Le Religieux de Saint-Denis, cité par M. de Barante
nuage passa sur les yeux de Tillustre capitaine, qai retomba évanoui.
Quand Enguerrand de Goucy rouvrit les yeux, il était loin du champ de bataille; un bras soutenait doucement sa tête découverte, et à la frcdcheur répandue dans Tair, il jugea qu'il était sur le bord d'une rivière. 11 était nuit : le silence le plus absolu régnait de toutes parts ; les étoiles brillaient au del; quelques oiseaux voltigedent dans les branches d'un bosquet voisin, et leurs derniers gazouillements s'éteignaient peu à peu dans le sommeil.
— Où suis-je? demanda faiblement le sire de Goucy.
— Près d'un ami , monseigneur , dit la voix non moins affaiblie d'Yves de Troly. Mais, au nom du ciel, que Votre Grâce garde le silence... Le moindre effort peut compromettre sa vie. S'il plaît à Notre-Seigneur Jésus-Ghrist, je sauverai vos jours, fût-ce aux dépens des miens.
— Où suis-je? et qu'est-il advenu de monseigneur le comte de Nevers ? demanda encore Enguerrand.
— Hélas ! monseigneur I
— - Yves, ne me dis point qu'il est mort quand je suis encore en vie... Quelle honte étemelle rejaillirait sur moi, s'il était vrai que le sire Enguerrand de Goucy eût laissé mourir sans le défendre le prince qui lui était confié !
— Hélas I monseigneur !
— Ohl parle I... parle !... dis-moi si je suis encore digne du nom de chevalier, ou si je ne suis qu'un homme sans honneur.
— • Monseigneur, un horrible désastre est arrivé... Hais Votre Grftce a été frappée près de monseigneur
de Nevers, accomplissant ainsi jusqu'au bout sa tâche et son devoir... Bénissez le ciel qui vous a épargné un spectacle à épouvanter les plus intrépides. Ce silence qui règne autour de nous ne vous annonce-t-il pas le résultat de cette journée?,.. Quand je vous ai vu tomber, monseigneur, une pensée unique s'est emparée de moi... J'ai feint d'être plus blessé que je ne le suis en réalité, et je me suis couché près de vous pour vous garantir et attendre que le combat fût porté plus loin... J'ai réussi... Tout à l'heure, au milieu d'un silence de mort, je vous ai soulevé de terre et j'ai vu que vous respiriez encore... Les Turcs ont disparu, et je ne voyais sur le champ de bataille que les oiseanx de proie qui venaient disputer aux animaux carnassiers^ les restes de nos frères d'armes... Mais vous vivez... Vous reprenez vos forces, et si au point du jour je puis me procurer une monture, je saurai assurer votre fuite vers l'Allemagne.
— Fuir ! tu parles de fuir, et tu ne me dis pas oh est le comte de Nevers I Et tu veux que je quitte, sans savoir leur sort, tant de braves chevaliers, mes parents et mes amis !
— Songez à madame Isabelle, monseigneur !
A ce nom d'Isabelle, qui lui rappelait la France et ses plus chères afTections, le sire de Coucy baissa la tête sur sa poitrine. Des larmes coulèrent sur sa cuirasse, et des paroles entrecoupées s'échappèrent en murmure confus de ses lèvres tremblantes.
— Mais le comte de Nevers ? dit-il encore.
. En ce moment, un bruit sourd se fît entendre, approchant peu à peu des deux chevaliers. Yves de Troly, reposant avec précaution la tête d'Enguerrand sur le
gazon, se leva pour regarder au loin... Un sentiment de désespoir s'empara bientôt de lui quand il vit s'avancer, silencieux et semblables à des ombres, une vingtaine de Turcs que précédait un chef richement armé et vêtu. Yves n'avait pour toute arme qu'un tronçon d'épée ; son bras était épuisé de fatigue et ses veines vides de sang... Un pressentiment mortel lui serra le cœur... Lorsqu'il se flattait de sauver son bienfaiteur, fallait-il le voir massacrer de sang-froid par des Barbares avides de sang !
Le chef des Turcs s'arrêta devant les deux chevaliers, et regardant avec attention le sire de Coucy, dont la lune éclairait alors la noble figure^ il fit un signe que comprirent les gens de sa suite. Toute résistance était vaine. En un instant, les Turcs eurent chargé Enguerrand sur leurs épaules, et Yves, étroitement garrotté, suivit ce cortège, qui parcourut lentement le champ de bataille, s'arrêtant près de chaque monceau de cadavres pour voir si quelque chevalier ne respirait point encore. « C'était, dit l'historien, Bajazet lui-même qui cherchait si le roi de Hongrie ne se trouverait point parmi les morts ou les blessés. Il vit chaque Français mort environné de vingt ou trente corps des Turcs qu'il avait tués avant de succomber. » Tout à coup Enguerrand de Coucy poussa une exclamation de douleur : il venait d'apercevoir l'amiral de Vienne étendu sans vie, tenant encore la bannière de la Vierge serrée entre ses poings.
— toi, le plus brave et le plus noble des hommes, s'écria-t-il avec attendrissement, du moins tu n'as pas la triste angoisse de survivre à pareil désastre ! Tu m'as devancé dans la mort. . .Tu ne m'attendras pas longtemps. . .
Le cortège se remit en marche, et peu après entra dans Nicopolis. Conduits dans la citadelle^ Yves et Ënguerrand furent enfermés dans des cachots séparés, d'où ils purent entendre les gémissements et les cris de désespoir de leurs malheureux frères d'armes, captifs comme eux.
