‹ Les singes anthropoïdes et leur organisation comparée à celle de l'hommeChapitre 105 sur 115 · LE CHIMPANZÉ EN CAPTIVITÉ · texte numérisé non relu

LE CHIMPANZÉ EN CAPTIVITÉ

pour se garantir des coups que cet homme lui porta un jour. Mais à partir du moment où il fut ainsi maltraité, il refusa toute nourriture et mourut, cinq jours après, de faim et de cha-» grin.

Un Chimpanzé, élevé par Brosse, tomba malade et fut saigné deux fois. Lorsqu'il se trouva de nouveau indisposé, il tendit le bras comme pour demander qu'on le saignât de nouveau.

Qu and on lit attentivement ces relations, qui ont fait le tour de différents ouvrages anciens d'histoire naturelle, on arrive à se demander ce qu'il faut en croire et ce qu'il faut en rejeter. Car dans ces descriptions, maintes particularités semblent bien un peu exagérées. Le t) r Hermès, directeur de l'aquarium de Berlin, conteste l'allégation, faite d'autre part, que le Chimpanzé femelle, nommé Molly, qni vécut longtemps dans cet établissement, se soit versé lui-même du vin, dans une soirée, et ait choqué le verre avec ses voisins (1).

Les observations recueillies, en 1835, par Broderip au Jardin zoologique de Londres, sur un Chimpanzé mâle de la Gambie, paraissent au contraire très simples et très fidèles. Cet animal, vêtu d'une jaquette, se tenait souvent et volontiers sur les genoux d'une vieille gardienne. Quand il n'avait rien à faire, il s'occupait de ses orteils, avec les airs que prennent les enfants quand ils s'amusent ainsi. Il prenait sans crainte la main de Broderip ; mordait la bague de celui-ci, mais sans jamais la tordre. Il mettait tous les corps artificiels entre ses dents, pour en reconnaître la nature. Il se cramponnait à la robe de sa gardienne, lorsque celle-ci se disposait aie quitter. Il jouait avec Broderip comme un enfant. Quand on apportait dans la chambre un python enfermé dans un panier, le singe avait une frayeur terrible. Il n'osait prendre une pomme, placée sur le couvercle du panier qui cachait le serpent. Mais dès qu'on emportait celui-ci, il mangeait la pomme et reprenait son humeur joyeuse. Il prenait plaisir à s'asseoir sur une escarpolette, aux cordes de laquelle il se maintenait des deux mains. Il dormait généralement assis, un peu incliné en avant et les bras repliés sous le corps ; parfois il se cachait le visage dans ses mains. Assez souvent cependant il dormait couché sur le ventre, les pieds étendus et la tète posée sur ses bras.

Le Chimpanzé mâle qui vécut en 1876 dans l'aquarium de Berlin se distingua par une grande vivacité. Il avait pris en amitié un

(1) Verhandlungen der berliner anthropologischen Gesell&vhaft, vom. 18. Mars 1876, p. 93.

jeune Orang femelle, qui était son compagnon de captivité. Cette amitié se manifestait par des jeux dans lesquels ils s'agaçaient mutuellement et s'embrassaient fréquemment avec tendresse. Le jeune Orang, une bonne et flegmatique créature, se prétait à tous les caprices du Chimpanzé. Celui-ci faisait preuve d'une grande intelligence. A cause d'une grande réparation de la cage qu'habitait ce singe, le D r Hermès, directeur de l'Institut , de qui nous tenons ces renseignements, fut obligé de garder le Chimpanzé pendant quelques semaines, dans son bureau autour de lui et de ses employés. L'animal s'habitua bientôt à son nouvel entourage et entretint surtout de bons rapports avec le petit Hermès, âgé de deux ans. Dès que cet enfant entrait au bureau, le Chimpanzé courait à lui, l'entourait de ses bras et l'embrassait, le prenait par la main et l'entraînait sur un canapé pour jouer avec lui. Le petit garçon ne traitait pas toujours bien le singe, lui enfonçait la main dans la bouche, lui tirait les oreilles ou se couchait sur lui ; mais jamais il n'est arrivé que le Chimpanzé lui ait manqué de respect. Il traitait tout autrement les garçons de six à dix ans. Lorsqu'une bande de collégiens venait au bureau, il courait au-devant d'eux, allait de l'un à l'autre, secouant celui-ci, mordant la jambe de celui-là ; il saisissait de la main droite le veston d'un troisième et, se soulevant, lui appliquait de la main gauche un soufflet retentissant ; en un mot, il leur jouait les tours les plus insensés. On eût dit qu'il se démenait comme il convenait, dans cette société turbulente. — Un jour que le D r Hermès donna un petit coup sur la tète à son fils âgé de neuf ans, qui avait mal calculé un problème, le Chimpanzé, assis à côté d'eux sur la table, appliqua un vigoureux soufflet à cet enfant. Lorsqu'une personne regardait ou excitait le singe et. que Hermès la montrait du doigt en disant : « Ne tolère pas cela! » il poussait son O ! O!, se précipitait sur la personne désignée pour la battre, la mordre ou exercer sa méchanceté de quelque autre manière. De même qu'il traitait différemment les hommes suivant leur âge, de même il faisait pour les animaux. Il était plein de tendresse et d'égard pour déjeunes chiens et déjeunes singes, tandis qu'il traitait les animaux plus âgés avec la même rudesse que les jeunes écoliers. Lorsqu'il voyait Hermès occupé à écrire, il prenait souvent aussi une plume, la plongeait dans l'encrier et traçait des traits sur le papier. Il montrait un talent particulier dans le nettoyage des vitres de l'aquarium. Il était bien amusant à voir, quand il pliait le linge, humectait la vitre avec ses lèvres et se mettait à frotter énergiquement en courant de côté et d'autre.

