‹ Les sires de CoucyChapitre 11 sur 14 · Ch'ands capitaines de France^ t. II · texte numérisé non relu

Ch'ands capitaines de France^ t. II

cire, sans perdre cent hommes, quinze mille soldats de TAmorabaquin.

— Sire de Concy, répondit le comte de Nevers, à Dieu ne plaise qu'un honmie tel que tous soit jamais accusé sous mon autorité ! Votre victoire vous absout, et, de fait, la victoire et vous allez toujours d'accord. Pourquoi ne voyons-nous pas régner ce même accord entre les excellents personnages qui, dans cette guerre, nous aident de leurs conseils? Tout en irait mieux. Mais c'est asspz sur ce sujet. Ne pensez-vous pas qu'il convienne de faire savoir à cette ville opiniâtre qu'elle ne doit plus compter sur les secours que vous avez détruits?

Chacun fut de cet avis, et Yves de Troly fut envoyé aux avant-postes, avec la mission de sommer une dernière fois la garnison de Nicopolis de mettre bas les armes. La nouvelle de la victoire du sire de Coucy était déjà parvenue aux assiégés ; mais, loin d'en paraîti*e abattus, ils accueillirent l'envoyé des chrétiens par une volée de traits qui tua son cheval et le renversa lui-même dans la tranchée. Yves s'étant relevé voulut parlementer; mais un -des chefs des assiégés, se montrant sur le rempart, lui commanda impérieusement de se taire.

— Si je te laisse la vie sauve, dit cet infidèle, c'est afm que tu puisses reporter mes paroles aux chiensqui t'ont envoyé. Beaucoup de serviteurs du .Prophète ont trouvé la mort sous vos* coups ; mais ces braves étaient à l'armée de notre sultan ce qu'un grain de sable est à l'immensité du désert. Avant qu'il soit une heure, nous serons délivrés. L'ange, de la vengeance arrive sur son coursier rapide, et son glaive frappera

jusqu'à ce que le dernier d'entre vous ait perdu son âme avec son sang. Regarde !

Le Sarrasin étendit alors la main vers le camp, et un tourbillon immense, du sein duquel s'échappa un seul, mais horrible cri, glaça d'épouvante le cœur de l'écuyer. Sans s'arrêter davantage à parlementer avec le Sarrasin, qui faisait entendre un rire sauvage, Yves £0tourna précipitamment sur ses pas. Lorsqu'il arriva^ près du quartier du commandant en chef, il eut le spectacle de la confusion la plus déplorable. Il n'était que trop vrai; le corps d*armée détruit par Enguerrand était l'avant-garde de l'armée de Bajazet. Une heure ne s'était pas écoulée que des nuées de Sarrasins débouchaient dans la plaine, justifiant presque par leur masse compacte la comparaison du défenseur de Nicopolis. De ce moment, le camp des chrétiens fut livré au désordre. Chacun courait ça et là, sans savoir de quel côté se diriger. Aucune disposition n'était prise : une indolente sécurité avait remplacé la yigilance qui, dans les premiers temps, avait protégé l'armée. Le maréchal de Boucicaut ne voulait pas croire que Bajazet en personne conduisît cette multitude... Mais enfin il fallut se rendre à l'évidence. Au milieu deTs avis contradictoires, des discussions sans nombre et des récriminations de toute sorte, on demeura partout d'accord, sitôt qu'on put s'entendre, ' de la nécessité de lever le siège et de quitter un camp mal défendu, pour prendre une meilleure position. Tous appréciaient alors le service signalé du sire de Goucy, et, si son grand cœur eût pu concevoir quelque pensée égoïste, il se fût réjoui de voir le changement qui s'opéra en un instant dans les opinions. Tout à coup, du

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sein même da camp, alors que le combat n'était engagé sur aucun point, des cris déchirants s'élevèrent; l'amiral de Vienne courut du côté du bruit, mais il avait été devancé par Enguerrand, qui parut devant lui les traits renversés et exprimant l'horreur.

