LE FÉMUR ET LES 08 DE LA JAMBE
Sur le fémur do différents mammifères, entre les deux tubérosités appelées trochantera, on en trouve une troisième, le troisième trochanter (trochanter tertiui), décrit avec détail par Waldeyer (1), et qui est très développé chez le cheval , l'âne , le rhinocéros et le tapir et ébauché également chez certains carnivores et dans d'autres familles. Une production de ce genre, peu élevée, obtuse et située généralement au point où commence la lèvre externe de l'arête postérieure (ligne âpre) du corps de cet os, se montre également dans les squelettes de toutes les races humaines sans exception, mais manque aux anthropoïdes ou n'est que trèi faiblement marquée chez eux.
Virchow considère avec raison l'existence de cette production comme une thérom orphie, mais il n'admet pas qu'elle puisse être une particularité des races sauvages ou inférieures (2).
Fig. 42. — Squelette de la main humaine, b, Hémi-lunaire ; c, pyramidal ; d, , g, grand ne ; h, os crochu ; i-i', mets.ca.rpi
Le tibia de certains hommes présente assez souvent une compression, un aplatissement latéral de son corps ou portion moyenne,
(t) Arehie. fur Anthropologie. 1880, p. «3.
(2) Altrojaniache Grœber undScheedel. Aui denAbhondl dtr Keeiugl. Alead, der WUttruchaJtcn su Berlin, 1882, p. 47.
dont le diamètre transversal acquiert ainsi une disproportion frappante par rapport au diamètre antéro-postérieur. On dit que de semblables tibias sont en forme de lame de sabre ou platycnémiques. Des os ainsi conformés ont été surtout découverts dans d'anciens gisements, par exemple près de Gibraltar, à Perthi- Chwareu, dans le Wiltshire , dans la Lozère, à Clichy, à Sainte- Suzanne (Sarthe), mais surtout à Cro-Magnon (fig. 43), Janischewek, etc.
On observe aussi parfois de semblables spécimens dans la série des peuples civilisés anciens et modernes. Virchow, par exemple, découvrit de tels os dans la Transcaucasie (111 e et iv e siècles après Jésus-Christ), et à Hanai-Tepe, dans la Troade. Dans tout traité d'anatomie publié en Europe , on signale quelques tibias qui présentent un certain degré de platycnémie. On en trouve également du même genre dans les squelettes de certains peuples de l'époque actuelle, par exemple, dans ceux de Négritos, de Canaques, de nègres africains, etc. Tandis que certains observateurs voulurent considérer la platycnémie comme un état pathologique, un effet du rachitisme, d'autres pensèrent, avec plus de raison, devoir l'attribuer à une activité musculaire puissante , exercée dans une direction unilatérale. L'opinion exprimée par Busk etc., que les tibias platycnémiques, découverts dans des gisements anciens de l'Europe , auraient appartenu à une^ race humaine inférieure déterminée, répandue sur tout ce continent, n'est pas soutenable, à cause de l'extension considérable de cette particularité, même à l'époque actuelle. On peut se demander si la platycnémie correspond d'une manière absolue à un état inférieur. Virchow découvrit, avec un tibia extrêmement platycnémique, déterré près de Janischewek, dans Un tombeau kujawique de l'âge de la pierre (p. 106), un crâne remarquable par une beauté et une grosseur extraordinaires, de sorte que, considéré isolément, celui-ci donnerait â tout anatomiste l'impression d'une population élevée en organisation (1).
Ce qui nous intéresse particulièrement ici, c'est qu'on a voulu croire que la platycnémie était un caractère pithécoïde. C'est là-dessus également qu'on a cherché à se baser pour prouver l'infériorité des peuples chez lesquels la platycnémie est fréquente. Boyd-Dawkins remarque déjà que les tibias du Gorille et du Chimpanzé sont platycnémiques, à un certain degré, mais cependant pas autant que les os platycnémiques humains. Le tibia d'un Gorille mâle du Col-
Ci) Sitzungsberieht der Berliner Anthropologischen GeselUchaJl vom 14 april, 1880, p. 174.
