ROUSSEAU, DAUBIGNT ET TROYON
degré l'attention des visiteurs intelligents et curieux.
M. Rousseau est aussi passé maître en fait de paysage. Entre autres tableaux , il a exposé un Groupe de chiens dans les gorges d'Apremont, qui produit beaucoup d'effet. J'en dirai autant de son Coucher du soleil après un orage.
MM. Daubigny et Troyon ne sont pas seulement des paysagistes, ce sont des animaliers. Tous les animaux domestiques , depuis le cheval jusqu'au bœuf, depuis le mouton jusqu'à la chèvre, tous les hôtes de la ferme et de la basse-cour, les poules, les canards et les dindons, revivent sur leurs toiles et leur donnent une animation singulière. M. Troyon, surtout, arrive à des effets d'une rare puissance. C'est un coloriste de l'école de Rembrandt, dont les animaux valent ceux de Paul Potter. Il a contribué pour une grande part à la place que le paysage occupe dans la peinture contemporaine.
Mais il est temps de terminer cette promenade autour d'une exposition qui n'est déjà plus qu'un souvenir. Avant de la quitter, nous devons toutefois à ceux qui ont bien voulu s'intéresser à ces notes rapides de formuler nos impressions dans une conclusion générale.
La partie purement technique de l'Art, les procé-
248 LES SIGNES DLt TEMPS.
dés d'atelier, le savoir-faire, sont évidemment en progrès ; mais le niveau de l'idéal a considérablement baissé depuis quarante ans. On sent peu d'efforts vers le perfectionnement moral ou intellectuel. Tout le travail des artistes, et il est immense, se consume dans des recherches stériles , dans la poursuite d'effets purement matériels.
Jamais l'Art n'a mieux reflété que de nos jours les tendances et les idées d'un siècle , jamais il n'a été possible d'y mieux découvrir les signes du temps.
A une époque où le matérialisme envahit toute chose, où l'homme semble n'avoir plus d'autre affection et d'autre horizon que lui-même, le peintre ne cherche qu'à éblouir les yeux, comme le musicien ne semble préoccupé que de frapper les oreilles.
L'Art ne sera régénéré et n'accomplira sa mission que le jour où il s'efforcera de parler à l'âme.
I ne circulaire ministérielle contre les feuilletons-romans. — La littérature malsaine. — Les reines de la main gauche. — Rigolboche et Garibaldi.
— ÉclosioQ de petits jouraaui. — Les critiques du Monitextr. — Les théories esthétiques de M. Théophile Gautier. — L'école de la sensation.
— L'n livre sur la liberté religieuse.
M. le ministre de l'intérieur a adressé aux préfets, à la date du h"" juillet 1860, une circulaire relative aux romans-feuilletons, qui a obtenu un légitime succès auprès de toutes les personnes qui ont encore quelque souci de la morale publique. Tous ceux qui s'intéressent à la dignité des lettres, qui pensent que la lecture doit être un guide sérieux pour la conduite de la vie, et non une corruption pour l'esprit et un poison pour le cœur, n'ont pu qu'applaudir à la sollicitude ministérielle se préoccupant d'une immoralité toujours croissante, et cherchant les moyens d'opposer une digue au torrent. JLa circulaire reconnaît que le roman-feuilleton qui , dans les
colonnes inférieures d'un journal, blesse les sentiments honnêtes, fait autant et peut-être plus de mal que les excitations politiques qui , dans les colonnes supérieures, tenteraient d'agiter les esprits. Puis, abordant l'histoire des méfaits de cette « littérature facile , » elle nous la représente comme ne cherchant le succès que dans le c^Tiisme de ses tableaux, l'immoralité de ses intrigues, les étranges perversités de ses héros ; comme envahissant presque toutes les publications périodiques; profitant de cette périodicité même pour tenir chaque jour en suspens, et pour aiguillonner, sans relâche, l'ardente curiosité du public; enfin, comme répandant à profusion les inépuisables fantaisies de l'imagination la plus déréglée. Le tableau semble chargé; il n'est que trop ressemblant.
Le fait est qu'il y a aujourd'hui un redoublement et comme une explosion de littérature malsaine. Les biographies scandaleuses, les mémoires secrets, les confidences impures, les romans réalistes abondent sur le marché littéraire.
Ici, c'est un soi-disant diplomate, un écrivain, qui naguère cachait sous une initiale cabalistique des prétentions d'homme d'État, qui vient nous raconter, à un point de vue apologétique, les faits et gestes ««des reines de la main gauche » depuis Agnès Sorel jusqu'à madame Dubarry.