— Arrête, Jean de Vienne ! dit le sire de Coucy d'une voix sourde. Ne fais pas un pas de plus, si tu ne veux voir un spectacle qu'un chevalier de France ne peut endurer sans honte... Malheur à nous! Ni toi, ni moi, ni persofine de cette vaillante armée ne reverra le beau pays de France... Un ordre venu de l'enfer, car tous le désavouent, a terni pour longtemps l'honneur de la chevalerie... Tous les prisonniers à qui l'on avait pro- . mis la vie, ceux que moi-même je venais de recevoir à rançon... tous, ami, tous ont été massacrés... Leurs cris s'élèveront entre nous et nos juges quand nous demanderons merci I

Le sire de Vienne, attéré par cette horrible cruauté, resta un instant sans répondre. Des larmes coulaient sur sa barbe vénérable, car une douleur profonde s'é* tait emparée de lui.

— Sire de Coucy, dit-il enfin, il faut désespérer de la victoire... Une telle barbarie nous en rend indignes!... Mourir ainsi 1...

— Ne plus revoir la France... Isabelle !... murmura Enguerrand.

Les deux amis se serrèrent la main, et chacun d'eux, domptant à graud'peine son émotion, se rendit où l'appelait son devoir. Un instant après arriva le roi de Hongrie ; les chevaliers furent aussitôt appelés auprès du comte de Nevers pour tenir conseil et aviser à ce qu'il fallait faire. La jeunesse française avait donné

une nouvelle preuve de cette ardeur qui ne l'abandonne jamais au milieu des circonstances les plus critiques. Ces seigneurs qui, le moment d'avant, n'étaient occupés que de jeu et de bonne chère, avaient jeté loin d'eux les vêtements d'or et de soie : ils avaient, dit l'historien, coupé les poulaines de leurs souliers, revêtu leurs armures, et, (( chauds de. vin et de courage, » étaient montés à cheval. Leur tenue' martiale, la splendeur sévère des armures, la gravité résolue de tous les visages, avaient complètement métamorphosé l'aspect du camp. Le sire de Goucy, plus que nul autre, avait repris son ardeur et s'apprêtait à combattre vaillamment. Le comte de Nevers s'étant entouré de ses chevaliers, du connétable et de. tous les hommes considérables, le conseil fut ouvert. Le roi de Hongrie prit alors la parole. Il conjura les chevaliers de ne point attaquer les premiers, de laisser ce soin aux troupes hongroises, afin de réserver les forces françaises pour combattre le gros de l'armée que Bajazet commandait en personne. Conmie on allait aux voix, le comte de Nevers ayant demandé d'abord l'avis du sire de Coucy, indisposa de nouveau Torgueilleux connétable, qui, lorsque Engùerrand se rangea de l'avis du roi de Hongrie, émit l'opinion contraire.

— Le roi de Hongrie veut avoir l'honneur de la bataille! s'écria-t-il... C'est nous qui devons commander l'avant-garde. Au nom de Dieu et de saint Georges ! ajouta-t-ilen se retournant vers le chevalier qui portait sa bannière, il faut aujourd'hui se montrer bon chevalier !

— Au moins, dit encore Enguerrand, n'attaquons pas les premiers. Laissons les fantassins hongrois em-

porter les palissades que ces mécréants ont établies, comme je viens de l'apprendre, et n'allons pas éventrer nos chevaux contre leurs pieux entre-croisés.

— Qu'en pense Pierre de La Trémoille? demanda le comte de Ne vers au fils du sire Guillaume.

— Épargnons il l'Amorabaquin la moitié du chemin, reprit le jeune seigneur, et ne laissons pas à des étrangers l'honneur d'engager le combat.

— C'est bien parlé, dirent plusieurs voix.

— Cq n'est pas lé plus sage, dirent quelques autres.

Chacun s'obstvpa dans son avis, les anciens chevaliers se rangeant de l'opinion du sire de Coucy, les autres soutenus par le connétable, le maréchal de Boucicaut et peut-être aussi par le oomte de Nevers. La présence du roi de Hongrie n'arrêtait pas ces débats inconvenants; on en vint même aux injures.

— Les vieux chevaliers, dit Pierre de La Trémoille, sont devenus temporiseurs. Sire de Coucy, laissez faire les jeunes, et ne tenez pas des discours qui montrent moins la prudence que le manque de courage.

Le jeune homme n'eut pas plutôt lâché cette parole qu'il eût voulu la retirer, et les regards de chacun l'en punirent.