LES TIBIAS PLATYCNÉMIQUES 107
lege of Surgeons aurait pour indice 68,1, celui d'une femelle 65,0; tandis que l'indice des tibias de Chimpanzé est de 61, 1 ou égal à la moyenne des tibias de Perthi-Chwareu. Selon lui, il serait inutile de considérer les autres grandes différences qui existent entre le tibia des singes et celui de l'homme ; si cependant on voulait donner une explication génétique de la platycnémie, il faudrait
Fig. 43. — Section transver- Fiç. 44. — Section du ti- Fig. 45. — Section du tibia sale d'un tibia pi atycné- bia d'un Gorille mâle. d'un Chimpanzé mâle, mique de Cro-Magnon.
convenir que sous ce rapport l'homme a de beaucoup dépassé les singes (1). Virchow remarque ailleurs que les singes élevés en organisation ne sont pas platycnémiques.Ni le Gorille, ni le Chimpanzé, ni FOrang-Outan n'auraient un tibia aplati dans sa région supérieure ou dans sa région moyenne, pas plus que le Babouin. Chez tous ces singes, la région moyenne de cet os serait plus ou moins arrondie, partiellement cylindrique, etc. D'après mes propres observations , le degré de platycnémie est soumis chez les anthropoïdes à certaines variations. C'est chez le Gorille mâle vieux (fig. 44) et chez quelques Gibbons (Hy lobâtes agilis, syndactylus) que je l'ai trouvée le plus prononcée. Chez ces derniers, la section transversale du tibia représente même presque un triangle isocèle. La platycnémie était plus accentuée chez un Gorille femelle presque adulte, plus encore chez un vieux Chimpanzé mâle (originaire du bassin du Quillou), et chez un Chimpanzé femelle vieux. En revanche, le milieu du corps du tibia d'un autre Chimpanzé mâle vieux du Loango (fig. 45) n'est pas platycnémique , mais plutôt arrondi. Sur les tibias d'Orang-Outans adultes, que j'ai examinés, la platycnémie existait toujours ; mais, d'accord avec Boyd-Dawkins , je fais observer que jusqu'à présent je n'ai jamais rencontré chez aucun anthropoïde une platycnémie aussi
(i) Die Hœhlen und die Ureinbetoohner Europas, Au* dem engliechen, vom J.-W. Spengel (Leipzig und Heidelberg/,1876), p. 140.
accentuée que celle, par exemple, des tibias de Cro-Magnon (fig. 43) et de Troie.
Si l'on se contente de jeter un coup d'oeil, même superficiel, sur les membres postérieurs des singes, on voit dans le tarse de ces derniers tous les éléments qui caractérisent aussi le tarse humain. Dans celui-ci il existe un astragale, un calcanéum, un scaphoide, trois cunéiformes et un cuboide. Mais dans ce cas encore nous trouvons quelques particularités qui diffèrent de ce qu'on observe chez l'homme. Le premier métatarsien est inséré sur le premier
Fig. 46. — Squelette du pied humain, vu par le côté dorsal : a, astragale ; b, calcanéum; c, scaphoide; d, premier ; t. deuiièma;/, troisième cunéiformes ; g, cubotdes ; h, métatarsiens ; i, i, phalanges des orteils.
cunéiforme, par l'intermédiaire d'une articulation mobile prolongée depuis le dos jusqu'à la plante du pied. Cette partie du pied joue par conséquent ici un rôle analogue à celui du pouce de la main humaine (fig. 20 et 46).
D'après Huxley, le membre postérieur du Gorille se termine par un véritable pied avec un gros orteil très mobile. C'est un pied, à vrai dire, prèhensif, mais ce n'est en aucune façon une main.