‹ Les signes du tempsChapitre 95 sur 148 · LE ROMAN-FEUILLETON · texte numérisé non relu

LE ROMAN-FEUILLETON

Plus loin , c'est une traînée des bals publics qui est aussi une reine de la main gauche, et qui, sans grand renfort d'érudition et sans se donner la peine de remuer la fange des Tallemant et des Bachaumont, atteint au scandale et au succès en racontant tout simplement sa propre histoire. Sa photographie est à tous les vitrages , les membres de la Société des gens de lettres lui dédient leurs livres, comme leurs devanciers les dédiaient à madame de Pompadour, et en ce moment le nom de Rigolboche est, avec celui de Garibaldi , le plus célèbre qui soit en Europe.

Ailleurs , c'est une recrudescence de petits journaux. Chaque semaine on en voit pousser comme des champignons vénéneux sur le fumier de la littérature. Savez-vous ce qu'ils publient? Des romans, encore des romans, toujours des romans, et Dieu sait quels romans ! Ce sont des friperies mises depuis dix-huit ans au rebut des cabinets de lecture, dont les in-octavo crasseux, qui ne sont plus même feuilletés par les portières, n'ont guère de place que dans la hotte du chiffonnier. Eh bien ! tout cela retrouve, sous la forme du journal illustré à cinq et dix centimes, une vie et une activité nouvelles. Un lit maintenant à plus de cent mille exemplaires le Juif -Errant, Mathilde, les Sept péc/iés capitaux, les Mémoires du Diable, en un mot, toute l'immorale

collection de M. Sue, de M. Soulié, de M. Karr, et de tant d'autres. Les âmes errantes des oubliés et des dédaignés du vrai public ont enfin trouvé un asile digne d'elles , elles se sont réfugiées dans ces feuilles légères qui sont les Rigolboches de la petite presse.

Soyons justes toutefois : comment veut-on que les enfants perdus de la presse, de la littérature et du journalisme ne se livrent pas à de tels écarts quand on voit de graves critiques, des écrivains patentés et décorés patronner les publications les plus cyniques ? Est-ce que le Moniteur n'a pas, plus que tout autre journal, contribué à pousser dans le monde Madame Bovary, qui est une échappée de la police corectionnelle , Fanny et Daniel, dont la réputation est plus équivoque encore ? Est-ce que l'auteur de M. Auguste n'y trônait pas naguère déguisé en Tyrtée de l'annexion savoyarde? Est-ce que celui de Mademoiselle de Maupin n'y tient pas le sceptre de la critique théâtrale et artistique? Ne sait-on pas , en outre , que ce dernier est un des maîtres les plus illustres d'une école oîi l'on n'enseigne que le vice, l'immoralité et le crime doivent être considérés comme les objets naturels de l'art, comme le but définitif de la littérature, où l'on substitue le culte de la beauté plastique à l'austère recherche de l'idéal? Dira-t-on que j'exagère? Je cite. Voici com-

l'esthétique de m. th. GAUTIER. 253

ment M. Théophile (jautier s'exprime dans une longue préface, déjà ancienne, mais récemment rééditée, et où sont exposées ses théories artistiques :

« La vertu est assurément quelque chose de fort respectable, et nous n'avons garde de lui manquer. Dieu nous en préserve ! la bonne et digne femme I

— Nous trouvons que ses yeux ont assez de brillant à travers leurs besicles, que son bas n'est pas trop mal tiré, qu'elle prend son tabac dans sa boîte d'or avec toute la grâce inimaginable , que son petit chien fait la révérence comme un maître à danser.

— Nous trouvons tout cela. — Nous conviendrons même que pour son âge, elle n'est pas trop mal en point, et qu'elle porte ses années on ne peut mieux.

— C'est une grand'mère très-agréable, mais c'est une grand'mère. — Il x\ie semble naturel de lui PRÉFÉRER QUELQUE PETITE IMMORALITE bien pimpante, bien coquette, bien bonne fille, les cheveux un peu défrisés, la jupe plutôt courte que longue, le pied et l'œil agaçants, la joue légèrement allumée, le rire à la bouche et le cœur sur la main... »

Cela, je le répète, est signé du nom de M. Théophile Gautier, qui est dans le grand journal officiel l'homme d'État du feuilleton dramatique et le ministre des beaux-arts.

Continuons. L'auteur s'adresse aux écrivains de la littérature vertueuse :

254 LES SIGiNES DU TEMPS.

« Mon doux Jésus, dit -il, quel déchaînement ! quelle furie ! — Que diable avez-vous donc pour crier si haut et que vous a fait ce palvre vice pour lui en tant vouloir, lui qui est si bonhomme, si facile à vivre, et qui ne demande qu'à s'amuser?... Agissez avec le vice comme Serre avec le gendarme : embrassez-vous, et gue cela finisse. — Croyez-m'en, vous vous en trouverez bien. — Eh ! mon Dieu ! messieurs les prédicateurs, que feriez-vous donc sans le vice? — Vous seriez réduits, dès demain, à la mendicité, si l'on devenait vertueux aujourd'hui... Nous ne concevons guère à quoi tendent toutes ces criailleries, à quoi bon toutes ces colères et tous ces abois, — et qui pousse messieurs les Geoffroy au petit pied à se faire les Don Quichotte de la morale, et, vrais sergents de villes littéraires, à empoigner et <\ bâtonner, au nom de la vertu, toute idée qui se promène dans un livre la cornette posée de travers ou la jupe troussée un peu trop haut. C'est fort singulier. — L'époque , quoi qu'ils en disent, est immorale [si ce mot— là signifie quelque chose, ce dont nous doutons fort), et nous n'en voulons pas d'autre preuve que la quantité de livres immoraux qu'elle produit et le succès qu'ils ont. — Les livres suivent les mœurs, et les mœurs ne suivent pas les livres. »

Or, savez-vous ce que l'auteur conclut de ce dernier aphorisme?

l'ESTHÉTKjUE de m. th. GAUTIER. 255

« Au lieu de faire un prix Montyon pour la récompense de la vertu, j'aimerais mieux donner, comme Sardanapale , ce grand philosophe que l'on a si mal compris , une forte prime à celui qui inventerait un nouveau plaisir; — car la jouissance me

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