— Beau sire, répondit sans s'émouvoir Enguerrand, . nous verrons tout à l'heure qui aura le plus peur de nous deux, et qui niettra la queue de son cheval devant la tête du mien.

— 11 faut vous décider, s'écria le connétable. Bajazel; n'est qu'à une heure de marche. On voit briller des armures dans la plaine, à travers des nuages de poussière. On entend le hennissement des coursiers et le cliquetis des armes; bientôt on entendra les flèches sif-

fier dans les airs. Il faut prendre une détermination. Attaquons.

— C'est notre perte, dit encore le sire de Coucy.

— Eat-ce là tout ce que vous avez à dire? demanda ironiquement le connétable.

— Non, car je voudrais vous prier de trouver quelque charme pour forcer aujourd'hui à un repos de deux heures ce serpent immortel des divisions et de l'envie. N'ayons en ce jour d'autre ennemi que le Sarrasin... On n'a donné que trop de temps aux querelles et aux disputes de préséance.

Le vieil amiral de Vienne tira à part le sire de Coucy.

— Ami, lui dit-il, où la raison et la vérité ne peuvent se faire entendre, il faut laisser régner l'orgueil et la présomption. Puisque le comte d'Eu veut marcher aux ennemis et les combattre, nous devons le suivre... Plaçons notre seule espérance en Celui qui tient la victoire dans sa main, et conjurons-le de ne point la refuser à ceux qui combattent pour sa sainte religion.

Élevant alors la bannière de France, qu'il portait comme le plus ancien chevalier, l'amiral montra à tous l'image de Notre-Dame, qui y était brodée. Le comte de Nevers, armé de la veille chevalier par le roi de Hongrie, fit déployer l'étendard de Bourgogne ; les chevaliers bannerets l'imitèrent ; les guidons, les pennons voltigèrent dans l'air* et le connétable donna le signal de l'attaque.

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LA BATAILLE [Engaerrand VIL]

Un nuage de poussière enveloppa d'abord les deux armées; le choc, terrible de la part des Français, fut reçu avec fermeté par les infidèles. Pendant longtemps, la bataille ne fut qu'une lutte de manœuvres habiles ayant de part et d'autre pour objet d'entamer les rangs opposés. Les premiers, les chevaliers chrétiens s'ouvrirent un passage au cœur même de l'armée de Bajazet; mais, semblable au flot de la mer qui se referme sur la proie qu'il vient d'engloutir, le flot armé des Sarrasins se réunit derrière ces braves et les cerna de toutes parts. Une horrible clameur de triomphe avertit les Français de leur situation critique : ils virent qu'une force vingt fois plus considérable que la leur les étreignait avec une joie sauvage, et, fermes de cœ,ur, confiants dans le secours des HongroiS) ils chargèrent intrépidement, faisant face à la fois de tous les côtés*

Le sire de Goucy avait retrouvé, dans l'atmosphère des combats, l'ardeur et l'activité qui le distinguaient. Mettant noblement de côté tout souvenir de mésintelligence, il ne voyait plus dans les chevaliers qui l'avaient attaqué un instant auparavant que des frères d'armes* avec lesquels il fallait vaincre ou mourir. De

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leur côté, les jeunes seigneurs et le connétable, regrettfLnt d'amers débats, pensaient cordialement de même; si bien que, dans ce moment critique, une seule pensée semblait animer toutes ces vaillantes âmes. Après le premiei: moment de surprise, et tandis que mille combats partiels se livraient autour d'eux, le connétable, le comte de Nevers, EngueiTand et l'amiral de Vienne tinrent un rapide conseil au centre même de la bataille. Il fut résolu qu'Yves de Troly chercherait à se frayer passage dans les rangs ennemis pour aller donner avis au roi de Hongrie de la situation des croisés, et qu'en attendant le renfort de ce prince, on ferait bonne contenance, chargeant en cercle autour du noyau principal, élargissant autant qu'on le pourrait le champ de bataille, et se réunissant toujours en masse serrée.

Brûlant de la noble ambition de conquérir ses épe^* rons, Yves de Troly partit, laissant à Karl d'Étrelles, son parent, chevalier renommé de la baimière de Coucy, le soin de veiller en sa place sur l'homme illustre qu'il aimait comme un père.

