BLANCHE DE CASTILLE
Philippe a vu qu*il lutterait inutilement contre vous, si l'issue de la conspiration vous était favorable. Pour qui donc aurait-il dépouillé son neveu du royaume de France? Il ne pouvait consentir à voir passer sur votre front la couronne .royale. Il s'est soumis... Peut-être ce cœur orgueilleux et rongé par l'ambition n'a-t-il fait qu'ajourner la réalisation de ses rêves. Mais, sans vous en dire davantage, je suis mcdtresse de lui. Enchaîné par la reconnaissance et un serment prêté sur les saintes Écritures, Philippe serait le plus félon et le plus ingrat des hommes si, de longtemps, il conspircût contre moi. Le duc de Bretagne seul persistera dans son dessein; mais, j'en prends à témoin la mémoire de mon royal époux, Pierre de Bretagne se repentira de sa félonie. £ût-il derrière lui toutes les forces militaires de l'Anglais Henri III, ses projets seront déjoués. En ce beau pays de France, Ënguerrand, il suffirait d'un mot pour lever toute la nation contre l'étranger, contre l'Anglais surtout, l'ennemi acharné de notre repos. Et vou^-même, loyal et fier Français chérissant votre pays, consentiriez- vous à vous appuyer sur ce peuple égoïste et barbare pour porter la guerre civile dans les États de votie prince? Rappelez-vous que, sur le champ de bataille de Bouvines, l'illustre Philippe- Auguste, père de mon époux, proclama votre vaillance et celle de vos frères. Eh bien, tandis que, sur les rives de la Meuse, vous mettiez en déroute les confédérés allemands et flamands, les Anglais faisaient une diversion en Poitou dans l'espoir d'arriver au partage du royaume. Mon époux leur fit cruellement expier ce mauvais vouloir; mais leur haine avide ne subsiste-t-elle pas toujours?... Non, non,
sire de Coucy,^ce n'est pas sur l'Anglais qne vous vous appuierez pour élever votre fortune. D'ailleurs le duc de Bretagne serait votre compétiteur; après avoir combattu contre nous, il vous faudrait, en cas d'un succès impossible, disputer le^prix de la victoire au duc de Bretagne... Ces luttes sanguinaires sont-elles dignes de vous? Et dans quel but vous y jetteriez- vous? Dans le dessein d'usurper une couronne que vous avez pour ainsi dire affermie sur la tête de mon fils et que vous avez juré solennellement d'y maintenir? L'ambition, ou, laissez-moi le dire, un fol orgueil ne vous entraînera pas si loin : vous nous resterez, car trop de démentis seraient donnés en un seul jour à vos paroles, à vos actes, à votre devise même, que je retrouve sur ces murs comme l'expression de votre loyauté.
En -disant ces mots, qu'elle prononça avec chaleur. Blanche étendit la main vers un écusson sculpté audessus de la cheminée, et dans lequel se lisait, en effet, la devise à la fois si fière et si simple du sire de Coucy :
« Je ne suis roy, ne prince, ne comte aussy, « Je suis le sire de Coucy. »
Enguerrand tourna involontairement les yeux vers cette devise qu'il avait adoptée depuis peu, et sentit le rouge de la confusion lui monter au visage. Les paroles de la reine avaient fait une profonde impression sur lui; mais, faut-il le dire, trop d'idées ambitieuses avaient fermenté dans son esprit et y avaient été entretenues par les suggestions audacieuses de sa mère, pour qu'il y renonçât de prime-abord. Loin de là, ce que la reine lui disait de sa réconciliation avec les comtes de Champagne et de Boulogne était plutôt de
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nature à flatter son espoir qu'à le détruire. Il était trop habile politique pour ne pas savoir que, si ces grands seigneurs avaient eu recours à lui, ils avaient été guidés bien plus par leur intérêt personnel que par l'intérêt général. C'était par W noblesse française qu'Ënguerrand était véritablement appelé : il ne savait rien encore de ce qui s'était passé dans la réunion que nous avons rapportée; mais il devinait que ni le duc de Bretagne, ni Philippe, ni Thibaut ne l'auraient appelé si la proposition n'eût été faite par un de ses amis. En ces temps agités, en présence d'un droit des gens soumis à chaque instant à des éventualités de toute nature, au faîte de la richesse et de la renommée, excité d'ailleurs par une mère qui, née sur les marches du trône, n'avait jamais pu s'y asseoir, est-il étonnant qu'Enguerrand ait chancelé ? Mais en même temps qu'il embrassait d'un coup d'œil les chances favorables, il était trop prudent pour se laisser pénétrer avant que les membres de la noblesse se fussent prononcés.
[Enguerrand le Grand.]
— En vérité, madame, répondit après un moment de silence le sire de Goucy, Votre Grâce possède à un haut degré l'éloquence qui persuade et séduit... Il serait à désirer que la France entière entendît des paroles aussi nobles que celles que vous venez de prononcer ;
elles exciteraient l'enthousiasme et l'admiration. Quant à moi, je partage votre haine contre l'Angleterre, avec d'autant plus de liberté que je n'ai pas, comme Votre Grâce, des parents dans cette île. Mais, qu'il me soit permis de le répéter, je ne fuis me désister de prétentions que je n'ai pas exprimées ; je ne puis abdiquer un commandement que non-seulement je n'exerce pas, mais qui ne m'a même pas été offert. Si, comme le dit Votre Grâce, qui est merveilleusement instruite de ce qui se passe chez ses adversaires, des propositions, séduisantes pour mon amour-propre et mon ambition, doivent m'être faites bientôt, c'est alors que je dirai hautement ma pensée, et, en tout cas, je n'irai pas chercher ailleurs qu'en France un appui et un auxiliaire... Votre Grâce voit les choses plus sombres qu'elles ne le sont en réalité. La défection des comtes de Champagne et de Boulogne devrait vous rassurer davantage. Sans doute leur retour à votre cause est sincère?...
— Vous en doutez peut-être ! Je voudrais, sire de Coucy, être aussi assurée de ne pas vous compter à l'avenir parmi mes ennemis que je le suis de la fidélité de Philippe et de Thibaut. Ce que j'ai fait et ferai pour eux est considérable ; mais de quel prix pourraisje jamais payer les services et les talents d'un homme tel que vous !
La reine hésita un instant et reprit en donnant à sa voix l'inflexion la plus affectueuse :
— Parlez, sire Ënguerrand; est-il en ce royaume une charge, une principauté, un titre, quelque chose enfin qui tente votre ambition, ou qui flatte seulement vos désirs?... Si j'en puis disposer, parlez...
Enguerrand, levant le front avec fierté, montra sur Fécasson sculpté le dernier vers de sa devise :
« Je suis le sire de Coucy! »
Puis, fléchissant le genou devant la reine, il ajouta respectueusement :
— L'heure est avancée. Votre. Grâce a besoin de repos ; les femmes de ma mère et ma mère elle-même vont se rendre ici pour vous servir comme il convient, tout en respectant votre volonté de demeurer incon* nue. Votre Grâce a-t-elle des ordres à donner aux serviteurs qui l'ont accompagnée?
— Ainsi vous ne voulez rien promettre] dit la reine avec amertume. Est-il possible que le sire de Coucy ait besoin de réfléchir, de peser Les chances favorables ou contraires, avant de se déclarer traître ou fidèle ! Je n'ai pas besoin de femmes ici, continua Blanche en s'animant. Je ne dormirai point en cette maison : mais j'y resterai jusqu'au point du jour, sous la garde de mes deux serviteurs. Veuillez me les envoyer, sire Enguerrand, et terminons un entretien que j'étais venue chercher avec meilleur espoir.
— Souffrez que, du moins, ma mère vous salue avant la nuit, madame.
—Votre mère, sire de Coucy ! C'est une noble femme par le cœur comme par la naissance, mais un orgueil démesuré règne dans son esprit. Ses conseils, ses inspirations seront fatales à votre gloire, à votre vie peut-être. Son grand âge la dispense de me rendre de vains honneurs qui cachent pour les princes tant de perfidie et d'ingratitudç ; ne Iç^ dérangez pa§. Ençprc}
une fois, je veux voir les deux chevaliers qui m'ont suivie.
En ce moment un griand tumulte se fit entendre. La porte de Tappartement s'ouvrit, et deux hommes entrèrent précipitamment, Tépée à la main.
