‹ Les singes anthropoïdes et leur organisation comparée à celle de l'hommeChapitre 54 sur 115 · LK CRANE · texte numérisé non relu

LK CRANE

car commont pourrait-on bien la constater facilement? Où trouverait-on, même dans un grand musée, les matériaux nécessaires pour fixer les caractères normaux du même âge dans les deux cas? Les peuples vivant à l'état de nature sont rarement a même

d'indiquer exactement leur âge ; l'estimation de celui-ci ne repose malheureusement que trop souvent sur des indications approximatives. L'examen direct du crâne ne suffit que dans une certaine mesure. Les conditions de croissance des anthropoides ne sont pas encore assez connues pour qu'on puisse entreprendre chez eux des estimations exactes. Celles-ci peuvent se baser sur la détermination du début de la seconde dentition, du début du développement des crêtes osseuses de la tête, etc. ; à partir de .ces époques on peut tout au plus essayer de compter approximativement les années ultérieures.

Sur l'écaillé occipitale la disposition des lignes semi-circulaires.

saillies allongées limitant les insertions de différents muscles cervicaux, est la même chez les anthropoïdes et les autres singes que chez l'homme. Dans la série descendante des mammifères au contraire, on ne trouve plus que des indices de ces lignes. Dans le crâne humain on rencontre parfois, appartenant à Pécaille occipitale, une production qui a un caractère décidément pithôcoïde, c'est-à-dire simien. C'est la saillie allongée de l'occipital, déjà mentionnée (torus occipitalis transversus), qui tantôt coïncide avec les deux lignes semi-circulaires supérieures, tantôt s'étend entre celles-ci et les lignes moyennes ou bien n'existe que dans la région de ces dernières. Cette éminence allongée passe graduellement en haut et en bas dans le niveau osseux voisin. Elle a un bord tantôt obtus, tantôt aigu, formant une crête plus ou moins développée ; elle est plus ou moins large, avec ou sans tubérosités médianes. Mais dans tous les cas elle constitue un caractère frappant. Cette production représente chez les Gorilles et les Orangs mâles et femelles jeunes, ainsi que chez les Chimpanzés mâles jeunes et chez les chimpanzés femelles de tout âge, les crêtes occipitales transverses principalement développées chez les mâles vieux de ces espèces. De semblables saillies se trouvent aussi dans les crânes humains adultes de tous les temps et chez tous les peuples. Elles ne sont même pas très rares sur lés crânes ordinaires de la collection anatomique de Berlin. Elles existent avec une fréquence remarquable dans beaucoup de séries de crânes. Ainsi, on les voit très souvent dans ces crânes, généralement dépourvus de mâchoire inférieure, que feu le D* Sachs fit déterrer, aux environs du Caire, dans un cimetière mahométan du xm e siècle après Jésus-Christ. Ces restes appartiennent à différents éléments de la population mahométane, mais les indigènes mélangés (Fellahs) dominent parmi eux. Ecker découvrit une trace de crête sagittale sur des crânes masculins d'Australiens et constata son absence sur ceux de femmes australiennes. J'ai moi-même observé des traces de crêtes osseuses sur des crânes carénés (scaphocéphales) de beaucoup de Nigritiens, mais je ne sais si ce caractère était lié à une différence sexuelle. Cette éminence osseuse ne saurait guère être utilisée comme caractère de race humaine.

Broca avait donné le nom de ptérion à la connexion en forme d'H produite par les sutures entre le pariétal, la grande aile du sphénoïde, l'écaillé du temporal et le frontal. Une des perturbations les plus fréquentes dans la symétrie de cette suture en H se produit, comme nous l'avons déjà dit sommairement (p. 46), par l'intercalation d'une apophyse frontale de l'écaillé temporale entre l'angle antéro-inférieur du pariétal, la portion frontale du frontal

l'apophyse frontale du temporal 87

et la grande aile du sphénoïde. Cette apophyse peut être plus ou moins haute, exister d'un seul côté ou des deux côtés à la fois. C'est une production fréquente chez les Gorilles, les Chimpanzés, les Macaques, les Magots (Inuus) (1) et les Babouins. Elle se trouve très souvent chez les Orangs (2), les Gibbons, les Semnopithèques, les Cercopithèques et les singes du nouveau monde (hurleurs, capucins, etc.).

Virchow, d'accord avec W. Gruber, avait cherché à prouver que l'apophyse frontale de la portion écailleuse du temporal est une théromorphie, c'est-à-dire une analogie animale et principalement pithécoïde. Le premier constate l'existence de cette perturbation dans le développement normal du crâne beaucoup plus souvent chez certaines races que chez d'autres. Aucune de ces races ne semble appartenir à la race arienne ; l'existence de cette apophyse et la sténocrotaphie ou sténose temporale — c'est-à-dire le rétrécissement de la région temporale dû à un développement incomplet de la grande aile du sphénoïde et à une concentration des os voisins — indiquent en général une infériorité, mais nullement le plus haut degré d'infériorité chez les races humaines.

