SOUVENIR DE BRIZEUX
sur le cercueil du barde qui avait eu l'heureuse et rare fortune de faire vibrer une corde sympathique au fond des cœurs, et il y eut, pendant quelques mois, autour de sa tombe, unanimité de louanges et d'admiration. On commençait à oublier les épithalames et les panégyriques funèbres , quand on vit arriver un critique sombre et chagrin, comme la fée malfaisante des Contes de Perrault. Lui aussi, il déposa une couronne sur la tombe de Brizeux , mais c'était une couronne de ronces et d'épines. Il nia la réalité de ce talent virginal et pur, accusant l'auteur de Marie de ne connaître ni la poésie, ni la Bretagne, et de ne pas savoir risquer à propos « un mot patois. » Il lui reprocha, avec le superbe sang-froid de l'ignorance et du mauvais goût , de n'avoir jamais, dans toute l'étendue de ses œuvres, eu « un tour, une étrangeté, une incorrection qui sentît le dialecte et les âpres habitudes de sa province , » comme si ia muse bretonne, douce, chaste, tendre et voilée d<' tristesse, avait jamais connu la rudesse et la grossièreté ! comme si l'originalité de Brizeux en particulier, n'avait pas été de transplanter, pour la faire éclore au soleil de la civilisation contemporaine . cette douce fleur d'Arvor dont, mieux que nul autre, il avait su conserver l'éclat fragile et les fugitifs parfums!
Quel était ce critique? Le même qui s'est escrimé
contre le P. Lacordaire et M. le comte de Montalembert. L'ombre inquiète de Brizeux ne pouvait désirer de vengeance plus complète.
En regard de la page qui contenait cette étrange appréciation des Moines d'Occident, j'ai lu un Fait- Paris qui m'a causé un sensible plaisir. Il paraît qu'un théâtre de marionnettes doit, unjour ou l'autre, s'installer dans le jardin des Tuileries — Pardonnez-moi de passer aussi brusquement du plaisant au sévère, mais je suis forcé d'avouer que, malgré la merveilleuse puissance des associations d'idées, il m'a été impossible de trouver la moindre transition....
— Donc Polichinelle et sa joyeuse compagnie : Pierrot, Colombine, Gilles, Cassandre , Arlequin et Léandre vont prendre place sous ces magnifiques ombrages qu'Henri Heine appelait une tragâlie de verdure. L'idée est heureuse. Mais on prétend que le privilège de ce nouveau théâtre a été concédé à M. Champfleury, le grand apôtre du réalisme. C'est dommage, car il semble qu'il y aurait eu moyen d'utiliser ce nouveau théâtre de marionnettes au profit de l'éducationtmorale du petit monde qui prend ses ébats dans les allées du jardin de Le Nôtre. Les enfants aiment tant les marionnettes! ils en comprennent si bien le répertoire! ils savent s'identifier avec tant de passion aux aventures qui se déroulent sui; ce théâtre de (pialre pieds carrés ! Le chroniqueur
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d'un grand journal , M. Paul de Saint-Victor, citait naguère, à l'occasion de ce projet , un mot d'enfant de Paris'devant le tliéàtre de Guignol, qui me semble parfait de naturel et de vérité.
Polichinelle et le Commissaire étaient en scène. Vn chat dormait accroupi sur le rebord du tréteau. Polichinelle , en gesticulant, assène un coup de bâton sur l'échiné du chat assoupi. Le matou, furieux, saute sur le fantoche comme sur une souris ; d'un coup de patte il l'enfonce dans le troisième dessous du théâtre. L'impressario soulève la toile de fond, et s'en prend sur le chat qu'il va rouer de coups. «Monsieur, s'écrie l'enfant, ne le battez pas, c'est Polichinelle qui a commencé 1 »
Avant de terminer, je dois une réparation àPerrin Dandin. En recueillant mes souvenirs, je me suis rappelé que le fameux juge des Plaideurs était un critique de premier ordre, plein de sagesse, de goût et de bon sens. Avec quel tact, avec quelle mesure il apprécie les plaidoiries de Petit-Jean et de l'Intimé! Je lui ai donc fait tort et injure en établissant un parallèle entre lui et nos matamores littéraires , ([ui ressembleraient bien plutôt — s'il fallait absolument leur trouver un terme de comparaison — à ces petits personnages dont j'ai parlé ci -dessus, et qui se préparent à faire de la critique dans la perspective du palais des Tuileries.
XIY
Leitre d'une mère. — La bibliothèque des jeunes filles. — Lectures d'hiver.
— Un discours du R. P. Félix. — Les Ancres brisées, par madame la comtesse de la Tour du Pin. — Soirées germaniques, par mademoiselle Thérèse-Alphonse Karr. — L'Autel et le Foyer, par Raoul de Navery.
