‹ Les singes anthropoïdes et leur organisation comparée à celle de l'hommeChapitre 87 sur 115 · MŒURS DU GORILLE · texte numérisé non relu

MŒURS DU GORILLE

canne à sucre et les rizières des nègres. Ces assertions sont confirmées par Koppenfels. Savage nous informe que ce singe dévore également des animaux, auxquels il fait la chasse et qu'il tue, ainsi que des cadavres humains. Cela n'a rien de bien invraisemblable. De même que la plupart des singes, le Gorille détruit quelquefois de petits mammifères, des oiseaux, les œufs de ceux-ci, des reptiles et des insectes. Ceux qu'on a tenus jusqu'à présent en captivité à Berlin se comportaient comme de parfaits omnivores, auxquels l'alimentation animale semblait même convenir tout particulièrement.

Dans le petit village de Ntondo, près du Quillou , Gûssfeldt vit un de ces fétiches de crânes d'animaux, appelés Bunsi, qui caractérisent particulièrement le pays de Bakunya. Ils se composent d'amas de crânes d'animaux tués à la chasse et offerts en quelque sorte en sacrifice au dieu fétiche par le chasseur, qui pense assurer par là ses succès à la chasse. On y trouve le plus souvent des têtes d'antilopes, de buffles et souvent aussi des crânes de Gorilles. C'est en ce lieu que notre voyageur put voir deux beaux échantillons de crânes avec des crêtes osseuses très développées. Quand il demanda où l'on trouvait les Gorilles et où on les avait tués, les habitants de Ntondo lui indiquèrent une forêt voisine (1).

Gûssfeldt décrit les forêts de Mayombe , habitées précisément par des gorilles, à peu près de la manière suivante : Ces forêts ne répondent pas à l'idée que nous nous faisons d'une forêt vierge tropicale et désenchanteraient peut-être un voyageur de l'Amérique méridionale, car elles ressemblent davantage à nos bois de haute futaie. Les lianes des forêts vierges tropicales, qui envahissent tout, qui forment un second dôme Je feuillage, dans les masses verdoyantes des cimes d'arbres contiguës, et ne permettent au voyageur d'avancer que la hache à la main, y sont excessivement rares ; elles ne font toutefois pas entièrement défaut, comme le prouve la liane à caoutchouc (Landolphia jlorida), si abondante autrefois et actuellement presque détruite; mais elles sont peu nombreuses et permettent de voir dans toute leur beauté la belle venue des troncs élevés, semblables à des troncs de hêtre. Les broussailles de nos grands bois sont ici, en grande partie, remplacées par les puissants végétaux, à feuilles parallélinerviées, de la famille des Scitaminées dont les principaux représentants sont appelés Ma tombe par les indigènes. On y trouve aussi des fougères, même des fougères arborescentes. En beaucoup d'endroits on marche sur des feuilles sèches. Jamais la hache n'entame les troncs

(1) Die Loango-Expedition, Abth., t. I, p. 123.

de cette forêt, si ce n'est lorsqu'il s'agit de défricher pour établir un nouveau village. Les troncs tombent et demeurent tels qu'ils sont tombés, même quand l'étroit sentier, qui traverse le fourré, se trouve barré par eux pendant des années. Une demi-obscurité éternelle y règne sans cesse et, par des journées très sombres, on pourrait croire à une éclipse de soleil. Un air humide, comme celui d'une serre chaude , remplit l'atmosphère et pèse, comme un fardeau insolite, sur l'esprit et le corps. Le silence solennel, qui règne en ces lieux, n'est que très rarement interrompu par le cri plaintif d'un oiseau. Lorsqu'on a cheminé des heures entières à travers ces bois, toujours par monts et par vaux, jamais en plaine, par des chemins qui paraissent impraticables pour un homme blanc, couverts partout de racines lisses, glissantes, lorsqu'à tout instant on a les pieds embarrassés dans des branches et des lianes, qu'on est accroché par les vêtements à d'autres branches, qu'on a le visage fouetté par d'autres encore, on soupire après le mouvement libre et sans entraves, après l'air et la lumière et l'on salue avec joie la clairière dans laquelle est bâti le village de Bayom entouré de bananiers et de palmiers (1). Dans l'ouvrage, cité plus haut, sur l'expédition allemande au Loango, on a représenté, d'après une des belles aquarelles de Peschuël-Lœsche , une forêt habitée par des Gorilles, au Mayombe, sur les rives du Quillou. J'ai donné ci-contre une copie de cette planche intéressante (fig. 62). Le Gorille vit en communautés , composées d'un mâle , d'une femelle et de petits d'âge variable, dans les parties reculées et touffues des forêts. Il visite, d'après Koppenfels (2) , le même gîte tout au plus trois ou quatre nuits de suite. Habituellement il couche là où il se trouve à la tombée de la nuit. Contrairement à d'autres narrateurs, Koppenfels raconte que cet animal construit des nids sur les arbres pour y passer la nuit II choisit pour cela des troncs dressés verticalement, dont la grosseur ne dépasse guère 30 centimètres ; il casse et courbe un peu, les unes vers les autres, les branches situées à 5 ou 6 mètres du sol, les recouvre de rameaux arrachés et d'un lit formé des rares mousses qui croissent dans cette contrée de l'Afrique. Le mâle passe la nuit accroupi au pied du tronc, auquel il appuie le dos. Il protège là sa femelle et ses petits couchés dans le nid , contre les attaques nocturnes des léopards, qui font la chasse à toutes les espèces de singes.

(2) Les indications que nous donnons ici, d'après Koppenfels, décédé malheureusement trop tôt, sont tirées de son article dans la Gartenlaube (1877, n° 25), de lettres à sa famille (dont on m'a communiqué des extraits) et d'une longue missive , datée d'Adalinalonga , 26 mars 1874, et adressée au professeur Bastian.

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