SOIRÉES GERMANIQUES
cette journée suprême de l'émigrant qui, dès les premières lueurs du matin, se dressé sur son lit en regardant sa chambre froide et vide tout encombrée de grandes caisses aux cercles et aux angles de fer. « Oh ! Wolfrang, lui dit tout bas sa femme, c'est notre dernière nuit de repos chez nous ! » Wolfrang se lève, il ouvre la porte et sort; mais le bruit du pêne retombant dans la gâche dresse tout à coup devant lui tout un monde d'enfantins souvenirs. Que de fois il a entendu ce bruit! dans combien de circonstances! Et voilà que le loquet de la chambre paternelle chante au cœur brisé de Wolfrang tout le poème des jours disparus. Il descend l'escalier d'un pas rapide, parcourt une fois encore son cher village en s'arrêtant devant les maisons qu'il a élevées luimême et qui lui rappellent de rudes labeurs, mais aussi de joyeuses fêtes, les poses de mai. Sorti du village il entre dans les champs ; une dernière lois il respire l'air natal à pleine poitrine, il s'enivre des senteurs matinales, du chant joyeux des alouettes, il caresse du regard toutes les perspectives de cette campagne chérie dont il a tant de fois parcouru les moindres sentiers, dont il connaît chaque arbre et chaque ruisseau. Puis, entre tous les champs, il distingue le sien, celui qu'il a si longtemps fécondé de ses sueurs, qui a nourri son ménage et qui maintenant appartient à un plus heureux. « Il prit une
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motte de terre et l'enveloppa dans un mouchoir; il voulait la répandre sur le terrain qu'il comptait acquérir dans sa patrie nouvelle ; le pain qu'il en tirerait serait ainsi un peu moins amer... il aurait un peu moins la saveur de l'exil .... »
Tout le récit abonde en ces menus détails, et dans ce ton de poésie familière et touchante que les conteurs allemands possèdent à un si rare degré. Je regrette seulement de le voir interrompu par la lecture d'une longue lettre d'Amérique dans laquelle un émigrant du village raconte ses aventures, qui sont loin, assurément, d'avoir l'intérêt de celles de Wolfrang pendant cette dernière journée passée sur le sol de sa douce patrie. Mais, que voulez-vous ? ces Allemands sont ainsi faits ; ils n'ont point le sens delà mesure ni le sentiment des proportions. Mademoiselle Karr n'est pas coupable de cette fausse note, dont la responsabilité revient tout entière à M. Hartman, à M. Stifter ou à M. Auerbach, je ne sais trop lequel. La fin du dernier Jour est consacrée aux préparatifs du départ , au dernier repas sous le toit domestique, aux adieux, aux visites rendues à l'église du village, au bon curé, au cimetière, où Wolfrang demeure longtemps agenouillé sur la tombe qui renferme des restes chéris. Et quand vient le moment du départ, quand il faut s'arracher entiu à tant de souvenirs, ù tant d'émotions, les voisins
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embrassent l'excellente famille et rangent sur la lourde voiture les bagages et les petits enfants. Un trait d'une douce et profonde mélancolie termine cette histoire :
« Le lendemain matin, on était déjà bien loin. Wolfrang vit sur sa grande caisse une couronne ; les voisins l'y avaient déposée : c'étaient les fleurs de la patrie. Il la montra à ses enfants, et leur dit: «Vous la mettrez un jour dans ma tombe, sur la terre étrangère. En attendant, nous la conserverons, elle aura chez nous la place d'honneur au pied du crucihx. Elle nous rappellera la patrie et, mieux encore, elle nous redira, pour que nous ne désespérions jamais, ce qu'il y a de consolations ménagées par la bonté divine dans les plus douloureux de nos jours. »
Si vous redoutiez les pleurs, je vous dirais : Ne lisez pas cette histoire, dont l'intérêt repose tout entier sur une réalité douloureuse, sur une émotion profonde et vraie qu'ont éprouvée tous ceux qui ont vu s'éloigner l'horizon des champs paternels, qui ont dû dire adieu aux pommiers et aux ceps de .leurs vergers, « aux fleurs de leurs cytises et aux feuilles amères de leurs saules';» mais, je le sais, madame, vous ne redoutez pour vos filles que cette sensibilité fausse et malsaine qui naît au contact des