— Tout est perdu, dit l'un d'eux, les rebelles sont au château... Macramé, je mourrai à vos pieds ou je vous protégerai.
— Comte de Champagne, dit Enguerrand qui avait reconnu Thibaut et derrière lui Philippe, la reine de France n'a pas besoin dans ma maison d'autre protecteur que mon honneur de chevalier. Quoi qu'il arrive, la vie de la reine, la vôtre même et celle du comte de Boulogne sont en sûreté.
La dame Alix parut alors sur le seuil de la porte. Sa figure avait une expression de triomphe et d'orgueil qui fit tressaillir Enguerrand.
— Mon fils, dit-elle avec exaltation, venez, la couronne vous attend !
— La couronne ! répéta le comte Philippe d'un air sombre. Oh ! je me suis trop pressé.
Des gardes furent, sur l'ordre d'Alix, placés aux issues de la chambre, et la vieille dame, entraînant avec elle Enguerrand, sortit après avoir salué la reine.
Une scène réellement extraordinaire attendait le sire de Coucy. La grande salle du château était encombrée d'une foule de chevaliers dont les armures brillantes et les costumes splendides reflétaient les lumières, et étincelaient aux regards surpris d'Enguerrand. Ces hôtes nombreux s'étaient mêlés à la compagnie qui, attendant le retour du sire de Coucy, ne s'était point encore retirée, Une agitation extrême ré-
gnait dans tous les groupes ; mais, quand Enguerrand parut sur le seuil de la porte, un silence solennel s'établit; les rangs s'ouvrirent pour livrer un passage au sire de Goucy, et celui-ci ayant traversé majestueusement la salle, alla, en compagnie de sa mère, se placer au haut bout devant le fauteuil qu'il occupait un moment auparavant. Jetant les yeux sur l'assemblée, il reconnut partout des visages amis : c'était la fleur de la noblesse de France, et, de quelque côté qu'il se tournât, Enguerrand voyait un compagnon d'armes ou un parent. Au premier rang était son gendre, le comte de Guines; venaient ensuite les comtes de Glermoût, de Rethel, de Verneuil, de Senlis, de Soissons; les barons de Trébécourt, de Boves, de Picquigny, de Rosoy, de Dampierre, etc., etc. Enguerrand vit ses deux frères Thomas de Goucy, sire de Vervins, et Robert, sire de Pinon, venir prendre place, l'un à sa droite, l'autre à sa gauche; 3es trois fils, ses filles, dont l'une portait la couronne royale d'Ecosse^ se groupèrent autour de lui ; dans le fond, les officiers de ôa maison^ ses pages, ses varlets, les femmes de sa mère et celles de ses filles, dans l'attente de quelque événement extraordinaire, se tenaient immobiles et silencieux, les yeux fixés sur leur noble maître. Les écuyers Wallerand et Richard, qui n'osaient pénétrer dans la salle, se tenaient à la porte, avançant seulement la tête pour ne rien perdre de ce qui allait se passer.
L'histoire de la maison de Goucy, d'accord avec l'histoire de France, rapporte que, dans cette circonstance, un des seigneurs, qu'on croit être Robert de Breux, beau-firère et oncle d'Enguerrand, prit la, parole au nom de la noblesse de France. Il fit un discours
pour exposer que Fétat du royaume exigeait qu'une maiu ferme et habile prît les rênes du gouvernement; que Blanche de Gastille, à la vertu de laquelle tous rendaient néanmoins hommage, avait méconnu et blessé les droits de la noblesse; qu'elle entendait gouverner à sa guise, disposer des grands fiefs comme elle le voudrait, et isoler le jeuae roi loin de ses protecteurs naturels, les seigneurs et princes du sang; que d'ailleurs elle n'était pas Française', et que la nation ne pouvait consentir à être gouvernée plus longtemps par une étrangère... C'étaient ces motifs réunis qui avaient déterminé les barons et seigneurs de cette partie de la France à secouer le joug de la reine régente. Mais les chefs qu'ils s'étaient donnés les ayant trahis en se soumettant, ils avaient, eux chevaliers présents au château de Goucy, décidé que toute alliance avec les comtes de Champagne et de Boulogne serait rompue; que celle avec le duc de Bretagne devait également cesser, ce prince, plus ambitieux que dévoué à la cause française, ayant appelé à son aide le roi d'Angleterre Henri III. En conséquence, après avoir mûremeni examiné les titres de divers candidats, ils avaient reconnu que nul, parmi les seigneurs de France, ne réunissait à un plus haut degré qu'Enguerrand .de Coucy les grandes qualités et les vertus qui rendent un prince digne de commander à une nation. Ils venaient donc offrir à Enguerrand de Coucy, non pas seulement une régence, qui ne serait qu'un prétexte de troubles et de
discordes, mais la couronne de France elle-même
Un mois environ après cette nuit mémorable, les écuyers Richard et Wallerand, attachés alors au service d'Enguerrand de Coucy, fourbissaient des ar-
mures dans le rez-de-chaùssée de la tour qu'on nomme encore aujourd'hui la tour du Rot, Richard était soucieux, et Wallerand lui-même, en dépit de son impudence, se montrait inquiet et a})attu.
— Je commence à croire, dit Richard, que la chance s'est définitivement déclarée contre nous. Rien ne réussit au gré de notre maître; ceâ barons, si empres-* ses à le pousser en avant, se hâtent avec une prudente lenteur d'envoyer les levées qu'ils ont promis de faire sur leurs terres. Depuis quelques jours, nous sommes régulièrement battus deux fois sur trois ; la reine s'approche à chaque instant davantage, et, si les renforts tant de fois promis n'arrivent pas bientôt, à peine aurons-nous assez de monde pour défendre la porte du château. Que penses-tu de tout cela, Wallerand ?
— Ce que je pense est aussi limpide que l'eau de la Fontaine ferrée, répondit Wallerand en haussant les épaules. Quand, il y a un mois, j'ai vu le sire de Coucy mettre en liberté et reconduire lui-même, avec les
.égards d'une exquise galanterie, la reine Blanche de Castille, que le sort avait mise à sa merci, j'ai dit : Cet homme-là est fou. Vouloir allier la révolte avec ces susceptibilités chevaleresques, c'est une puérilité impolitique, impardonnable, dont le sire de Coucy recueillera le fruit. Et encore si, en ouvrant la cage à la reine-mère, il avait retenu les comtes Philippe et Thibaut, la faute eût été moindre... Mais il s'est montré grand et magnanime jusqu'à la démence, et aujourd'hui les comtes de Champagne et de Boulogne sont à la tête des forces de la reine. Mon opinion est que nous avons eu tort de prendre le sire de Coucy pour un aigle.
146 LES SIIBS AS GOUCY
-rr Que vovilaift-to donc qu'il fit?
•r- Ga qufii j'aurais fait moi-mâmo... oo qua j'ai foit quapâ j'ai craint que ee'yi^Uard de la routa d'Orléans ne nous trahît...
— Mais tu n'y songe? pas ! C'eut été uu assassinat abomiuable. La reine était venue ici sur la foi de TbosH *pitaUté, les coq^tes de Qhaiapagne et de BoulgtgAe étaient dans lei même cas; Enguerrand ne pouvait les mettra à mort sans se déshonorer*
Wallerand, pour toute réponse, haussa les épaules. En ce moment, la porte s'ouvrit à deux battants; un page souleva la portière qui la recouvrait et livra passage à la mère du sire de Coucy. Toiyours altière et énergique, la vieille dame était néanmoins plus sonabre que d^ coutume, et, m passant près dps écuyers, elle s'arrêta un moment pour ei^an^iner feur besogne.
— Bien, mes braves I dit-elle d'une voix sourde. Polissez des arniures, effacez les marques qu'y ont laissées les haches et les javelots de no.s enne^lis. Mais aiguisez le fer des lances et des épées, car Içi lutte n'est point finie, et Iç succès restera demain £^u parti qni portera les meilleurs coups.
— : Si par porter Votre Gr&ce entend recevoir, répliqua Wallerand, que les signes de son compagnon ne purent empêcher d^ parler, assurément le parti de monseigneur Enguer|*and sera le plus foir^ : il n'est' pas, sur ces cuirassés et ces morions, l'espace d'un besan qui ue soit marqué et défoncé.
— Demain des renfctrts ppus arrivent, reprit f^vçc ha\*teur Alix de Diçeux. Jusque-là, faites ycitre devoir et retenez votre langue imprudente.
