‹ Les signes du tempsChapitre 79 sur 148 · EXPOSITION DE PEINTURE · texte numérisé non relu

EXPOSITION DE PEINTURE

tien de la transformer en exposition permanente au profit de la caisse de secours des artistes peintres, sculpteurs , architectes et dessinateurs , etc. Il faut applaudir à la pensée artistique et contribuer à la bonne œuvre : l'une et l'autre sont très-dignes d'intérêt et de concours. D'abord la caisse des artistes, n'étant pas généralement de celles qui regorgent de produits californiens , mérite l'attention de toutes les âmes charitables. Quant à la pensée, on ne saurait nier qu'elle ne réponde aussi à un besoin réel et des plus sérieux. Tout jugement étant nécessairement le résultat d'une comparaison , l'art ne saurait progresser que par l'étude simultanée des œuvres de toutes les écoles et de toutes les dates. Pour que le goût du public se forme et s'affermisse, il faut qu'il puisse contempler à la fois, comme dans un tableau synoptique, les œuvres des vieux maîtres et celles des vivants , l'art primitif et l'art des temps nouveaux, A côté du musée réservé aux artistes ensevelis dans leur gloire séculaire , il était donc utile d'élever le musée des contemporains, et le Luxembourg, qui est le palais des acquisitions de l'État et le sanctuaire du goût officiel, ne pouvait, semble-t-il, suffire à pareille tâche. On a sans doute les expositions générales et les salons périodiques, mais ils passent comme des météores, et leur peu de durée ne permet guère de formuler des jugements sérieux et

définitifs en matière d'art. Ils éveillent la curiosité, mais ne fixent pas le goût. Le palais de l'Industrie est sans doute un magnifique bazar, ce n'est point un musée.

Toutes les toiles exposées au boulevard des italiens ont subi une triple épreuve qui les recommande davantage, sinon à l'admiration, au moins à l'attention publique. Après avoir mûri au rude soleil des expositions, elles ont subi l'action du temps et traversé le feu des enchères. La plupart ont été couvertes de billets de banque par des amateurs qui les ont généreusement livrées, pour les plaisirs du public, aux organisateurs de ce salon intime. Je sais que des mauvaises langues prétendent qu'une telle générosité n'est pas tout à fait aussi gratuite qu'on pourrait le supposer, qu'il n'y a plus de ces intelligents appréciateurs de l'art qui achetaient naguère (il y a plus de cent ans !] un tableau pour le conserver, pour l'encadrer, pour le suspendre avec délices aux panneaux d'une galerie amoureusement construite et entretenue, pour en jouir voluptueusement aux heures de solitude et de silence. Le brocanteur, disent-ils, a remplacé l'amateur d'autrefois, le collectionneur de vieille roche. A les en croire, cette exposition est tout simplement une affaire comme une autre dans ces temps de liausse et de baisse universelle, et le salon du boulevard des Ita-

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liens n'est qu'un rival perfide et dissimulé de la salle Drouot, où des spéculateurs, flairant une bonne opération , sont venus exposer leurs toiles. Les Diaz y seraient cotés comme le sont les zincs de la Vieille- Montagne à la place de la Bourse, et les Roqueplan y subiraient toutes les fluctuations de l'Union des Gaz ou des Petites- Voitures. Proh pudor ! . . . Mais au lieu de nous arrêter à sonder des mystères et à méditer sur ces SIGNES DU TEMPS, pénétrons dans le local de l'exposition. 11 est parfaitement approprié à son objet : une lumière tamisée et distribuée à l'aide d'un ingénieux système d' abat-jour tombe sur chaque toile, en laissant les spectateurs dans la pénombre. Trois salles composent toute la galerie, qui est ainsi sagement limitée et où l'on ne court pas le risque de gagner des courbatures comme au palais de l'Industrie. Ce qui vous frappe d'abord , c'est l'éclat des couleurs. Les carnations, les arbres, les cieux, les meubles et les draperies , tout cela brille comme les sept nuances de l'arc-en-ciel. On dirait que nos artistes ont dérobé la palette vénitienne. Ils savent peindre, ils savent dessiner aussi, au moins généralement. Ce n'est pas le mécanisme de l'art qui leur fait défaut. Que leur manque-t-il donc , et d'où vient qu'on se sent très-peu ému en présence de toutes ces toiles qui forment, pour ainsi parler, la synthèse de l'école moderne

depuis trente années? Avant de le dire, faisons le tour de la galerie.

Quelque restreinte qu'elle soit, je ne pourrai tout analyser, et force me sera de choisir. Madame de Sévigné disait un jour des fables de la Fontaine ; C'est comme un panier de cerises, on commence par manger les plus belles, et on finit par manger tout. Je ne saurais appliquer dans toute sa rigueur cette comparaison charmante aux produits de nos artistes contemporains; car j'aurais beau vouloir tout passer en revue, je me verrais contraint de me contenter de la fleur du panier.

BÉNOUVILLE.

Deux toiles représentent ici ce rare et regrettable artiste, mort dans la fleur de l'âge et du talent, au moment où il semblait devoir faire revivre parmi nous les saines traditions de l'art chrétien. Son Saint François d'Assise transporté mourant à Sainte- Marie des Anges, seconde édition de celui qu'on peut voir au Luxembourg, et sa Sainte Claire recevant le corps de saint François, sont deux tableaux d'un caractère identique, d'une belle ordonnance et dans lesquels on trouve les mêmes qualités d'expression, de couleur et de dessin. Bénouville avait véritablement le sens religieux; un parfum d'ascétisme et de poésie chrétienne s'exhale de ces deux œuvres. 11

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