‹ Les sires de CoucyChapitre 3 sur 14 · BLANCHE DE CASTILLE · texte numérisé non relu

BLANCHE DE CASTILLE

placé mon noble époux. Des ambitions trompées se sont liguées contre moi» et, dans le but apparent de donner une meilleure direction au gouvernement de la France, tendent en réalité à dépouiller mon fils de son héritage légitime.. Vous savez cela aussi bien que moi, sire de Goucy; jusqu'ici, noble de cœur, fidèle à tous les devoirs, modèle d'honneur et de loyauté, vous vous êtes refusé à prendre votre part dans cette machination coupable; mais je sais qu'aujourd'hui même des offres perfides viendront tenter votre fidélité. Je n'ai pas balancé. Me voici., moi la reine, contre qui se liguent les plus puissants de France, moi, faible et isolée, femme sans force et sans autre appui que mon di'oit et mon honneur, me voici à votre merci, bravant tous les dangers pour m'entretenir avec vous, remettant à votre discrétion ma liberté, ma vie même...

— Ah I madame, interrompit le sire de Goucy avec noblesse, Votre Grâce me ferait injure si elle pouvait un instant se croire en danger dans.mes domaines.

— Si je vous soupçonnais, Enguerrand, serais-je ici? reprit la reine avec un de ces sourires gracieux qui avaient gagné tant de cœurs à la cause de son âls. Non, je ne redoute rien; mais jai voulu vous dire que cette confiance sans bornes en votre honneur vous imposait des devoirs plus impérieux pour vous que pour tout autre. Vous ne pouvez consentir à compromettre, dans une entreprise dépourvue de chances sérieuses, une réputation qui est une des gloires du royaume. Rappelez-vous ce que vous êtes, Enguerrand ; rappelez- vous la scène de douleur à laquelle vous assistâtes quand il plut au Roi des rois d'enlever de cette terre le roi, mon

époux très-regretté. Il vous fit venir près de son lit de mort, dans son château de Montpensier, en Auvergne, où vous l'aviez suivi pour combattre les Albigeois ; il vous exposa ses craintes touchant la minorité de son fils et la jeunesse inexpérimentée. de sa triste épouse; il prévoyait les efforts que feraient les ambitieux princes du sang pour s'emparer d'une couronne placée en des mains si débiles ; il vous fit jurer, à vous particulièrement, à Archambauld de Bourbon et au comte de Montfort, de reconnaître Louis IX pour votre roi, de le faire sacrer immédiatement; et vous fîtes ce serment sur les saints Évaiigiles... Rappelez- vous que mon époux avait à peine fermé les yeux que vous-même vous informiez le comte Thibaut de Champagne du serment qui avait été prêté ; que vous l'engagiez à se joindre à vous pour maintenir les droits de mon fils. Enfin, il y a deux ans, grâce à votre intervention, mon royal pupille n'a-t-il pas été sacré? Vous étiez l'un des grands officiers de cette cérémonie ; Vos nobles frères y figuraient aussi.*. Ne sont-ce pas là des engagements formels qu'il vous est impossible de rompre sans donner un démenti à la foi jurée, à votre renommée de droiture, à l'ensemble, en un mot, de votre conduite ? Tout cela est-il vraij Sire de Coucy ?

—Tout cela est vrai, madame, répondît Enguerrand d'un air sombre.

— Eh bien ! donc, en ce moment de troubles et de déchirements impies, réprit là reine, ceux qui ont pensé que vous déserteriez la cause d'un enfant, confié par un père mourant à votre honneur de sujet et de chevalier, ceux-là vous ont fait la plus sanglante injure, et vous àevez...

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— Pardonnez, madame, interrompit le sire de Coucy, Nul ne m'a fait semblable confidence. Aucune propo^ sition n'est arrivée jusqu'à moi.

— Oh ! je le sais, continua la reine. Tenez, ajoutât-elle en montrant un parchemin, voici copie de la lettre qui vous a été remise aujourd'hui même par l'écuyer Wallerand.

— C'est la vérité, dit Enguerrand au comble de la surprise. Votre Grâce est bien servie. J'ai reçu, en effet, il n'y a qu'un instant cette missive du comte de Boulogne. Mais je ne puis comprendre commentée document est tombé entre vos mains. Au surplus. Votre Grâce le voit, le comte ne me dit rien ; on me parle va« guement de conseils que j'aurais à donner.

— N'usez pas de détours indignes de vous, sire de Coucy. Vous savez parfaitement quel rôle on vous destine, et d'ailleurs demain des offres plus formelles vous seront faites^ j'en suis informée ; mais ce que vous ne savez pas, je vais vous le dire. La ligue des conjurés a perdu ses plus fermes champions ou du moins les plus puissants : avant de me mettre en route pour Coucy, j'avais ruiné les plans qui avaient coûté tant de réflexions et d'intrigues. Le comte de Boulogne est rentré dans le devoir...

— Le comte de Boulogne, madame ! lui, qui m'écrivait!...

— Lisez, sire de Coucy; vous connaissez le seing de Philippe.

La reine tendit à Enguerrand un écrit que celui-ci parcourut avidement. En effet le comte de Boulogne déclarait en termes formels qu'il détestait l'idée de révolte-qui s'était emparée de lui ; il jurait fidélité au roi

son neveu, s'engageait, snr son salut, à concourir avec la régente aux mesures les plus efficaces pour affermir sa couronne.

Enguerrand était stupéfait.

— Lisez encore ceci, noble Enguerrand, continua la reine en lui donnant un nouvel écrit.

— Thibaut de Champagne fait la même déclaration ! s'écria Enguerrand. Je vous crois, madame; mais je comprends moins facilement la réduction du comte de Boulogne.

— Voulez- vous que je vous en dise le mystère? demanda la reine en souriant. Un peu d'adresse a opéré ce miracle. Des agents m'avaient avertie de la réunioa des confédérés sur la route d'Orléans ; j'aurais pu les surprendre et m'en défaire d'un seul coup; mais je frémis à l'idée de verser le sang, et, quand il s'agit du plus noble sang du royaume, la pensée seule de le répandre me fait horreur. J'ai usé de mon empire sur le comte Thibaut. Un billet, qui lui a été remis au moment où il sortait du conciliabule, Ta amené à m^ pieds. Par lui, j'ai su tous les secrets de la conspiration, les divisions qui la troublaient, la défiance qui régnait entre les chefs qu'elle s'était donnés, et enfin le parti qu'ils avaient pris de vous mettre à leur tête pour faire cesser ces rivalités personnelles. Dès lors j'ai été maîtresse de mes ennemis; mon rôle était tout tracé, et l'événement a donné gain de cause au bon droit. Le comte de Boulogne, visité par Thibaut, a compris, ce qu'il n'avait pas fait d'abord, qu'en vous plaçant à la tête des confédérés il avait fait l'acte le plus impolitique; privé de l'appui du comte de Champagne, (jui lie lui c^cha pas son sincère ?çtQUf à 19^ cciuse du rpi,

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