Elle traversa la salle, et entra dans Tesc^liair qui
cfln(Juisî^it à l'étage ^HP^we^, Jï^l^ité pw b s^re de Goucy^
— J^hl GQi^ti^ui^ ^VaUf^rijRcl, s\ Iç sire (JeGoupy ^^^ li^ ippiiié de la to^v^i^ 0'&me ^^ ^ uoUe ^lère, il ser^i^ ayant huit jours sur le trône çlp F^anç^, iço\ paisible et glo^eiu^. Ce n'est pa^ \9t dame Ali:^ q^^ eût i|^e)âçhé la reine fit §es 0^ux champions! pie youlfût, ellp, qu'ils fqs^çn^ tq^s retenus ^\\ château et envoyés plu^ tard l^^T^ ç(çi l'rimce avec le j^iinp r^^ij. C'était ^nçi ^wimesure,mais encore valait-ell^ m^evi^ gue ce qui s'çsitfait^.
r— Homnie aangu^Ç^ife, saqsfqi, ^analoy^u^él dit vnp vpîx derrière Wallera^pd,
— La folle I s'écria Riphar^ e^ reçQ^fiais^Df U ni^Iheureuse Bertl^e, qui venfi^it d'ept?eç. Que veux-tu, pauy^ insensée ? Tu ne cpiqpreqçls rieii ^ux çl^osps raisonnables, et tf^ triste cervelle vqudrait ;*égeuter le mondCé'
— Laissp-lî^ dirpj ajpufa T^aller^ncl çtn riauf; elle va probablement upus tirer nqtre hqro^cope.
— Qm dit ma raison troublée, reprit Berthp e^^ s'î^ seyant près des écuyers, je ue sais sj pela p3t vrai; mais d'étranges tableaux se pressent çlsins mes pensées incertaines... ]je pç^ssé, je ^ -publie; le pfé^pnt, je rigpore.». Il me semble que jjp vois l'avenir..., L'avenir, rpqge, sanglant j bqrriblp!... J'entends des voix incqnnues qui murm^r^^ fk ^^s oreilles ^és parples mystérieuses et fatales. Dans vpus ^eu3^, il y a u^ homme qui n'est point encore perverii-r La grftpe peut encore le toucher et le conduire au repentir.;. L'autre est la proie du démon dp l'fLmhitipn*.. ses mains sont teintes d'un sang innocent... soil pœur est égoSst^ et vide... Cet hppi^e mo,\irra b.ipnt^t^
i4g LES SIRES DE COUCY
— Peste soit de la folle ! dit avec colère Wallerand, tandis que Richard demeurait tout pensif. Je ne nie point l'ambition; mais quant au sang innocent, un ennemi n'est jamais innocent à mes yeux... pas plus que l'homme qui peut me nuire.. •
— Tu mourras, te dis-je, ajouta Bertheavec cette assurance habituelle aux malheureux afOigés de son infirmité. Tu mourras en expiation du meurtre d'un vieillard. Rentre dans ta conscience, dis si je mens, et reconmiande ton âme à Dieu.
— Bien , bien , continua Wallerand , plus troublé qu'il ne le voulait paraître. Je mourrai un jour ou l'autre, je le sais ; tes pronostics sont infaillibles.
— C'est aujourd'hui même, homme endurci, que ton âme partira pour l'enfer... Au printemps qui vient, j'irai cueillir la violette sur la tombe où tu seras enseveli.
— Passe-moi, Richard, l'épée de monseigneur Enguerrand, dit Wallerand en affectant de ne faire aucune attention aux propos de Berthe ; cette fine lame a reçu et donné maints coups de pointe et d'estocade ; peut-être est^l besoin de l'affiler à neuf.
— Hélas ! reprit Berthe en voyant passer sous ses yeux l'arme à riche poignée que l'écuyer allait mettre en état. Le sang qui rougit cette arme a été versé dans une querelle impie. L'antique honneur de la maison de Coucy a glissé et s'est éclipsé dans la lice dangereuse de l'ambition... Mais la vengeance est proche; j'entends la voix qui chaque jour me parie... « Il a tiré Tépée contre le roi, dit-elle ; sa propre épée lui percera le cœur. »
La folle se leva à ces mots et sortît lentement de là
salle, laissant les écuyers préoccupés de ces sinistres prédictions.
[Engnerrand le Grand.]
Pendant ce temps, la mère du sire de Goucy montait lentement Tescalier de pierre du premier étage. Arrivée à la porte de l'appartement de son fils, elle entendit parler avec vivacité, et, comme le page qui la précédait allait soulever la tapisserie qui masquait l'entrée, elle l'arrêta et prêta l'oreille.
— mon père, mon noble père, disait une voix douce et suppliante que la dame Alix reconnut pour celle de sa petite-fille, la reine d'Ecosse, permettezmoi de vous conjurer de renoncer à cette fatale entreprise. Mes oncles, vos frères bien-aimés, un moment éblouis paf l'éclat trompeur de cette grandeur soudaine, déplorent maintenant leur égarement : sans doute ils ne vous abandonneront pas dans la lutte ; mais ils gémissent en secret contre les suggestions qui ont mis votre vie et votre honneur en péril mortel... Mes frères, faut-il vous le dire? combattront jusqu'à la dernière pulsation de leur cœur, pour défendre votre personne chère et vénérée ; mais, hélas I ils pleurent comme moi sur l'issue inévitable de ces combats : succès ou revers, leur honneur, pardonnez-moi si je le
150 LES SitÎES !)E COUCY
àis sanis âétoùrs... leur hônneui* leur semble perdu. Ce n'est, disent-ils, qv'en foulant aux pieds des ser^ ments sacrés que notre père peut s'asseoir sur un trôae dont il était Tappui... Mon père, par pitié pour eux, pour moi, pour vous-mênie, désistez-vous de ces projets ambitieux...
— Levez-vous, Marie, dit le sire de Coucy. Si c'est la crainte d'une défaite qui jette ce trouble dans mes fils et mes frères, qu'ils se retirent de la lutte çt se joignent au parti le plus fort. J'ai trop marché pour pouvoir rétrograder. Choisi, élu par mes pairs, je n'ai point recherché l'honneur (jii'ils m'ont Fâîl ; mais ce serait trahir med amis que de décliner lé commandement au moment du péril. Sans doute j'ai toujours au fond dii cœur le souVenir des serments que j 'ai faits aîi roi défunt, à sa veuve et au jeune prince lui-même. Mais ces serments, Marie, c'est surtout à irioh iJays,^ sa grandeur, à son bonheur, que je les ai prêtés... Des troubles affreux agitent la nation, des vassaux ambitieux se disputent le pouvoir, le pauvre peuple souffre et verse dés larmes de sang sut^ les maûk qui î'accàbleht... ie me dévoue, nia fille, j'acceplfe ce qui m'a été offert, je le défends piatce que ce serait lâcheté que d'abàndohnei* les hommes qui m'ohl jugé digtie de portéi* iin gtand fardeau. Est-ce àù ihoment du péril, au milieu de chances contraires, que je puis délaiâsët* ceux qui jUs^ qu'ici m*oht prêté leu^ appui ?
— Vous vous abusez, tnon pèi^e... Il n'est pas un seul des barons qui vous ont mis aU cdmtûaudenlèht qui ne i^egfetté matuteuant sdU itnpi'uâeiice. Meus ici même, ài-jë besoin de VbUs le dire? là tristesse est dans tous les bcteufô ; vos oftîdiehs, vos serviteurs, de
PRÉDICTîéN RèALÎSÉE IB4
même qiie ttttl* faHàille, portent sttt léUi« trtiits Tafflictioti flotit ils Sbtit frappés... G*éSt ttattins la rtiiné matérieiliê ùé nôtre maison qu'ils déplot^ntj tjùe la ehutë proftttdfe qui âttëtid l'hbttheùr dfe vbtte iiotn;.. Je hë qtiittérai pas vos genoux, inoti père ! prbteiéttézrildi dé faire tih retour sur VOtis-même : céttfe cWforihe Vbùis brûlerait le froîit. Lfe diadèniie est tin lotira ftti'deiitt lorS mêiîié ijti'bû Vé i-eçu par de^ voies légîtltoëte. Mon royal têpoui à bîett souVëtit verèé dans iiibn sein les aùgoisses et les ennuis qu*il reciiteillait stit Té trône. Dans ces confidences, j'ai appris à connaître les misères atlachées aùi grandeurs de la terre... Mais un trône usurpé doit être une couche d'insomnie et de remords... Vous, Si grand, si noble^ si digne du bonheur terrestre et de la félicité éternelle) voulezvous donc perdre tout 6 la fois pour satisfaire eét orgueil excité par une mère ambitieuse ?
