LES\ORANGS EN CAPTIVITÉ
se calmait immédiatement, quoiqu'il se débattit un peu au premier jet d'eau froide et qu'il fit des grimaces très comiques quand l'eau découlait sur sa tète. Il était enchanté quand on l'essuyait et qu'on le frottait pour le sécher. Lorsque Wallace lui brossait le poil, il paraissait parfaitement heureux et restait couché silencieux, les bras et les jambes étendus, pendant qu'on passait la brosse sur les longs poils du dos et des bras. Les premiers jours, il se cramponnait avec désespoir, à l'aide des quatre mains, à tout ce qu'il trouvait à proximité et Wallace était sans cesse obligé de prendre garde à sa barbe. Quand l'inquiétude le prenait, il gesticulait avec les mains et cherchait à saisir un objet quelconque; lorsqu'il réussissait à prendre un bâton ou un linge avec deux ou trois mains, il semblait tout heureux. A défaut d'autre chose, il empoignait souvent ses propres pieds et, au bout de quelque temps, il avait pris l'habitude de croiser les bras et de saisir de chaque main les longs poils implantés sur l'épaule opposée. La force de son poignet ne tarda pas à diminuer et Wallace dut s'ingénier à trouver le moyen de l'exercer et de fortifier ses membres. Dans ce but il fabriqua une échelle courte à trois ou quatre échelons, à laquelle il le suspendait pendant un quart d'heure. D'abord cet exercice parut lui convenir, mais il n'arrivait pas à prendre une position commode à l'aide des quatre mains et, après les avoir changées de place plusieurs fois, il lâchait une main après l'autre et tombait finalement sur le sol. Souvent, lorsqu'il n'était plus suspendu qu'aux deux mains, il en lâchait une, la croisait vers l'épaule opposée pour saisir son propre poil et comme cet objet lui paraissait beaucoup plus agréable que l'échelon, il lâchait également l'autre main et tombait à terre. Il croisait alors les bras, s'étendait tout content sur le dos, sans paraître jamais incommodé par ces chutes fréquentes. Wallace, voyant que le petit singe aimait beaucoup les poils, s'efforça de lui confectionner une mère artificielle, en serrant avec une ficelle un morceau de peau de buffle, qu'il suspendit à un pied du sol. D'abord cela sembla convenir admirablement au singe, qui pouvait ainsi gigotter avec ses jambes et qui trouvait toujours sous la main un peu de poil, auquel il se cramponnait avec la plus grande opiniâtreté. Wallace crut donc avoir mis le comble au bonheur du jeune orphelin. En effet, celui-ci parut parfaitement heureux pendant quelque temps, jusqu'à ce que, se souvenant de sa mère qu'il avait perdue, il essaya de téter. Il se hissa alors jusque vers le haut de la peau de buffle et chercha partout l'endroit convenable; mais comme il ne prenait que des poils et de la laine à pleine bouche, il devint très chagrin, se mit à jeter de grands cris et,
après deux ou trois nouvelles tentatives, il y renonça complètement. Un jour, un peu de laine pénétra dans son 'gosier ; on crut qu'il allait étouffer, mais, après plusieurs accès de toux, il respira de nouveau librement; Wallace dut mettre en pièces la mère artificielle et renoncer à ce dernier espoir de distraire la petite créature.
Au bout d'une semaine Wallace commença à le faire manger avec une cuiller. Il lui donna du biscuit trempé, mélangé avec un peu d'œuf et de sucre et, de temps en temps, des pommes de terre sucrées. Il mangeait volontiers ces aliments et faisait des grimaces comiques pour exprimer son contentement ou son déplaisir sur ce qu'on lui avait fait prendre. Le petit être se léchait les lèvres, resserrait la bouche et roulait les yeux avec une expression de satisfaction extrême, lorsqu'il avait une bouchée qui lui convenait particulièrement. Lorsque, au contraire, il ne trouvait pas sa nourriture assez douce et assez savoureuse, il tournait un instant la bouchée à l'aide de la langue, comme s'il cherchait à y trouver quelque saveur agréable, et puis la crachait tout entière. Si on lui redonnait du même aliment, il criait et se débattait violemment, tout comme un petit enfant en colère.
Trois semaines après la capture de cet Orang, Wallace lui donnja pour compagnon un Macaque (Macacus cynomolgus) également jeune. Les deux animaux furent aussitôt les meilleurs amis ; aucun d'eux n'avait la moindre peur de l'autre. Le petit Macaque s'asseyait, sans aucun ménagement, sur le corps et même sur le visage de l'autre. Lorsque Wallace donnait à manger à l'Orang, le petit singe avait l'habitude de s'asseoir auprès d'eux, pour ramasser ce qui tombait et saisir quelquefois même la cuiller au passage ; dès que Wallace avait fini, le Macaque léchait ce qui restait adhérent aux lèvres de l'Orang et lui ouvrait ensuite la bouche pour voir s'il y restait quelque chose. Puis il se couchait sur le corps de la pauvre bête, comme sur un coussin fort commode. Le petit Orang supportait toutes ces insultes avec une patience sans exemple ; trop heureux d'avoir auprès de lui quelque chose de chaud, qu'il pût serrer tendrement dans ses bras. Mais parfois il se vengeait ; car lorsque le Macaque voulait s'en aller, l'Orang le retenait tant qu'il pouvait, par la peau du dos ou de la tête ou par la queue, et ce n'est qu'après des bonds, souvent répétés, que le petit singe arrivait à se dégager.
Wallace appelle l'attention sur les manières différentes de ces deux animaux, entre lesquels il ne pouvait y avoir une grande différence d'âge. Toutes les observations, faites jusqu'à ce jour, montrent que de très jeunes anthropoides sont, autant que des