Mafuca était une créature singulière, non seulement par sa

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conformation extérieure, mais aussi par son caractère. Tantôt elle se tenait assise silencieuse et plongée dans une morne apathie, ne jetant que rarement un regard brillant et féroce sur les spectateurs; tantôt elle s'amusait à des tours de force très hardis ou bien rageait et se démenait dans sa cage comme une bête fauve surexcitée. Elle engageait l'index de la main droite dans la bonde d'un tonneau pesant 30 livres, grimpait sur le perchoir et, arrivée à une hauteur d'environ deux mètres, elle lâchait le tonneau, qui tombait avec fracas. Ce singe secouait les barreaux de sa cage avec tant de force que les spectateurs en étaient effrayés et inquiets. Il aimait à s'amuser avec de vieux chapeaux de haute forme, qu'il se mettait sur la tête et qu'il enfonçait jusque sur le cou, lorsque le fond en était complètement arraché. Lorsque des visiteurs pénétraient dans le compartiment précédant directement sa cage, Mafuca cherchait aies tracasser de toutes les manières, à leur déchirer les habits, etc. Elle n'obéissait guère qu'à M. A. Schopf, directeur du Jardin zoologique de Dresde. Quand elle était de bonne humeur, elle s'asseyait sur ses genoux et jetait ses bras musculeux autour de son cou en l'embrassant. Malgré cela Schopf se méfiait toujours des malices de Mafuca, qui le laissait rarement repartir de bonne volonté. Elle témoignait bien de l'inclination pour son gardien, mais ne lui obéissait pas toujours. Souvent on était obligé d'user du fouet, même pendant les repas. Mafuca se servait d'une cuiller, mais un peu gauchement. Elle savait verser le liquide d'un grand vase dans un plus petit, sans en répandre. Elle prenait du thé le matin, du cacao le soir et dans l'intervalle des aliments divers, des fruits, des sucreries, du vin rouge avec de l'eau et du sucre, etc. Pendant longtemps elle supporta près d'elle un beau Cercopithèque ; mais elle le tracassait tellement qu'on fut obligé de construire au petit singe un refuge, dans lequel Mafuca ne pouvait le suivre. Pendant un violent orage, elle fut effrayée et troublée far les éclairs et le tonnerre à tel point qu'elle saisit, par la queue, son compagnon de jeux, qui reposait près d'elle, et l'abattit lourdement sur le sol. Elle poursuivait avec une cruauté inouïe les souris, qui s'égaraient dans sa cage. Elle avait une grande peur des serpents, ce qui est assez rare chez les Chimpanzés en général. Lorsqu'on l'avait laissée seule pendant longtemps, elle essayait d'ouvrir la serrure de sa cage. Elle y réussiïun jour et déroba la clef, suspendue contre un mur, la cacha dans le creux de l'aisselle et retourna tranquillement dans la cage. Elle ouvrait très aisément la serrure à l'aide de cette clef. Elle apprit fort bien à se servir d'une percerette. Elle ôtait les bottes à son gardien, se les mettait, grimpait ensuite en quel-

que lieu élevé et les jetait à la tête de cet homme, quand il les lui réclamait. Elle savait tordre le linge mouillé et se servir d'un mouchoir pour se moucher. Lorsqu'elle tomba malade, elle devint apathique ; elle regardait fixement devant elle, sans prêter aucune attention à ce qui se passait autour d'elle. Quelques instants avant de mourir de la phtisie, elle jeta ses bras autour du cou de Schopfqui était venu la visiter, le regarda tranquillement, l'embrassa trois fois, lui tendit encore une fois la main et trépassa (1). Les derniers moments de beaucoup de singes anthropoïdes ont eu leur côté tragique et émouvant !

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