'on vient de lire. Voilà sur Savonarole les conclusions de l'histoire; voici maintenant le travestissement de M. de Lamartine :

«Unerépublique démocratique et religieuse, agitée par la parole d'un moine à moitié fou, ù moitié fac-

tieux, mais toujours fourbe, Sawnarola, avait remplacé les Médicis. Un caprice des historiens démagogues et des mystiques de ces temps-ci a voulu prendre au sérieux ce moine thaumaturge; l'histoire sincère les dément à cliaque mot. Savonarola n'était qu'un Marat encapuchonné ; le peuple qu'il avait trompé ou fanatisé en fera justice au premier retour du bon sens. Son supplice fut cruel, mais son exil était mérité. Il demandait le sang de tout ce qui n'applaudissait pas à ses démences. Il mourut en lâche après avoir vécu en bourreau...»

Or, la vérité est que Savonarole mourut en marlyr, après avoir vécu en apôtre, qu'il succomba sous une coalition d'iiommes d'argent et d'iiommes de débauche, que condamné sous Alexandre VI il fut réhabilité sous Jules II et Paul IV, que la bienheureuse Catherine de Ricci implorait son intercession comme celle d'un saint, que saint Philippe de Neri avait dans son oratoirQ un portrait où le front du prédicateur florentin était entouré du nimbe lumineux, que la cour de Rome laissait exposer en vente et circuler librement des médailles et des portraits en bronze entourés d'inscriptions où le frère Jérôme Savonarole était invoqué comme bienheureux , docteur et martyr.

Voilà l)ieri des faits qui peuvent consoler sa mémoire des anathènies de M. th- Lainarline.

Çà et Là , par M. Louis Tcuillot. — Poètes et amoureux. — Anathèmes contre les poètes. — La Béatrix de M. Louis Veuillot. — Les Libres pen' seiirs et Çà et Là. — Portraits et anecdotes. — Histoire d'une grande dame et d'un peintre. — Un mot d'enfant terrible. — De l'esprit gaulois. — Deux écoles. — Jugements de l'aulcHr sur le Cid et Athalie, — Chateaubriand. — Sympathies littéraires de M. Louis Yeuillot.

Les poëtes sont bien vengtîs et les amoureux aussi : voici M. Louis Veuillot qui rime et qui soupire! Lui (jui a décoché tant de flèches acérées contre les faiseurs de vers et contre les cœurs épris, le voici qui se laisse aller à descendre la pente de la rêverie, qui jette à tous les vents les ivresses de son âme et chante les douceurs du beau pays de l'Astrée. Tout est pour lui malière à inspiration. Il s'installe sur la grève, à l'ombre des forêts, sur la montagne ou dans la plaine, à Chamounix ou à Pontoise, en face de quelque lac genevois ou tout bonnement sur un des bords du fameux ruisseau de la rue du Bac, et il chante tout ce que les poëtes ont éternellement chanté : la musique, la campagne, la mer,

les vieux manoirs, les cloîtres en ruine, et le reste. Il fait des sonnets comme Pétrarque et des odelettes comme Théodore de Banville. Aurait-il donc oublié les terribles railleries des Libres penseurs?

« Le poëte, disait-il , est un moineau lascif, il n'arrive pas à la virilité intellectuelle ; il est vain, capricieux, poltron, colère, flatteur, comme l'enfant et comme la femme. Il apprend vite , il sent avec force, il n'approfondit rien, il oublie aussitôt ; changeant sans cesse de jouet, d'amour, de parure, il lui faut des rubans, des verroteries, des louanges, et surtout un maître : Louis XIV ou Samuel Bernard, ou le parterre, peu importe, pourvu qu'on le flatte et qu'on l' empiffre. ...»

Il y a cent aménités de cette sorte en maints endroits des œuvres de M. Louis Veuillot. Bref, il en a tant dit contre les ajusteurs de rimes, que je connais bon nombre de ses admirateurs qui se signent au seul nom d'un poëte comme à la vue d'un suppôt de Satan. Mais ceux qui avaient regardé de plus près dans ses œuvres, qui avaient étudié à la loupe de la critique ses procédés et ses recherches littéraires, se disaient que de telles invectives n'étaient rien moins que sincères, et qu'elles devaient cacher des faiblesses toutes païennes pour le culte d'Apollon. M. Louis Veuillot leur faisait l'eUet d'un faux brave criant à tue-tête contre les poètes pour

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se délivrer des obsessions de la muse, et ils le soupçonnaient fort de se laisser aller au doux péché de rimer, à ses heures de solitude, entre un article de polémique religieuse et une charge à fond contre le poëte Fougas.