— Ma fille! vous oubliez que vous parlez de ma mère!... Levei-vous. Vos paroles ne iiiiB tttiuvëht pas insehsible; elles font, je iie lé nie iJas^ vibrer en moi des pensées;.. Mais retiirez-vous, et liedssez^moi porter seulj dans le silence de la réflexion, le fardeau qùte les cireoûSt&Uces m'bnt imposé; Quelle que soit ma détermitiatio», S)[)yez certaine qu'elle sera digne dé mamaisoil et de moi-même.
La jeune reine jeta ses deux blras autour du cou de feoti père-, l'étreigjilt aveb force, fet sortit par ttué porte intérieure, en essayant de dissimuler les larmes qui baighaient son visage; Enguerrand, resté seul, passa à plusieurs reprisés la main sur son front, et demeura longtemps pensif. l\ marcha enfin Vers un boin dte l'appartemetit dû, sUr une table eduvertë d'tiii Hèfaé
tapis, une couronne royale était posée sur un coussin de velours. Enguerrand, les bras croisés sur sa poitrine, considéra pendant quelques instants cet insigne et d'autres ornements que, selon tous les historiens, il avait déjà fait préparer en vue de son avènement... Ses yeux, fatigués de l'éclat des pierreries qui ornaient le diadème, se détournèrent peu à peu et tombèrent sur la devise que nous avons déjà citée, qui brillait en lettres d'or au-dessous de la bannière de Coucy. Et il répéta à voix basse :
« Je ne suis roy, ne prince, ne comte aussy, « Je suis le sire de Coucy. »
— C'était un rêve, ajouta-t-il.
Et, saisissant une écharpe de soie qui se trouvait sur un siège, Enguerrand en couvrit la couronne; puis, étendant la main sur ces emblèmes séduisants, il murmura quelques paroles inintelligibles.
— Mon fils, dit une voix qui le fit tressaillir, j'apporte une heureuse nouvelle : les renforts que vous attendiez sont en route ; vous pouvez maintenant compter sur la victoire.
— Viennent-ils réellement, ma mère? demanda Enguerrand en reprenant son sang-froid et un visage impénétrable.
— Ils seront demain aux plaines de la Fère.
— Demain !... demain, répéta le sire de Coucy, tout sera fini.
Ce fut le tour d'Alix de tressaillir. Elle n'avait pas perdu un mot de la conversation d'Enguerrand avec Marie d'Ecosse. Elle frémit de la crainte de voir pour toujours ruinées des espérances si longuement nour-
PRÉDICTION RÉÂLISËE 153
ries, et cela au moment même où elles semblaient si près de leur réalisation,
— Reculerez- vous? s'écria-t-elle avec anxiété.
— Je ne reculerai devant rien de ce qui pourra contribuer à rhonneur de ma maison, madame. Mais, continua le sire de Coucy en prenant avec respect la main de sa mère, veuillez me permettre de vous reconduire en votre appartement ; de graves soins me réclament.
Alix prit en silence la main gui lui était offerte, et bientôt elle fut rendue chez elle. Avant de la quitter, Enguerrand lui demanda encore :
— Les renforts sont-ils considérables?
-r Assez pour vous donner gain de cause.
Le sire de Coucy. laissa retomber la portière de tapisserie, et dit quand il fut seul sur l'escalier :
— Je puis maintenant me soumettre sans honte. J'ai la force en main et suis l'arbitre de mon propre sort.
Par son ordre, un page alla chercher l'écuyer Wallerand; mais il revint seul et la figure bouleversée. Wallerand venait de mourir d'un accident aussi bizarre qu'inattendu. En attachant une armure à un trophée d'armes dans la salle du rez-de-chaussée, il avait ébranlé la grande bannière aux armes de Coucy % qui était attachée à la muraille; elle était tombée d'aplomb sur sa tête et lui avait fendu le crâne.. • Il était mort sans prononcer une parole, à la grande stupeur de son ami Richard, qui voyait ainsi se réaliser la prédiction sinistre de la folle. Enguerrand donna quel-
1. Les sires de Coucy portaient : Fascé de voir et de gueules. Supports : deux lions d'or. Cimier : un lion issant du méflie.
184 IM StÂES DE COtJCt
ques regrets à Wallerànd comme à un vaillant homme d^armes; mds, préoccupé de choses impoi'tantés, il y revint bientôt. Un aUtré ôcnyer fiit mandé, Uh second, un troisième, vinrent également, et récurent des n^essages, Fun pour la reine Blanche de Castille, qui était alors à Saint-Quentin, les autres pour les deux frères d'Enguerrand, Robert de Pinon et Thomas de Yervins. Les fils du sire de Coucy furent appelés par leur père à une conférence dont ils sortirent les yeux rayonnants de joie. Des préparatifs de *départ se firent en toute hftte, et le lendemain, au point du jour, Enguerrand de Coucy sortit de son château sans que rien de ses projets eût transpiré. Au moment où il allait franchir la dernière enceinte de murailles, une femme se présenta devant lui.
— Malheur ! malheur! dit-elle. Il a tiré l'épée contre le roi, sa propre épée lui percera le Cœur.
Enguerrand sourit avec calme en passant devant la pauvre Berthe, qu'on a reconnue à ces paroles; il maf^ cha de toute la vitesse de son cheval, et eut bientôt laissé derrière lui la ville et lé château de Gouoy. Ses fils galopaient à ses côtés et respectaient son silence. Ils avaient pris là direction du nord, et, comme les chemins étaient en cette saison fort mauvais, ils durent, au grand regret d'Enguerrand, s'arrêter vers la moitié de Taprès-midi. Les uns disent qu'ils passèrent la nuit à Crécy-sur-Serre, d'autres prétendent que ce fût à Marie ; toujours est-il que, vers neuf heures du matin, Enguerrand de Coucy et ses trois fils arrivèrent dans les environs de Vervins, sur les bords d'une pe* tite rivière, près d'un viUage qu'on nommq Gersis. Presque au même instant parut sur la rive opposée
PRÉDICTION ÀÉÂLiSÉE 1^5
title fteinmé à cheval qù'Ènguertâiid rêëonhùt sàûs peine pour Blanche de Càstille : les cbmtës de Champagne et dé Bbuldghe étaient à ses côtés ; dèrHèt^è eut se tenaieiit à distâflce unô douzaine de fchèvaliërs. Enguerrand, levant la vîsièré de son casiquè, se Bt i*ecônnaître à soil tout», et demanda à haute voix si Sa Grâce la reine régente de France voulait le recevoir en conférence;
— La reine vous attend, sire Ënguerrànd, comme amie bien plus ëiicorfe que comme régente.
En ce moment, ïhomas dé Vôrvins et Robert de Mnon rejoignirent leur frère aîné, qu'ils serrêreht tbur à tour dcins leurs bras, et cette troupe, formée de la famille de Goucy tout entière, se disposa à passer à gué la petite rivière. G*est alors qu'eut lieu tih évéhement sur lequel aucun doute né saurait être élevé. Enguerrand était entré lé premier dahs l'èau ; mais, soit que son cheval fût saisi par le froid, sôit que l'animal fût naturellement rétif, il se cabra, broncha contre line pierre au fond de l'eali, et renversia son CaValiër. La chute fut si rapide que nul ne put l'empêchei*. Cependant, comme la rivière était peu profonde, on s'attendait à voir le sire de Goucy se relever. Il reparut en effet au-dessus de l'eau, mais dans un état qui arracha un cri d'épouvante aux assistants. La secousse qui avait précipité Enguerrand dans la rivière avait Mi sortir son épée du fourreau; il était tombé sur la pointe, qui lui avait traversé le corps *,..