D'accord avec Hyrtl, Gruber et Calori, Stieda avait au contraire refusé de voir dans l'existence de l'apophyse temporale un caractère des races inférieures. Selon Stieda, cette partie osseuse peut se développer exceptionnellement chez toutes les races humaines (3). Anutschin a lui-même constaté ces anomalies du ptérion sur environ 10,000 crânes humains et ce naturaliste a pu en outre se renseigner à ce sujet par l'intermédiaire d'autres personnes. Il considère également comme une théromorphie pithécoïde l'existence de l'apophyse frontale chez l'homme. D'après Anutschin les différentes races humaines ne sont pas, dans la même mesure, sujettes à cette anomalie. L'apophyse frontale complète est le plus répandue chez les races inférieures à peau foncée et à chevelure laineuse (Australiens, Papous, Nègres) ; elle l'est moins chez les représentants des races malaise et mongole ; elle est le moins développée chez la race américaine et la race blanche, où elle est généralement de cinq à six fois plus rare que chez les races foncées. Parfois l'apophyse frontale est constituée par des os wormiens (ossa epipterica) soudés avec l'écaillé du temporal ; d'autres fois c'est une véritable apophyse, une excroissance de cette écaille. Anutschin au contraire n'admet pas que les apophyses

(1) Elle paraît très fréquente, par exemple chez Ylnuus speeiosus, du Japon.

(2) Brûhl déjà attire l'attention sur l'existence variable d'une connexion entre la grande aile du sphénoïde et le temporal (l. c, p. 71).

(3) Arehio far Anthropologie, 1878, p. 121.

imparfaites ou les os wormiens soient des théromorphies, parce qu'elles existent plus rarement chez les singes que chez l'homme (1). Schlocker a démontré que l'apophyse frontale de Pécaille temporale, l'apophyse temporale du frontal (existant plus rarement) et les os wormiens (o$sa epipterica) sont équivalents au point de vue gène' tique. Cet auteur considère également comme des théromorphies l'apophyse frontale de l'écaillé temporale et la connexion directe de cette écaille avec le frontal ; mais il n'admet pas que l'existence de l'apophyse en question soit un caractère des races humaines inférieures (2). Ten Kate émet une opinion analogue (3). Quoi qu'il en soit, la constatation d'une théromorphie dans ce cas est un fait qui a de l'importance. Ainsi que nous le verrons plus loin, on peut faire appel à ce caractère en faveur de la théorie de la descendance, sans même recourir à des types intermédiaires moins élevés.

On a cru trouver dans les arcades sus-orbitaires fortement saillantes de certains crânes humains fossiles une analogie avec les caractères correspondants des anthropoïdes. En effet, la capsule cérébrale très dolichocéphale et les arcades sus-orbitaires proéminentes, séparées seulement par une dépression peu profonde, dans le célèbre crâne du Néanderthal, rappellent ce qu'on observe chez les anthropoïdes et surtout chez le Chimpanzé femelle. Dans ce crâne, le développement des arcades orbitaires est également lié à celui des sinus frontaux. Dans le spécimen préhistorique précité, dont nous avons pu faire une étude approfondie au Congrès d'anthropologie de Berlin, en 1880, grâce à l'obligeance personnelle du professeur Schaaffhausen, le front est fortement fuyant vers la région pariétale qui est déprimée. De Quatrefages et Hamy appellent ce crâne dolicho-platycéphale. Les lignes temporales (doubles) sont non seulement très prononcées, mais se rapprochent même l'une de l'autre dans la région de la voûte pariétale (fig. 35). Cette manière d'être rappelle ce qui existe chez le Chimpanzé femelle adulte et même chez le Gorille mâle jeune, chez les Orangs femelles vieux et chez les Gibbons.

A ce propos, il est bon de noter que les opinions de nos savants sur la provenance et la signification ethnologique du crâne du Néanderthal divergent encore beaucoup. Je me borne à signaler

(i) {Au* den Naehriehten d. K. Gesellsch. der Freunde des Naturforschung, etc.-, su Moskau. Arbeiten der anthropologischen. Section IV, 1-59. [Le professeur Stieda s'est acquis beaucoup de mérite en traduisant en allemand ce travail excellent]. Voy. Biologisehes Centralblatt, Bd. II, n« 2-4).

(2) Schlocker : Ueber die Anomalien des Pterion. Inaugural dissertation (Dorpat, 1879).

(3) Zur Kraniologie der Mongoloiden : Beobachtungen und Messungen. Dissertation (Heidelberg-Berlin, 1882), p. 56.

Page 1