Le lendemain, au point du jour, tous les prisonniers furent tirés de leurs cachots et conduits sur la pelouse devant la ville. Un trône splendide, entouré de gardes et d'esclaves, avait été dressé contre les murailles ; un homme de haute et puissante taille vint s'y placer* Yves reconnut le chef de la veille, Bajazet. Le sire de Coucy n'avait qu'une pensée : respirant à peine, torturé par le .fer d'une flèche qui était demeuré dans son épaule, il jetait autour de lui des regards inquiets, cherchant ses pcirents, ses amis, et, par-dessus tout, le comte de Nevers. Le premier qu'il aperçut fqt Henri de Bar, qui, couvert de blessures encore saignantes, lui tendait ses bras enchaînés. Vingt chevaliers seulement étaient là, parmi lesquels le comte d'Eu, le comte de La Marche, et enfin le comte de Nevers, furent reconnus par Ënguerrand. Un soupir de soulagement s'exhala de ses lèvres quand il retrouva vivant le jeune prince objet de son inquiétude ; persuadé que Bajazet le recevrait à rançon, il rendit grâces au ciel, qui l'avait préservé au milieu du désastre. Ënguerrand chercha ensuite l'armée française... Hélas ! qu'était-elle devenue ? Il le sut bientôt. Les portes de Nicopolis s'ouvrirent, et, sur un signe de Bajazet, environ trois cents Français furent conduits sur la pelouse : c'était tout ce qui restait de l'armée des croisés I
LA BATAILLE t31
Confondus pêle-mêle, sans distinction de rang ni de grades, les prisonniers furent dépouillés de leurs vêtements, et Bajazet donna ordre qu'on les lui conduisît. « C'était, dit l'historien, une grande pitié que de voir ces nobles seigneurs, ces jeunes princes, dépouillés^ tout nus, les mains attachées derrière le dos, et chassés brutalement comme de vils troupeaux par ces horribles Sarrasins, qui en faisaient leur jouet. » Ce n'était point pour les épargner que Bajazet avait préservé leur vie dans la bataille; il songeait, comme l'avait prédit le sire de Coucy, à venger le massacre des prisonniers turcs, et ne voulait point, disait-il, garder sa foi aux gens qui avaient violé la leur. Toutefois il pensa que les princes et les grands personnages lui vaudraient de magnifiques rançons, tandis que leur mort allumerait une trop grande colère chez les rois de la chrétienté. Il allait ordonner à ses interprètes latins de rechercher parmi les prisor\niers le comte de Nevers et les principaux seigneurs, lorsqu'il reconnut un chevalier, Jacques, sire de Helly, lequel avait servi jadis dans son armée contre d'autres infidèles, tant les chevaliers de France s'en allaient chercher de lointaines aventures I Ce fut ce Jacques de Helly qui eut mission de reconnaître les prisonniers. Il désigna le comte de Nevers, le comte d'Eu, le comte de La Marche, les sires de Coucy, de La Trémoille et environ quinze autres.
— Sire de Helly, lui dirent-ils, vous voyez en quel péril nous voilà. Parlez bien à ce roi. Faites-nous encore plus grands que nous ne sommes. Dites que nous sonmies seigneurs à lui payev de* merveilleuses rançons.
tZ% LES SIRES DE COUCY
En apprenant le nom de ses prisonniers, Bajazet les fit placer près de lui, assis par terre en leur triste équipage... puis il ordonna qu'on mît à mort tous les autres Français. On les conduisait un à un devant ce barbare Sarrasin. Il faisait un signe, et aussitôt on les égorgeait, ou bien on leur tranchait la tête, on leur déchirait les membres comme à de saints martyrs. Leur courage ne se montra pas moindre que dans le combat. Us souffraient sans se plaindre, ne proférant d'autres paroles que celles-ci :
— Notre-Seigneur Jésus-Christ, ayez pitié de moi !
On ne peut dire la douleur et la tendresse de leurs mutuels adieux, ni l'état horrible du petit nombre de chevaliers condamnés au supplice de voir périr, sans pouvoir leur porter aucun secours, leurs amis, leurs ' frères d'armes, leurs loyaux serviteurs. Confondu avec le commun des prisonniers, le maréchal Boucicaut, nu et enchiuné, allait périr comme les autres; le comte de Nevers, douloureusement ému, courut se jeter aux pieds de Bajazet, joignant les mains devut lui, promît une forte rançon, et réussit à sauver lé maréchal. Enguerrand de Coucy obtint également la vie d'Yves de Troly, en disant qu'il irait en France chercher sa rançon et engagerait son honneur de chevalier pour garantie de son retour. Ce furent les seuls, ou s'il échappa quelques autres malheureux, ce furent ceux qui, couchés parmi les morts sur le champ de bataille, profitèrent des ombres de la nuit pour s'évader ; mais la plupart étaient blessés, harassés de fatigue et dénués de ressources. Il était douteux qu'ils pussent jamais revoir la France.
Repu de sang et de vengeance, Bajazet songea à sa-
LE DERNIER Itl 233
tisfaire son avarice ; il ordonna aux grands seigneurs de remettre au sire de Helly des lettres pour leurs familles; il le chargea lui-même d'un message hautain pour le roi de France, et, après lui avoir fait prêter serment de revenir, il jura de son côté de faire périr tous ces braves chevaliers si le sire de Helly n'apportait leurs rançons. Yves de Troly, chargé particulièrement par le sire de Coucy d'aller trouver madame Isabelle, sa femme, se sépara de cet homme illustre le cœur attristé. 11 le laissait faible, abattu, privé des soins qu'exigeaient ses blessures. Le fidèle serviteur se dit que peut-être il ne le reverraît plus.