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LES F,1BRES PENSEURS ET ÇA ET LA

que le public n'attendait guère de la plume qui a écrit la terrible satire des Libres penseurs. Au reste, entre ce dernier livre et Çà et Là la distance est grande et le progrès manifeste. En quittant les Libres penseurs on croit sortir d'une de ces forêts luxuriantes mais incultes et un peu sauvages, où abondent les ronces et les orties, où les serpents sifflent aux pieds des chênes, tandis que les loriots et les merles s'ébattent sur les branches. En ouvrant Çà et Ui on entre, non point assurément dans un jardin à distribution régulière et compassée , — la littérature tirée au cordeau étant, je crois, trèséloignée des aptitudes de l'auteur, — mais dans un de ces grands parcs à l'anglaise où l'art n'est pas une entrave mais un ornement et un auxiliaire de la nature, où les ruisseaux serpentent en liberté sur des tapis de mousse, à l'ombre des acacias et des cytises, où les fleurs les plus rares étalent leurs mille nuances au milieu de la verdure des gazons, où l'on trouve enfin les points de vue les plus variés, des ruines , des chapelles , des ponts et des barrières rustiques et même des statues ou des bustes sculptés avec la finesse et la précision du ciseau athénien. Le nouveau livre de M. Louis Veuillot renferme une nombreuse galerie de portraits peints au vif et dont le coloris vigoureux et la parfaite ressemblance se gravent mervedleusement bien dans l'esprit. Je

recommande particulièrement celui de Jean-Jacques Rousseau, ceux de l'antiquaire, d'Ulric Pinson, le faiseur de romances, de Miron, le mauvais pauvre, et, dans un genre tout différent, les suaves esquisses de Madeleine , de mademoiselle Félicité , de quel- (jues châtelaines et de quelques dévotes , et surtout celle « d'un noble et doux visage » à demi voilé et discrètement placé dans la pénombre par la sainte pudeur de l'amour fraternel.

A côté des portraits, Çà et Là contient une riche collection d'anecdotes. Il y en a de toutes nuances et sur tous les tons : anecdotes douces et naïves, souriantes, merveilleuses comme une légende, sombres comme un drame et surtout spirituelles et aiguisées. L'écrivain voyage, son guide ou son hôtesse lui raconte une histoire; vite, il la crayonne à sa manière comme un peintre ferait d'un type ou d'un point de vue.

« Voici comment, dit-il, on menait la vie aisée, dans la ville (i\x nous sommes, il y a trente ans. Une dame qui y séjourna en visite de noces nous en a fait le tableau.

« On déjeunait à huit heures jusqu'à dix, on jouait aux dominos jus(ju'ù midi , on dînait ;\ midi jusqu'à deux heures, on jouait aux dominos jus([u'à six, on soupait à six heures jusqu'à huit, on jouait aux dominos jus(iu'à dix, et on se couchait.

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