LES PAYSAGISTES
J'ai voulu grouper les paysagistes en un seul faisceau et leur consacrer une appréciation d'ensemble, parce que le paysage a aujourd'hui une signification particulière qu'il est utile de faire ressortir. A aucune des époques antérieures ce genre n'a obtenu une importance comparable à celle qu'il a prise de nos jours et qui ne fait que grandir à chaque exposition nouvelle. Non, certes, qu'on puisse admettre, avec certains critiques, que le paysage n'ait été réellement interprété que depuis trente ans dans le pays de Poussin, de Claude Lorrain et de Pierre Patel. Mais, on ne saurait en disconvenir, le sentiment de la nature n'occupait, avant la fin du dernier siècle, qu'une place fort secondaire dans l'art, où il règne souverainement aujourd'hui. Au dix-septième siècle on aimait aussi la nature , mais d'un amour épuré, austère , intelligent et réfléchi. Renfermée dans de sages limites, elle n'occupait que les arrière-plans et n'absorbait pas l'être humain. Quand l'artiste , peintre , orateur ou poète , la rencontrait dans sa course, il ne la dédaignait pas, mais il y cherchait les traces du divin exemplaire, de la beauté suprême, et il s'en servait pour s'élever jusqu'à la contemplation de Dieu et de l' infini. Malherbe se trouve-t-il de-
vaut un ruisseau, il ne s'amuse point à en décrire les sinuosités et à se mirer dans ses flots ; mais il y voit l'occasion de formuler une grande pensée morale : .
Vois-tu, passant, couler L-ette onde, Et s'écouler incontinent !
Ainsi fuit la gloire du monde, Et rien que Dieu n'est permanent.
Ailleurs, la mort de la fille de Duperrier lui remet en mémoire la vie fugitive et l'éclat matinal des roses, et il fixe cette impression dans un trait sobre et pur que toutes les mémoires ont retenu. Racine, Corneille, la Fontaine surtout, expriment de même, en maints endroits de leurs œuvres , le sentiment de la nature spiritualisée. A la fin du Traité de la Concupiscence , Bossuet a un clair de lune d'une beauté achevée , près duquel toutes les descriptions de l'école moderne paraissent bien fades et bien mesquines. Inspiré par un verset de David, le grand écrivain contemple avec ravissement les splendeurs du firmament qui lui apparaissent surtout comme un reflet de la « lumière éternelle, » et à cette vue il laisse son âme déborder en torrents de poésie.
Les peintres du même siècle font de la nature un emploi analogue. On voit l'inspiration divine et l'on sent le cœur de l'homme dans les toiles de Lebrun comme dans les tragédies de Corneille ; et derrière
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les horizons lumineux et purs, à travers les forêts et sous les eaux transparentes de Claude , on entrevoit l'âme du paysage, le type spirituel de toute grâce et de toute beauté. En un mot , les grands artistes de cette époque semblent tous avoir présente cette vérité, formulée par Pascal , que tous les objets naturels créés ne sont que des symboles, des figures, qui nous voilent et en même temps nous découvrent Dieu présent partout.
On s'inspire aujourd'hui de pensées différentes. On aime la nature pour elle-même , on la contemple et on s'y absorbe avec passion. L'artiste la copie, abstraction faite de toute pensée spiritualiste , et , à sa vue , il se perd dans des rêveries énervantes et malsaines, il se sent envahi par l'incurable mélancolie des Werther et des René. îSaguère la nature était un symbole, elle est devenue un fétiche. On le voit bien au petit salon, où la foule des visiteurs s'éprend surtout pour les œuvres consacrées à représenter les forêts et les ravins , les vallées plantureuses , les cimes alpestres , les moissons jaunies par les rayons de l'été, les flots soulevés par la tempête, en un mot pour les toiles qui reflètent tous les jeux de la lumière et de l'ombre , tous les aspects de la terre et du ciel. Les peintres, de leur côté , ne sont jamais aussi bien inspirés que lorsqu'ils emploient les ressources de leur palett*; à faire revivre les divers
spectacles de la nature. Toute la force de la peinture contemporaine semble s'être réfugiée dans le paysage , dans l'interprétation matérielle et panthéistique de la nature.
M. Corot et M. Cabat ont été des premiers à parler ce langage dont on ne peut nier la séduction , mais qui est, plus qu'on ne le pense communément, énervant et corrupteur. Les toiles du premier [Paysage, le Crépuscule, Danse des Nymphes] sont comme voilées d'une douce et rêveuse tristesse. Celles du second (le Jardin Beaujon, un Chemin en Picardie) sont des études savantes, mais non sans charme.
M. Français a exposé quatre toiles, parmi lesquelles on doit surtout noter un Beau Jour d'hiver et une Maison de campagne dans la vallée de Montmorency. M. Français est à la fois un homme de science , de fantaisie et de sentiment.
M. Jules Dupré a quelque chose de la transparence et de la lumière de Claude Lorrain. Sa Mare dans les bois au soleil couchant , sa Chaumière normande sous de grands arbres, sa Cabane de tisserand, son ^<?rger conduisant un troupeau dans la forêt, son Enclos d'une bergerie , sont des œuvres pleines de vie et de mouvement. M. Dupré, dont les toiles avaient été, aux expositions antérieures , un peu enfouies et reléguées au second plan , paraît avec tous ses avantages à l'exposition du hc^ulevard. 11 tixe à un haut