— La fin de la journée te verra chevalier, avait dit Enguerrand au fidèle écuyer.

— Ou je mourrai, monseigneur, ou j'accomplirai vos ordres et mériterai cet honneur.

Il s'éloigna, et pendant quelque temps le sire de Coucy suivit des yeux son casque au milieu des mécréants. Il vit Troly renverser tout sur sa route, tracer un sillon sanglant, et disparaître enfin dans un tourbillon de poussière.

— Il a franchi les lignes ennemies ! s'écria le noble Enguerrand avec joie : il est sain et sauf^

En ce moment une nuée de traits et de flèches fondit sur le groupe où se trouvaient réunis tou^ les chefs de l'armée.

— Ah ! ah I dit le vieil amiral de Vienne eu brandissant la bannière de Notre-Dame, ces damnés Sarrasins nous attaquent de loin, maintenant; nous allons diminuer la distance et voir si leurs dagues ne sont pas meilleures que ces aiguilles émoussées.

— Pas si émoussées que tu le dis, reprit Enguerrand avec inquiétude ; en voici une qui a percé de part en part mon cousin Hugues de Moyembrie... Cette grêle fatale est sûre, rapide, irrésistible... Vois comme leurs traits volent nombreux et serrés... On dirait qu'un seul œil a guidé vingt mille flèches, qu'une seule main a détendu vingt mille cordes d'arc î... Nos cottes de mailles ne seront pas toujours à l'épreuve de pareils traits. Dieu veille sur monseigneur Jean de Bourgogne I

Un nouveau nuage de traits obscurcit l'air et cacha le soleil. Des cris déchirants s'élevèrent du sein de l'armée chrétienne, et beaucoup de braves tombèrent autour même des princes et maréchaux.

— En avant! cria le comte de Nevers; ne nous laissons point abattre ainsi de loin comme des cerfs ou des biches craintives. En avant pour monseigneur Jésus- Christ ! . . . Notre-Dame à la rescousse !

— A la rescousse I à la rescousse !

Et chaque chef, maréchal ou capitaine, partit à la tête d'une troupe remplie d'ardeur et se répandit sur le champ de bataille.

Mais que pouvaient les efforts généreux, les prodiges de valeur, les faits d'curmes les plus extraordinaires,

contre un ennemi qui se ruait, par masses sans cesse renaissantes, sur chaque chevalier? Il se fit là des exploits qu'on peut à peine croire, tant ils tiennent du merveilleux. On vit, dit Thistorien de Bourgogne, « le sire de Coucy retourner onze fois à la charge à la tête d'une poignée d'hommes. » L'amiral de Vienne n'était plus un vieillard prudent, réservé, pesant ses paroles, réfléchissant aux choses de la bataille; il était redevenu jeune, bouillant, plein d'enthousiasme et de témérité. La bannière de France flottait au plus épais des bataillons ennemis, et « c'était merveille de voir Jean de Vienne et son ami le sire de Coucy faire rempart de leur corps au jeune comte de Nevers, lequel, luttant avec eux de vaillance et d'ardeur, les voulait sans cesse dépasser pour les aider à son tour. »

— Tiens bon,' sire amiral I s'écriait Enguerrand au moment où il soutenait l'efTort d'un groupe d'infidèles acharnés contre lui. Tiens bon ! Songe à qui nous devons servir de bouclier !

— ' Par Notre-Dame ! répondait Jean de Vienne, je ne reculerai pas de l'épaisseur de mon dernier cheveu. Fauchons, ami, dans cette herbe maudite, qui semble repousser sous nos pas à mesure que nous la coupons.

Et, joignant l'effet aux discours, le vieux guerrier abattait quelques Turcs; Enguerrand frappait, de son côté, fort et ferme ; le comte de Nevers et Henri de Bar, qui était aussi près de lui, se mettaient de la partie, et, pour un instant, l'espace s'agrandissait devant eux.

Ces scènes étaient les mêmes sur tous les points du champ de bataille. Partout même courage inflexible, même mépris de la mort, mêmes ennemis aussi !

fn LES SIRES DE COUCY

— Mon fidèle Tves de Troly tarde bien à revenir, dit le sire de Goacj : il faut qu'il soit mort; autrement il eût devancé le roi da Hongrie,

— Si tu veux savoir ma panié^ lépondit Jean de Vienne, je te dirai mie je compte peu sur les HongzsottL

En ce moment, un tumulte se fit entendre sur le derrière du groupe ou combattaient ces deux héros.