— Vie de Marie-Thérèse de France, par M. .\lfred Nettement.
Une bonne mère qui demeure en Bretagne, retirée au fond d'un vieux manoir où elle consacre ses journées et ses veilles à l'éducation de ses fdles, m'écrivait naguère : « Vous qui vivez au milieu des livres et qui tHes à la source même de cette production incessante que la librairie parisienne déverse chaque jour sur la France et sur l'étranger, ne pourriez-vous pas venir en aide aux mères et aux institutrices pour diriger leurs recherches et conseiller leur choix à travers le dédale des livres nouveaux ? Vous ne sauriez croire combien il est difficile, en province, de composer une bibliothèque convenable, surtout pour les jeunes filles. A chaque instant on court le risque de tomber dans les pièges de
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la réclame : un titre est souvent menteur, une annonce trompeuse. Tel livre se présente à vous sous d'excellents auspices et dans la meilleure tenue , M. Sainte-Beuve ou M. Cuvillier Fleury lui ont expédié des lettres de recommandation en bonne et due forme, et le voilà admis à récréer une honnête soirée de famille. On rit d'abord et l'on s'intéresse à sa causerie, car elle est souvent spirituelle et bien tournée ; mais il arrive presque toujours que le nouveau venu s'émancipe tellement avant la fin de la soirée, qu'on est forcé de le mettre à la porte. Tel autre vous exhibe une approbation épiscopale attestant qu'il est de Ijonnes mœurs et de vie irréprochable ; il est irréprochable , en efiet , mais il est encore plus assoupissant. Aussi, avec la meilleure volonté du monde, est-il impossible de décorer du nom de veillées les réunions domestiques du soir auxquelles il préside. Vous voyez donc bien qu'un guide fidèle et surtout désintéressé devient indispensable dès que l'on s'occupe loin de Paris de former une bildiothèque. Conseillez-moi donc, ditesmoi quels sont les ouvrages que je puis mettre entre les mains de mes filles en toute sûreté de conscience et de goût ; quels sont les livres de bonne compagnie écrits, comme l'on cause dans un salon, c'est-à-dire dans un style également éloigné du genre sermonneur et de littérature débraillée, en un mot les li-
vres qui édifient l'âme en même temps qu'ils charment l'esprit... »
Ah ! madame, ces livres-là sont rares, je ne puis VOUS le dissimuler, au moins dans la librairie courante, dans ce que l'on nomme les nouveautés. Si j'avais le loisir de cataloguer mes souvenirs bibliographiques, je pourrais sans doute en extraire une bibliothèque à l'usage des jeunes personnes, telle que vous la désirez, et peut-être quelque jour me donnerai-je ce plaisir de repasser avec vous toute l'élite des livres purs, des chefs-d'œuvre en tous les genres qu'on peut mettre entre les mains d'une jeune fille, sans crainte d'éveiller quelque voix indiscrète au fond de son cœur ou de voir la rougeur lui monter au front. Mais aujourd'hui , pour répondre à votre confiance, je dois me borner à feuilleter les derniers numéros du Journal de la Librairie et à noter d'un trait rapide certains livres qui pourront vous apporter quelque utilité ou quelque agrément pendant les longues soirées de l'hiver.
Voici d'abord un beau discours du R. P. Félix, sur les Morts souffrants et délaissés. C'est là une lecture austère, assurément. Ne la repoussez pas ; ne craignez pas d'appeler sur ce grand et terrible sujet de la mort i'aitcntion des chères et gracieuses enfants (|ui vous entourent; parlez-leur des âmes souffrantes et des délaissés de l'autre vie au moins
LECTURES d'hiver. 215
une fois chaque année, dans la soirée de ce funèbre anniversaire de novembre, qui est le jour de l'an des trépassés. Ilélas! nous avons tous de ces dates sombres, de ces journées où nous avons vu s'enfuir à jamais un être chéri, et qui apparaissent dans nos souvenirs comme enveloppées d'un voile de deuil. Elles ont chacune leur anniversaire particulier, et elles ont toutes leur commémoration générale dans la grande fête catholique du 2 novembre. Encore une fois, lisez ce jour-là le discours du P. Félix; et cette lecture ne sera pas sans charme pour vous, car elle fera luire à vos yeux ce qui peut seul nous aider à porter le fardeau de la vie, l'aurore des chrétiennes espérances.