On juge du désespoir des fils et des frères du sire de Cotlcy. Transporté sur la rive oii se trouvait la
1, Voyez à cet égsfrd D. Daplessis, JoTet, Lalouette, et teuB les historiens àt là Maison de Coucy,
reine, qui déjà avait mis pied à terre, Engaerrand fat à l'instant entouré de tons les chevaliers présents. Il n'était point encore mort, mais la vie le quittait peu à peu. Quand il ouvrit ses yeux mourants et qu'il se vit soutenu par la reine de France qui pleurait sur lui, des larmes roulèrent sur ses joues. Il fit un effort pour parler. ,
— Je venais implorer mon pardon, Madame... Je me confiais en Votre Grâce... Maintenant je suis plus sûr encore d'obtenir merci... Je vais mourir, Madame... Mes enfants connaissaient mes intentions... mes frères aussi... Daignez étendre sur eux le bienfEut de voixe indulgence... Je meurs sujet du roi Louis le neuvième l
Arrachant alors d'un violent effort son épée, qui était restée dans la plaie : .
— Voici mon épée, Madame... La folle avait raison! Dieu me. soit en aide !
11 jeta aux pieds de la reine l'arme sanglante et retomba sans proférer une plainte. Seulement, lorsqu'il rendit l'âme, on l'entendit murmurer :
— ma mère !
Accablés par la douleur, doutant encore d'un malheur aussi soudain, les fils et les deux frères du sire de Coucy le regardaient sans pouvoir articuler une parole. Ce fut la reine qui, avec ces inflexions pleines de douceur dont elle avait le secret, rompit la première le silence.
— Chevaliers, dit-elle aux Coucy, votre maison a fait une grande, une immense perte ; mais le roi mon fils la ferait plus grande encore, si de valeureux rejetons de ce grand homme ne restaient pour soutenir
rédat ' de son nom. Oublions tout en présence de ce grand désastre, tout, excepté la gloire d'Enguerrand de Coucy. Paix à sa cendre, à laquelle nous rendrons nous-mêmes les derniers devoirs. Sire de Coucy, continua-t-elle en s'adressant au jeune Raoul, qui, comme l'aîné de la maison, succédait à Enguerrand, reprenez l'épée de votre noble père ; teinte de son sang, elle vous rappellera sa loyauté et vous affermira dans les sentiments de fidélité que je vous connais.
— Je me voue à votre service et à celui du roi, dit le jeune homme en sanglotant, tandis que la reine lui remettait Tépée de son père. Je saurai effacer un moment d'erreur par une vie entière de dévouement...
Quelques jours après cet événement, les restes mortels d'Enguerrand de Coucy furent déposés en grande pompe dans Tabbaye de Foigny, où reposait déjà son père. La mort du chef des conspirateurs avait dissous la ligue des seigneurs de l'est et du nord. Le. duc de Bretagne ne tarda pas à être soumis lui-même, et le règne de saint Louis s'établit enfin, grâce à la fermeté de Blanche, sa mère. Quant à Alix de Dreux, retirée au couvent de Rosières, elle y mourut fort âgée, toujours fière, toujours ambitieuse, et essayant d'exciter chez ses petits-fils les passions qui la dévoraient. Ses efforts échouèrent, car saint Louis n'eut jamais de plus fidèle serviteur que Raoul II, sire de Coucy.
ISS LkS StRÈS bE COUCT
LéaSNDE DBS SIX
Enpierrand Itt est, sans contredit, Tan des sires de Coucy qui ont le plus contribué à la gloire de la famille. Son rôle fut noble et important, depuis la bataille de Bouvines^ ob trente chevaliers marchaient sous sa bannière, jusqu'à là catastrophe qui termina sa vie. fie riches et illustres alliances acchirent sa richesse et soil illustration. Eu preiûiërès ûô6es , il épousa Ëùstache, fille dû comte de Roue)-, 6t i'ecueillit plus tard ce comté, car oh le voit figurer dàils piùsiéiifs actes ôous lé ûom de comte de Rôiicy. Ëépàrê d'Ëiistaché, à qui probablement il réinit cette terre, il contracta mariage avec Mahaud, petitë-fiUé dé Hèûri II d'Angleterre et d'Àiiénor de Guiénne, pi'écédemlnëiit teine dé France. Mahaud, mère de Richard I" d'Angleterre, était veuve dé Geoffroy, comté du Perche. Cette jdliance, plus illustre ^ue la pt'emièré, donna un nouveau relief à là maison de Coucy. Enguerrand prit le titre de comte du Perche ; mais sa femme étant morte bientôt sans postérité, il ne tarda pas à épouser Marie, fiUe de Jean, seigneur de Montmirel, connétable de France, lequel s'était fait religieux à Longpont, où il mourut en odeur de sainteté en 1217. Marie apporta pour sa dot la terre de Gondé, et recueillit plus tard toute la succession de sa famille, c^est-à-dire les seigneuries de
LÈOÈNDE DBI$ six 159
Motitmirel, d'Oisy, dé Grète-Gdsui*, de la Fèrté^sdûs^ Jouari*e, de la Ferté-Qaucher, etc., etô^j ôtcc la ¥icomté de Meaux et là châtellenie de Ganlbrâii.. Eagtierrand devint ainsi maître de domaines imtnensès, Avant d'avoir recueilli ées splehdides héritages, il avait été placé par Philippe-Auguste en parité avec les têtes couronnées, lorsque ce prlnCe, craignant que les réunions d'héritages ne formassent des vassaut capables de se rendre indépendants, avait fait avec le comte de Nevers un traité par lequel celui-ci s'engageait à ne donner sa fille, Agnès de Vèrgy-Donzy, en inariage ni au comté de Champagne, ni aU fils du roi d'Angleterre, ni à Engiief^fand de Couèy.
Dans l'histoire d'Enguérrànd Itl, D. Duplessls s'expHme âiâsi : « Uû de seà principau5t âôind encore Ait de faire observer la justice dans tôiités leé terres de son obéissance. Coucy faisait aticiénnemèht partie de la comté de Yermandois et se gouvéruoit selôU lés lois et les coutumes de Cette province : EngUérrànd, ^ui affecta l'indépendance plus qu'aucun seigneur de SOti temps, et qui tf^étoit fait une souveraiUêté de son 'domaine, fit quelques changements à ces usages, ou revêtit de son autorité ceux qui s'étoient introduits insensiblement sous ses prédécesseurs. C'est ce que nous appelons aujourd'hui la coutume de Coucy j qui, depuis Enguerrand, a tenu lieu de loi dans la ville et dans une partie de son ressort, et qui a enfin été autorisée par le rôy, depuis la rédaction qui en fut faite sous ses ordres en 1596. » {ffùt. de Coucy^ par D.^T. Du^ plessis).
Le bénédictin à qui nous empruntons cei lignes cite à l'appui de ce qui précède le « Coutumier général^
tom. I, pag. 415, col. 2, » ' et ajoute plus loin : « Cette indépendance où vi voit Enguerrand III m'a paru être la véritable origine de la coutume particulière de Coucy. Car en quel temps faudroit-il remonter pour en fixer mieux Tépoque ? Aujourd'hui encore la coutume de Coucy ne diffère qu'en quelques points particuliers de la coutume de Yèrmandois... Mais qui a donné naissance à ces usages différents de la coutume ? Ce ne peut être qu'un seigneur assez puissant pour faire des lois et pour en maintenir l'observation. Or, de tous ceux qui ont été maîtres de Coucy, je n'en sache point de plus puissant qu'Ënguerrand III. Enguerrand YII, qu'on peut seul opposer, paroît de beaucoup postérieur à l'établissement de cette coutume. On voit de plus, par la charte qu'Ënguerrand III accorda aux habitants de la Fère, et que j'ai cru devoir faire réimprimer à la fin de ce volume, qu'on ne peut lui refuser le nom de législateur.:. )>*
D. Toussaint Duplessis cite en effet le texte de cette pièce, intitulée :
Charta Ingelranni III, Codiacensis Toparchx.
Cette pièce est ce qu'on appelle communément à la Fère la Charte de la paix, Sébastien Roulliard la fit imprimer à Paris, in-4*», chez Jean Barbotte, en 1627. Mais les exemplaires en étant devenus fort rares, on dut la faire réimprimer plus tard. Le même éditeur joignit en même temps à cette pièce un commentaire où il débite que Guy, châtelain de Goucj^, qui se croisa en 1198, était père d'Euguerrand III. Mais il est inutile d'avertir que ce n'est pas à lui qu'il faut s'en rapporter pour s'instruire de la généalogie des seigneurs de Coucy.