— Merci, mon Dieu! s*écria Henri de Bar. Voyez, mon père, continua-t-il en s'adressant à Enguerrand ; voici, pour sûr, les Hongrois qui nous viennent en aide.

— Cher gendre! répondit tristement le sire de Goucy, je ne vois que nos propres chevaliers qui, de toutes parts, fuient et se rapprochent de nous. Plaise à Dieu que les Hongrois arrivent! Mais s'ils tardent encore le temps qu'il faut pour dire un In manusy c'en est fait de nous tous tant que nous sommes.

— Courage, sire de Coucy ! ajouta le comte de Nevers. Le roi de Hongrie ne nous abandonnera pas.

Tout ceci était dit en combattant, car la défense était de plus en plus urgente et difîicile. Si, dans une telle mêlée, ces hommes intrépides eussent pu se rendre un compte exact de la situation, le moment oti toute défense serait vaine leur fût apparu prochain et inévitable ; mais le bruit des batailles enivre ; et, plus que tous autres, les Français ressentent ce glorieux enivrement. Tout à coup un homme à cheval, couvert de sang, dépouillé de son casque, et n'ayant pins que son épée, parut à l'arrière-garde des Turcs, se précipita sur les fantassins surpris, perça leurs rangs, et vint tomber, avec son cheval expirant, aux pieds d'Enguerrand de Coucy.

— Mon noble maître! dit-il d'une voix faible, tout est perdu !.

— Yves, fidèle écuyer! Est-ce toi que je revois? s'écria le^sire de Goucy en mettant le pied à terre. Et les Hongrois ?

Aidant son écuyer à se relever, le sire de Goucy attendait avec anxiété une réponse.

— Les Hongrois se sont enfuis, monseigneur.

— Vendons chèrement notre vie, dit alors Jean de Vienne.

— S'il faut mourir, mourons en chrétiens et en chevaliers, ajouta le comte de Nevers avec une noble ardeur.

— Je mourrai près de vous^ monseigneur, reprit Tves de Troly en baisant les mains de son maître,

Enguerrand se taisait, sombre et plein d'une amère tristesse. Ce mouvement de son serviteur le rappela à lui-même.

— Eh bien I dit-il, mourons, puisqu'il le faut. Nous dompterions plutôt les flots de la mer courroucée que ces mécréants sans nombre... Que la honte retombe sur qui nous abandonne en cet instant suprême!... Du moins, ne périssons pas sans venger d'avance notre trépas... Combattons, et qu'on sache, au cher pays que nous ne verrons plus, que les chevaliers de France ont, jusqu'au dernier soupir, soutenu l'honneur de leur bannière... Mais un devoir m'est imposé... Jean de Vienne, et vous, Henri de Bar, éloignez quelque peu ces infidèles qui vont encore se ruer sur nous... A genoux, Yves de Troly I Moi, le sire Enguerrand de Goucy, le dernier de ma maison sans doute, je veux honorer vos services de la récompense qu'ils ont longuement et noble-

ment méritée... Ma main ne donnera désormcds à nul autre cet ordre que je vais vous octroyer... A genoux, écuyer ! à genoux !

Tremblant d'une émotion que partageaient les assistants, Yves se précipita aux pieds d'Ënguerrand, et tandis que Tamiral et le comte de Bar empêchaient les Turcs de troubler cette solennelle consécration, le sire de Goucy frappa de son épée les épaules du néophyte, et lui donna avec effusion Taccolade.

— Relevez-vous, sire Yves, dit Enguerrand avec noblesse; nulle dame n'est ici pour attacher dé sa blanche main les éperons d'or à vos pieds, mais vous n'en êtes pas moins, à présent, notre égal et notre frère. d'armes... Relevez-vous, et, s'il vous faut mourir, du moins mourrez-vous chevalier, N'êtes-vous pas dangereusement blessé?