D'un autre côté, ils se rappelaient certaines confidences d'un petit journaliste que l'auteur de l'Honnête femme connaît bien : « Le démon de la raillerie me pousse extérieurement à rire du cœur humain; je prends surtout un étrange plaisir à tourner en ridicule les sentiments tendres... Eh bien, je mens!... Je ne vois d'autel dans mon âme que pour le sujet éternel de mes moqueries. Au sortir d'une conversation où j'aurai par l'excès de mes dédains étonné des âmes éteintes, j'irai dévorer en pleurant quelque puéril récit d'amour. Un son de voix, un regard, me jettent dans des chimères de tendresse et de mélancolie d'où je ne puis plus sortir. Je ne sais rien à quoi ne mord cette rage d'aimer. L'autre jour, en lisant Plularque, j'étais épris de Cléôpâtre 1 Jugez par là du reste.» Raisonnant par voie d'analogie, les critiques dont je parle s'appuyaient sur ce point pour soutenir que non-seulement M. Louis Veuillot faisait des vers pour son propre compte, mais encore qu'il dévorait en secret les tragédies de madame Emile de Girardin! Je dois dire que les deux volumes dont je viens de transcrire le titre justifient

ne LES SIGNES DU TEMPS.

en partie ces graves soupçons. Jamais œuvre ne fut plus artistement faite ni soignée avec plus d'amour. L'art et les procédés littéraires s'y révèlent ik chaque page, dans la prose comme dans les vers, qu'elle renferme abondamment, et jusque dans les dispositions typographiques du livre. M. Louis Veuillot a fait comme ces cultivateurs qui se distrayent et se reposent de leurs occupations journalières, de leurs travaux productifs et utiles en cultivant un parterre réservé. Lui aussi, il a voulu se délasser des luttes et des polémiques arides de chaque jour en soignant avec prédilection un petit coin de terre qu'il a embaumé des parfums du souvenir et où il a semé « çà et là » ses fleurs préférées et choisies. Je dirais volontiers que cette œuvre , la plus littéraire de M. Louis Veuillot, est une œuvre de haute fantaisie, si l'auteur n'avait pris soin lui-même, dès les premières lignes de sa préface, de protester contre une semblable interprétation de sa pensée : « Je prie, dit-il, qu'on ne traduise pas Cà et Là par chimère et fantaisie. Ma plume a la bride sur le cou, mais je l'ai dressée dès longtemps à n'aborder jamais les régions de l'absurde, où sont les domaines propres de la fantaisie. Je n'aime la fantaisie ni dans la conduite ni dans l'art. . . » M. Louis Veuillot me permettra de n'être pas tout à fait aussi sévère. L'écrivain catholique est peut-être le seul qui ait le droit de se

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montrer impunément fantaisiste en littérature ou éclectique en philosophie. Ne possède-t-il pas une règle sûre et invariable, et comme le critérium éternel du vrai et du beau ? 11 me semble qu'on peut s'égarer sans danger sur les pas de cette gracieuse chimère de la fantaisie, et même longer parfois les gouffres perfides du paradoxe, quand on a l'Espérance et la Foi pour ancre et pour ]>oussole. A vrai dire, l'auteur de (a et Là ne se gène pas plus que celui des Libres penseurs pour faire <le ces excursions. . . . hasardées, ce qui ne l'empêche pas de revenir bientôt en plein courant et, en iin de compte, d'arriver toujours à bon port. Il a la rare fortune d'avoir rencontré, comme le pot-te florentin , une Béatrix, pour diriger son inspiration vers les sommets élevés et purs, pour la ramener quand elle s'égare et l'aiguillonner quand elle s'arrête. Cette Béatrix , c'est l'Église. Ce nouveau livre lui est consacré comme tous les précédents du même auteur. Chaque page en reflète pour ainsi dire l'image radieuse et immortelle. En le lisant, on voit que M. Louis Veuillot est prêt à faire pour elle tous les sacrifices et à livrer tous les combats. Il défend l'honneur de sa mère avec une ardeur et une passion singulières; il se pose devant l'insulteur, relève ses manches jusqu'aux coudes, montre ses bras velus et puissants, et lui dit : Viens! De là ces ex-

pressions ardentes et colorées, ces phrases courtes, vives, ailées et aiguës comme une flèche, qu'il fait pleuvoir fort et dru sur ses adversaires. De là aussi une source toujours jaillissante d'intérêt, d'émotion et de vie dans tous les écrits de M. Louis Yeuillùt. Sans doute cette énergie de conviction, et cette ardeur de combat ont pu autoriser certains critiques à dire qu'il avait toujours l'air de satisfaire une vengeance personnelle en prenant fait et cause pour Dieu et l'Église dans le champ clos de la polémique. Je ne prétends nullement justifier, les écarts de plume, les audaces de langage, les intempérances de style, les dédains afiectés de toute rhétorique et de tout frein littéraire qu'on a si amèrement reprochés à M. Louis Veuillot; mais je ferai remarquer que ces défauts d'une nature riche et puissante appartiennent surtout à la première manière de l'écrivain, à ses débuts dans la presse , et qu'ils se sont incessamment modifiés, grâce à l'action religieuse et au commerce assidu de nos classiques chrétiens et français.

La Béatrix de M. Veuillot, en l'attirant de plus en plus sur les hautes cimes et dans les régions sereines et lumineuses, loin de l'Enfer des passions humaines, a singulièrement agrandi l'horizon de sa pensée et purgé son langage de bien des scories. Elle lui a, en outre, inspiré des accents d'un etl'ct tout nouveau, d'une suavité et d'une douceur incomparables, et

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