LÉGENDE DES SIX Î6l
La charte en question est en latin, et renferme cinquante articles, dont l'insertion dans ce volume nous prendrait trop d'espace. Elle est datée : Anno Domini MCCVIf.
Plus loin, c'est-à-dire dans une note/ Duplessis donne les noms de trente-huit yiVLes et villages qui dépendaient de la coutume de Goucy. Cette table a été dressée selon le Coutumier général de Vermandois, édition de 1728, t. II, p. 675.
Marie de Montmirel, dernière femme d'Enguerrand le Grande ainsi qu'on l'a toujours désigné, vivait encore en 1271. Elle fut enterrée à Longpont, auprès du bienheureux Jean de Montmirel, son père. Elle avait donné au sire de Goucy cinq enfants : Raoul et Enguerrand qui, l'un après l'autre, furent sires de Goucy; Honorât, vaillant chevalier de la cour de saint Louis ; Marie, reine d'Ecosse, qui épousa en secondes noces Jean de Brienne , dit d'Acre , grand bouteillier de France, fils de Jean de Brienne, roi de Jérusalem. Enfin Alix, la cadette, était mariée au comte de Guines, ArnouldlII, et ses enfants unirent plus tard à la succession de Guines celle de Goucy.
Voici, quels furent, après Enguerrand III, les sires . de Goucy, et les faits principaux qui les ont fait connaître :
Raoul //, fils aîné d'Enguerrand, se croisa avec saint Louis, en 1248, et mourut à la bataille de Massoure (1250), à côté du jeune comte d'Artois, pour le salut duquel il fit, dit l'histoire, des choses plus qu'humaines, n avait épousé une fille de Jean de Nesle, comte de Ponthieu, et n'en avait eu qu'un fils, mort en bas âge. ' Enguerrand, frère de Raoul II, fit embaumer son corps.
ÎB2 LES SlRÈS DE COtjfcY
qui fut îùhuhié, plus bfd, âang l'église dé Skiut-Màrtin dé Labh. ttàoiiî fit bëaûcbuî) de fondations pilétiséâ;
Ënguèrrand ÏV, secohd flls d'Éhguétràtid le Graûdj succéda à son frère Raoul. Ce sire de Goucy joignait à dé briilahte tàlehtà nlilitairës Un ôrguieil exbëssif gui l'èntràînà dàus un âèlé dé ctdàùté itieicùâàWié. Th)îs Jëtinés ^ëntilshominèd delà inéiUeùté^ fomilles de Màndte élàiêht élevés à Tâbbàyë de Sàiht-^icdlâsi-àttk- Bois, enclavéedans les terres dli sire de Gôlicy; ife ô'égarèreht litt joiltà là chasse, fet Vihi^nttiter une ^iièce dé gibier dans liii bois éxî>i'essément Wserté à Efaè^er- Hhà. Irrité de cfettô iilfractibti à fees tolofatés, le Sihë de Coùcy fit pehdi'e, sans aulré îbritië de pi'eëêé, les niâlhfetireux jgehtilshoitliiies. L'aîfeitti comme bii lé |)eh§e, fit gi^and bi^uit. Eiigtierl'ànd f^t mandé ûû LduVi^fe par saint Louis, ^ui assembla, pour le jtigferj les pairs Û hauts barons de Ptancé. Ëngtierî*ahd léonipàrUt; ihàiâ, ayant demandé à prendre fconseil de sefe pai^eiiis, îéà pait^, qui Idi étaient tdtis klllés, âiè lévèreiit et vinrèiit rentourët" en déelàtahl qu'ils se récusàieht. Le rôi, resté t)resqué seul, ël qiii élàil aussi son parent, céda aux sbltibitàtions de tant de nobles pei^onhages ; il cotidattinâ seùlemeûl Engùerrahii à dix mille livres d'aiuendé et à lih baiinisseitiëRt de ti'ois années. Les dix mille livres servirent à bâtir l'hôpital dô ï^ôntoise et le dortbit du cbuVéiit des iacdbins à t>âHs.
Ehgiierràhd ënlplbyà les trois aimées de sbn fexil à bombattt'ë les infidèles. Il tëntrà ensuite eii grâcéj et prit pàt't à tdtitës les gi^àndës àftàirës du tëiiips. tl pa> raît àVoir été un gueri'ier ebhsDinttié. t^hilippë lé Batdi ci^a ^{S\ït lui Ici charge dé j[)reiaiier ainiral de
Li^DEiiBfi BES stt iii
France. Marié d'abord à Marguerite, fille du duc de Gaeidre, il vécut trente ans avec elle sans devenir père ; il épousa ensuite Jeanne de Bourbon, fille de RobcFt, comte de Flandre, et d'Yolande de Bourgogne, comtesse de Revers, laquelle ne lui donna qu'un fils qui vécut à peine. Sa sticbessidti passa donc, en ligne collatérale, aux enfants d'Alix, sa sœur, comtesse de Guines, qui laissèrent ce nom pour prendre celui de Coucy. Enguerrand IV mourut* fort âgé, en 1298, et sa seebade fembib vivait encore ëh 18âO.
Fnguertnni V, de la maison de Guines^ vécut et mourut en Ëeodse^ à la eour du roi de ëe |>aysi ^ui était son bel-ondë; Son corps fut rap|)ort6 en Frftiibe et inhumé à Prémontré.
IjuiUaume /*', sdn fils^ lui sueeéda^ et mourut^ ainsi que sa femme, Isabelle de Saint-Pol^ en janvier 133^, Tdus deust furent égfalôtnent enterrée à PrémOhtf é.
Ewjuefmni VI, fils de Guilktimè I" et stan héritier, éùt une earrië^e toute îHilitaitiBi II àë dilstiiigua^ soiis Philippe de Vâlbis^ dAnë les guerres tmtH léâ Ati^lais et mourut^ eriblé de blessùi^esj à la flmeSté bataille de Grécy, à ëôté du rbi de BbhéiHe, dii ébtnte de BloiB et |)ahni la fieùf des giierriei^ dé Fràhcë. Ge sire de Gducy avait épbtisë Marguerite^ fille du âné d'Autriche Strennus. Gette priticeisâe lui donna neuf enfants, dout l'aîné^ En^uerMnd Ytl^ devait bibre glorieusement laliste de ées vaillants bâi^étiSi
Efi^memiHd FZ/flifure dans le récit qui va sdivi-e.
l'hotbl d'artois
[Enguerrand VJL]
Pendant l'année 1396, l'hôtel d'Artois, à Paris, séjour du duc de Bourgogne, Philippe le Hardi, était le théâtre de discussions graves et importantes. Outre les affaires ordinaires du royaume, qui toutes passaient soiiS les yeux du duc, en sa qualité de membre du conseil du malheureux Charles VI , un objet important se débattait entre les princes et les principaux seigneurs. Dans les derniers mois de Tannée précédente, le roi de Hongrie avait envoyé en France des ambassadeurs pour réveiller l'esprit chevaleresque de la noblesse et l'appeler à une croisade contre Bajazet. Un secours de cinq cents lances avait été envoyé en Hongrie, sous la conduite du comte d'Eu, connétable de France; mais les Turcs s'étaient retirés sans combattre, ne laissant aux chevaliers français d'autre occasion de guerroyer que d'aider le roi de Hongrie à réduire la Valachie rebelle et hérétique. En cette année 1396, on apprit tout à coup que Bajazet se disposait à envahir, à la tête d*une armée formidable, les provinces hongroises ; lui-même, dans un accès d'orgueilleuse jactance, avait annoncé qu'il traverserait tous les royaumes de la chrétienté, pour « aller jusqu'à Rome, où il ferait manger l'avoine à son cheval sur
Tautel de Saint-Pierre. » Les envoyés hongrois, revenus en France avec ces tristes nouvelles, n'eurent pas de peine à soulever l'indignation des seigneurs français, de semblables bravades de la part d'un infidèle étant bieii faîtes pour révolter leur fierté d'homme et
• leur foi de chrétien. Le récit des cruautés inouïes dont les Turcs usaient envers les malheureux fidèles de ces contrées émut tous les cœurs : les chevaliers les plus expérimentés se joignirent, en cette occasion , aux jeunes et bouillants barons, et, d'une voix unanime, chacun disait « que le devoir de tout vaillant homme était d'aller combattre les mécréants pour les réduire au silence. »
Mais nul autant que le duc de Bourgogne ne se mon« trait plein de zèle pour une si belle cause. De tout temps, son plus cher souci avait été d'illustrer la religion ; car il avait envoyé plusieurs fois, à ses frais, des ohevaliers en Allemagne, afin qu'ils combattissent, au nom de la France, les ennemis de la foi du Christ : cette circonstance ne pouvait le trouver indifférent; quelques historiens lui attribuent même Tidéé de la croisade, et prétendent que le roi de Hongrie ne l'autait sollicitée que d'après les suggestions de Philippe. Quoi qu'il en soit, il est certain que Tappui que Philippe prêta aux envoyés hongrois, dans le conseil du roi, contribua puissamment à faire accueillir leurs demandes ; le roi lui-même, dans un de ses moments de
' raison, qui devenaient de plus en plus rares pour son esprit troublé, se rangea de l'avis de son oncle ; il déclara que, plsu^é à la tête de tous les rois chrétiens, c'était à lui d'empêcher que la chrétienté ne fût foulée aux pieds par un infidèle ; il donna ordre de répondre
W LES IIRS9 9i 60UCY
au roi de Hongrie qu'il avait eu vman de compter sur 9011 aMiatauce, et la croiaade fiit résolue.