— Des égratignures ne sauraient m'empêcher de mériter l'insigne honneur qui m'est échu, dit avec feu le nouveau chevalier; et tant que mon bras pourra soutenir une épée, je combattrai aux côtés de mon père en chevalerie.

Avec une nouvelle ardeur, les restes, les débris, dirions-nous même, d'une vaillante armée, réunis dans un dernier et suprême effort, volèrent en masse serrée à rencontre des Turcs... On dit qu'en ce moment le roi de Hongrie essaya de ramener ses troupes débandées et qu'il n'y put parvenir. Lui-même, n'ayant plus d'espoir, prêt à tomber entre les mains des Turcs, se jeta dans une petite barque avec le grand-maître de Rhodes et réussit à se sauver. Il n'y eut que le palatin de Hongrie qui n'abandonna pas ces vaillants et malheureux chevaliers. Il était demeuré parmi eux et les secondait

puissamment dans cette dernière lutte, où ils attaquaient commç des lions plutôt qu'ils ne se défendaient. Le connétable, sans rien ménager, faisait face de tous côtés, et se tirait de presse en renversant les ennemis à droite et à gauche. Le maréchal Boucicaut se lançait au plus épais du danger et faisait un horrible massacre des infidèles. Le sire de Goucy bravait les lourdes massues de ces mécréants, et sans en être ébranlé, lui qui était grand et fort, les abattait à ses pieds. Les deux sires de LaTrémoille ne se montraient pas moins vaillants. Tous ces chevaliers et barons, dont la bravoure était éprouvée depuis si longtemps, encourageaient de parole et d'exemple les nobles jouvenceaux de la fleur de lys qui, presque enfants encore, combattaient en vieux guerriers. Le comte de Nevers s'aquittait de son office de chef de l'armée en servant de modèle à tous. Henri de Bar, gendre du sire de Goucy, et son frère Philippe, ne manquaient pas à l'imiter; et jusqu'au comte de La Marche, qui n'avait pas encore de barbe au menton, tous ces princes faisaient l'admiration des combattants.

Mais, en cette triste journée, l'honneur de la chevalerie française fut l'amiral de Vienne. Il n'y eut sorte d'efforts qu'il ne fît pour rallier l'armée : il s'adressait aux fuyards, et, par prières et injures, tâchait de leur remettre le courage ; enfin, au lieu où il était, il se trouvait lui dixième. La pensée de se retirer traversa alors son âme; mais revenant tout à coup au soin de

sa gloire :

— A Dieu ne plaise ! dit-il à Enguerrand de Goucy,

que nous perdions ici l'honneur de notre nom et le

mérite de notre sainte entreprise I Recommandons-

nous à Dieu d*un cœur contrit et humilié, implorons l'assistance de la sainte Vierge, ei; tentons le hasard d'une généreuse défense '.

Ainsi disant, il se lança dans la mêlée, perça les rangs ennemis^ tuant tout ce qui se présentait devant lui. Par six fois il releva la bannière de France. Son sang coulait à grands flots de ses blessures, et lorsque de loin les chevaliers le virent tomber, il avait jonché la terre^ autour de lui, d'une foule de Sarrasins. Ce fut de la sorte que les Français vendirent chèrement leur vie. Au commencement, les Turcs ne leur faisaient nul quartier, ne songeant poii^t à les prendre ; ainsi périrent, avec la fleur de la noblesse française, Philippe de Bar, le sire Guillaume de La Trémoille, et Pierre, son fils ; pendant longtemps ce fut un horrible massacre, qui fit de la bataille de Nicopolis une boucherie sans exemple : ce ne fut que quand il vit la victoire décidée que Bajazet donna l'ordre de sauver les seigneurs de France et de les lui amener.

Fidèle à la mission sacrée qu'il avait acceptée, le sire de Goucy s'attachait surtout à défendre les jours du comte de Nevers ; et, chose touchante à voir, tandis qu'il se dévouait à chaque instant à la mort pour préserver le jeune prince, il était lui-même défendu avec une sollicitude filiale par Yves de Troly. Enfin le cheval d*Ënguerrand tomba mortellement atteint ; le sire de Goucy, couvert de blessures, ne put se relever, et comme il perdait le sentiment, il eut la douleur de voir chanceler et glisser à terre le jeune chef de la croisade, monseigneur le comte de Nevers. Un

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