Les Ancres brisées de madame la comtesse de la Tour du Pin, vous serviront de transition pour passer ù des lectures plus récréatives et plus faciles. C'est une série de six nouvelles d'une nature différente, mais qui se rapportent chacune à un de ces trois états de l'âme : passion, douleur et résignation. — « Heureux! s'écrie l'auteur en expliquant la pensée de son livre, heureux celui qui, en luttant contre les orages de la vie, n'aura pas vu son ancre brisée et n'aura pas à s'appliquer cette remarque de Bossuet : L'homme traîne jusqu'au tombeau la longue chaîne de ses espérances trompées ! » Il y a de l'intérêt, de la mise en scène et, ce qui vaut mieux, du cœur
dans ce volume, auquel je ne ferai qu'un reproche, c'est d'avoir placé au milieu d'une série de nouvelles très-contemporaines de physionomie et de ton, la légende de sainte Bathilde, légende admirable sans doute , et qu'on ne saurait trop redire et relire, mais qui jure comme un anachronisme parmi ces pages toutes modernes où elle produit un effet analogue à celui que la flèche de la Sainte-Chapelle ferait sur le fronton de ^'otre-Dame de Lorette.
Il y a plus d'unité et plus d'art dans les Soirées geriiumiques de mademoiselle Thérèse-Alphonse Karr... Ne vous etirayez pas à ce nom, madame; mademoiselle Thérèse est bien la fille de l'auteur des Guêpes et de tant d'autres légèretés parisiennes, mais elle est aussi la fille d'une mère pieuse et sensée qui l'a élevée dans la crainte de Dieu et dans l'ignorance des productions de monsieur son père. Or, comme madame et mademoiselle Karr vivent à Paris dans d'austères labeurs pendant que M. Karr plante des choux et cultive des roses dans les jardins de Nice, le père n'a jamais exercé la moinde influence sur l'éducation de sa fille. On le voit bien, du reste, en lisant la préface des Soirées germaniques. Écoutez et dites-moi si vous avez jamais rencontré des accents plus purs et une morale plus chrétienne : v< Un jour quelques jeunes gens causaient ensemble. C'étaient de ces urnes où la pensée commence à mûrir, sans
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avoir perdu le gracieux épanouissement de la seconde enfance, comme ces buissons où la même branche porte à la fois des fruits et des fleurs. Il arriva que l'entretien, tout à l'heure encore presque puéril, se mit à prendre une tournure grave : on vint à parler de la mort, de l'incertitude où nous sommes du moment où elle doit nous frapper.... — « Que feriezvous, amis, demanda l'un des interlocuteurs, si vous saviez devoir mourir dans une heure d'ici ? » Et chacun de répondre qu'il irait chercher devant Dieu et dans les secours que la toi nous donne la force et la bénédiction de ses derniers instants. — ^< Mais toi, tu ne dis rien, que ferais-du donc?» reprit celui qui avait soulevé la question, en s'adressant à un autre camarade dont le jeune visage révélait, par je ne sais quel mélange de candeur et de force, l'âme d'un saint: « Et toi, parle donc, que ferais-tu? — Moi, dit-il, «je continuerais à faire ce que je fais à présent. » Or on était en récréation.
« Les premiers jeunes gens avaient de bonnes et pieuses pensées sans doute : celui-ci possédait la vraie science de la vie chrétieime.
« Et pourquoi ?
« C'est que celui-ci n'avait pas seulement donné à Dieu ces heures, toujours bien courtes, que remplissaient la prière et les exercices proprement dits de la piété.... il avait dit à Dieu : Tout esta vols.
« Tels doivent être vos vies, vos esprits et vos cœurs, et telle a été la pensée qui ne m'a pas quittée en rassemblant pour vous ces très-simples pages. »
Je dois le dire à la louange de l'auteur, pas une des pages de son livre ne fait défaut aux promesses de sa préface. Ces Soirées germaniques renferment des contes et des nouvelles tirés d'auteurs allemands; c'est vous dire qu'elles sont toutes embaumées du parfum des vieilles légendes d'outre-Rhin, parfum chaste et pur comme celui d'un encensoir. Parmi les nouvelles qui forment ce livre, il en est qui éveillent au fond de l'âme l'écho de la prière, la poésie du recueillement; d'autres font apparaître à l'imagination émue et charmée de radieux souvenirs d'enfance et de jeunesse ; quelques-unes représentent des scènes de la vie domestique, et parmi celles-là je vous recommande, madame, l'histoire du charpentier Wolfrang, pauvre homme que la misère force de se réunir à une compagnie d'émigrants, de s'expatrier avec tous les siens, de quitter l'humble et cher village où il a vécu quarante années, la maison où son vieux père est mort et où sont nés ses huit enfants. Oh ! il y a une douloureuse et profonde réalité dans ce récit que l'auteur désigne sous ce titre : le Dernier jour dans la patrie et qu'il eût pu intituler, comme un ouvrage célèbre, le Dernier jour d^ un condamné. Il raconte, en effet, heure par heure,