he jour 0^ comiueQoe notre récit, le duc Bhilippe le Hardi» oubliant toute autre affaire, s'entreteuiMt de cette sainte entreprise avec plusieurs barons et cheraliers, parmi lesquels étaient les deux Arères Guy et Guillaume de la Trémoille, et Tamiral de Vienne, que le duo avait mandés h l'hôtel d'Artois. Bans l'embrasure d'une fenêtre, la noble duchesse de Bourgogne brodait un ouvrage en tapisserie, int^Tompant fréquemment son travail pour jeter les yeux dans la cour de Thôtel* D'autres dames, faisant partie de sa maison ou venues en visite avec leurs époux, étaient assises a ses P&t^ prêtant attentivement l'oreille à qne .conversation si importante. Une certaine mélancolie régnait dans o^tte partie de la compagnie ; quelque fervent que fût le zèl? religieux qui les animait, cfaacqne se disait secrète-^ mentque, parmi tant de braves et valeureux chevalier^ il était à présumer que quelques-uns trouveraient une mort glorieuse dans, les combats qui s'apprêtaient; et chacune aussi se disait que c'était peut-être ponr son front que s'apprêtait te bandeau dn veuvage. La préoccupation de la ducl^esse semblait prendre sa m^W dans d'autres sentiments. iSlle accordait peu çla^^' tion à la conversation ; pendant quelques instants, sa distraction fut même si complète, que dames et cheraliers disparurent k ses yeux. Tout à <H>np$ le gs^op d'un cheval s'étant lait entendre dana la cour, la (la-. chesse se leva vivement.
— Ah ! s'écria une dame en regar4aut k^ travers tes
v4tr^, daus un endroit qî» le§ peintures ^ iuWpepfftifipt pas \^ vue desi okôets e^tért^uï^i ypi^i wms^igJieur 4e
th^VB monté sfq^ squ hicl s|ej|B dqçé. Qv^l \^qn ,^jf ^
plei» (1# (^u I
— Monseigneur, ajouta la duchesse en se toiiTnaQ^ vers 9on épou^, vaici J^an, Rp^rç; h|j^a-aipB^ flls.v- Ne conyieç^^U pt^ qu*it soit ipforjçpé 4^ la flqW^ r^Uflioft gui s'fî9t fîRnnée pr^s d^ voqs ?
L,e d^c ayant «IBB^lé un gage gi^î, fis^^s pr^ de Ifi porte, atten^f^it (^es ordres, il Ivii pe^rjft ^]ïas f^ Vpyeîlle. L'enfant sqptit,et^, H^^û^ut ^'m iiistant, ]e^ portière, SQUlevée brusquement, ^ni^a passage à un jpune ^eig^eur dq haute et koi]^ taille, dQ^t U physionomie respirait une courtoisie pleine de doucevir^; qui n'excluait pas l'énergie et la noblesse. Jea^, çonate de Nevq^sf, car c'était lui, avait alors vingt-deux ans : il était fils aî{i^ du duC| qui le ct^éns^^it? et s£t mère partait jusqu'à reitLalta^ion ce sçtntimç^t d'amour mater^^l qne la Piovi^enc^ ^ doni^é ^ l^ f^mme cqiQme une compeus9^tio¥i £^ ses souffrance^. Peu de jaunes princes possédaient^ autant de quc^lité3 que le pomtP d^ Ne vers; tpus les chevaliers de Ppi^rgogne et des autres p^y^ T^jmaieut) pl^3 e^Pqr^ à p^u3e çle ^pp stabilité que dans la préyisioi^ du hwt VW^S P^ VstppeWt ^ flfi^39auce illus^tfe.. Spn arpvée e^pi^a doup un mouvempqt de ^fitisfaction ^ox^s l'assemblée, ej; lorsqu'il eut salué tpifr h tour 9a in^re et $on père, tqutp^ ]^f pxaii^^ lu^ furpi^t teiidvies ^vec epf^prpâaemeqt*
-T Eh l tie^vi sire potre flls, 8'écriç> le duc eq pqqsi*
dér^qt î^tteiitiveïflpqt le jeune priqpp, quellp affaire
f, YQW çfind tristp et ^qiioipqîf î Si o'e^\ pl\q3p qqe qqqs
pu^o.qs, sfi^yqjr, floqs l'îjppreqdrqqs ftvqp intérêt. Si
16S i!ës sires de coucy
mon cher fils : car vous savez qu'après lé service de Dieu et dû roi, nous n'avons rien de plus à cœur que de complaire aux enfants que le' ciel nous a accordés. Parlez. '
Le jeune comte paraissait^ en effet, en proie à une triste agitation ; son visage était pâle et ses yeux baisses; il se tenait immobile devant son père, évidemment embarrassé de la question qui lui était fixité. Une main qui se posa sur son épaule le fit tressaillir ; il se retourna, et vit près de lui la duchesse sqî mère qui, l'œil étincelant et fier, lui dit avec exaitatioti :
— Vous pouvez parler, mon fils ! Monseigneur vous écoutera favorablement.
Chacun fit silencp, fixant les yeux sur le comte de Nevers.
— Mon intention, dit-il, n'était point de venir troubler cette réunion, dans laquelle je sais que se traitent les plus graves intérêts ; mais puisque mon seigneur et père m'octroie permission de lui dire ma pensée, je •vais, en présence des braves chevaliers et des nobles dames qui sont en cet appartement, dévoiler sans feinte
' ni détour ce qui fait l'objet de ma peine. Monseigneur, ce m'est un sujet de grande douleur d'entendre deviser soir et matin de la guerre de Hongrie, et de penser que j'y dois demeurer étranger. Mes amis se réjouissent à l'idée de leur prochain départ, chacun commande ses équipages; de quelque côté que je porte mes pas, j'entends parler batailles ; je vois dans tous les yeux la joie et l'ardeur guerrière ; le beau temps des croisades semble revenu pour la noblesse française ; les ménestrels chantent les hauts faits des Richard, des Tancrède, des Coucy, et chaque prince ou chevalier se
promet de marcher sar lem's traces en rhonneur de Jésus-Christ, à rencontre des Sarrasins. De toutes parts, les vieux chevaliers reprennent leur armure, Tordre de chevalerie est conféré à une foule *de jeunes nobles, les pères encouragent leurs fils à prendre la croix pour le service de Dieu ; enfin, dans votre hôtel, monseigneur, est-il^ depuis longtemps, question d'autre chose que de la guerre scdnte? J'ai vainement attendu que Votre Grâce m'adressât des paroles que je brûlais d'entendre. Chaque jour j'ai interrogé ses regards dans l'espoir d'y lire un encouragement; je me suis mêlé aux entretiens des princes, j'ai dit aussi' combien je souhaitais de concourir à cette entreprise... Les jours se passent, le moment du départ approche, et, à ma grande honte et mortification, nul ne m'a dit encore si je ^ois marcher ou non contre les Turcs. Voilà, monseigneur, la cause des chagrins que je traîne partout avec moi. Le respect m'a interdit jusqu'ici la plainte et le murmure ; mais puisque aujourd'hui Votre Grâce a délié ma langue, je dirai jusqu'au dernier de mes sentiments. Bien que j'aie vingt-deux ans, je ne suis pas encore chevalier; fils du vaillant duc de Bourgogne, je n'ai encore porté les armes que dans des jeux puérils et comme bijoux de parade ; prince du sang royal, on m'a laissé plus longtemps qu'aiîcun de mes aïeux dans les rangs inférieurs de la chevalerie; héritier présomptif du duché de Bourgogne et de Flandre, c'est-à-dire du premier rang après celui de roi de France, veut-on donc m'élever conmie si je devais succéder à un receveur des tailles? L'oisiveté ne peut me convenir, quand toute la noblesse de France part pour la guerre ; la place de Jean de Bourgogne, comte de Nevers, est au
170 LES 8UBS DE COUCT
fort de la bataille, et non ps^mi les femmes qai $ittendent, en tressant des couronnes, le retour de leurs vaillants époux. Vivre ainsi, demeurer s^nsi en arrière^ ce serait une bonté et un déshonneur ineffçiçables... Plutôt mourir I
Le jeune prince s'arrêta. Le visage du duc était m^ passible et Cfilme; un œil observateur e^t pourtant facilement démêlé sous cette apparente froideur unç satisfaction qui cherchait à se contenir. La duchesse semblait fière de son fils, et sur sou front, naturellement altier, se lisait un orgueil plus qu'ordinaire. Les dames et chevaliers gardaient un silence qui devint plus profond encore lorsque le duc répondit :
— Vous parlez avec chaleur et hardiesse, comte de Revers; nous aimons à voir la jeunesse, et surtout un de nos chers fils, Théritier de notre noni, s'exprime^ avec cette franchise; mais vous ne nous avez fait entendre que des plaintes, sans nous soumettre vos désirSé Que souhaitez- vous de nous?
— Votre Grâce feint de ne le pas savoir, monseigneur, reprit le comte de Nevers avec vivacité. J'ai dit que je ne pouvais, sans honte et sans déshonneur, demeurer étranger à la guerre de Hongrie; n'est-ce pas vous dire que je den^ande de toute mon âme la faveur d'aller en ce pays?
, — Ainsi vous voulez suiyre Tarmée des chrétiens et devenir un bon chevalier ? demanda \e çluc avec un regard perçaut.
Le prince hésita un mpment : maïs, emporté par sa franchise et par des sentiniçnts trop longtemi^s contenus, il s'écria enfin :
— Que Votre prâce me pffrdo^^ie m^ (lémérité... i^
L^ËÔTEL Ô'AÉtOlB 171
ûè Vfeuk pas stiiVi:e i*ahnéé dés éroièês... je pi'ëtediâs la (^mlnailder!.. Il hë manqué pas en ï^ranbë de sàgës et prudents bhevàliers, ëeiix qui tii*entéiidênt éôtit du noitibrè, et, .avec VéîïA^ de Dieu et lëtirs cohseils, je mènerai à biéh cette ôtit^et>i*ise... ë'il f^ki^âit à làbttseigneur le roi et à monseignetii^ iûoh pèi*e dé iii'octroyer ée cominandemehi, nul sur là terré ne serait plus fortuné .que Jean de r^evers... Mais si cette gr&èe m'est refusée, — (Jtlfe Diôîi ifaè pardonné de parler ainsi I — jfe jette loin de iîibl èfetté épéô inutile, je renonce à tout jamais & mon raHj^, je pteuds une quenouille et Vais tllét la laine avec les femmes de madame ma mère. Yoici, mon honoré sëigheul^ et pêi^e, le véritahle projet que j'ai formé. Je prie encore Une fbis Votre Grâce d^excuser ma hardiesse; je la prie aussi de péseï* ma demahde dans'k b^ilauce de sa ten- ' dressé. Maintenant j'attendrai avec sOuiUisâion le bbh plaisir de ses ordl*es.
il' fléchit à ceà mots lé genou en signe de respect, baisa la main de sa mëi*e et sortit lentement de l'appartemeut. Â pëiuë avàit-il disparu, que le duc de Bourgogne quitta soU fauteuil et courut à la duchesse qu'il embrassa vivement.
•i— Sur ma foi, Votre Grâce ne s'était pas tt>ompée, dil^il : notre fils est un digne et noble rejeton. Messires, continua le duc en s'adressaUt aux deUx La Trèmoille, vous ave2 entendu Jeah, notre fils : quë Vous semble de sa demandé ?
^^ Monseigneur, dit Guillaume, nulle prière n'est plus raisonnable que celle de messire Jean de Bourgogne. Il est vrai que le temps est venu pour lui de recevoir l'ordre de chevalerie.*. 11 ne saurait l*acqué-
rir plus honorablement qu'en combattant les ennemis de notre Dieu et de notre foi. Monseigneur le roi de France ne pourrait non plus choisir un plus noble chef que le prince, son cousin-germain, et je ne doute pas qu'un grand nombre de chevaliers ne s'empressent de marcher à sa suite.
— Et vous, sire amiral, dit encore le duc à Jean de Vienne, qu'en pensez-vous ?
— - Je me joins à messire de La Trémoille, répondit le vieux soldat ; moi-même je serai fier de marcher sous les ordres d'un prince si accompli.
— Eh bien! reprit Philippe, nous pensons, nous aussi, que la prière de notre fils est juste et raisonnable. Tel était, depuis longtemps, pour que tous le sachent enfin, notre plus cher désir. Mais nous voulions savoir si l'inclination de Jean s'accordait avec nos intentions; nous l'avons éprouvé, nous sommes certain maintenant de sa bonne volonté pour le service de Dieu et l'honneur de sa maison; nous n'arrêterons ni ne briserons cette bonne volonté. Aujourd'hui même, nous avions parlé, non pas au roi, car le ciel n'a pas permis que notre auguste neveu fût en bonne santé, et lui-même n'a pu décider dans cette affaire; nous avons soumis notre désir au conseil... Et, nous pouvons' le dire dès ce moment, Jean de Bourgogne ne sera point réduit à filer de la laine parmi les femmes de notre duchesse : le conseil du roi l'a nommé commandant en chef de la croisade.
Des acclamations se firent entendre en signe de joie, et Philippe donna ordre de faire appeler le comte de Nevers.
En ce moment un page entra, et, prenant à part
une des dames qui entouraient la duchesse, il lui dit quelques mots à voix basse; la dame poussa un cri et parut tout hors d'elle-même.
— Au nom du ciel! qu'a dit ce maladroit à madame de Goucy? s'écria la duchesse alarmée de cet incident. Mesdames, portons-lui secours.
Le page s'était enfui, et chacun se précipita^^vers la jeune dame ; mais celle-ci, reprenant bientôt ses esprits, demanda en toute hâte une haquenée.
— Monseigneur et vous, madame, dit-elle en s'adressant au duc et à la ^uchesse, veuillez excuser mon trouble. Un si grand bonheur n'arrive pas sans que le cœur s'émeuve et s'agite. Mon noble époux, le sire Enguerrand de Goucy, vient d'arriver de son voyage d'Italie...
— Le sire de Goucy!... Enguerrand de retour ! dit le duc avec joie; c'est le ciel qui nous le renvoie... Demeurez, madame; souffrez que je mande pris de nous votre vaillant époux. G'est en nos mains qu'il vous a confiée en quittant la France, et c'est ici que nous voulons lui remettre notre précieux dépôt.
— Malgré ma légitime impatience, j'obéis, monseigneur... Enguerrand se rendra avec joie auprès de Votre Grâce et de madame la duchesse. Mes lettres lui ont dit vos bontés pour moi, et il vous vénère au-dessus de tous les princes.., sauf ses devoirs et sa fidélité envers monseigneur le roi.
— Je le sais ; c'est pourquoi je veux lui faire honneur, reprit le duc.
Et comme le comte de Nevers, mandé par son père, entrait alors dans la salle :
— Nous vous commandons à vous, comte de Ne-
vers ) dit Philippe, de vous rendre en toute hftte à rhôtel de Coucy; vous saluerez, de notre part et de celle de madame la duchesse votre ûière, nôtre très* affectionné couSin le sire Enguerrand de Coucy, et vous le priereK de venir sans retard en notre hôtel d'Artois. Vous lui direz que madame de Coucy Falr tend auprès de nous, et vous ajouterez que des affaires graves et pressantes nous font, d'autre part, désirer sa présence et ses conseils.
Le comte de Nevers jeta un regard autour de lui... Toutes les physionomies lui souriaient.. « L*espoir dV voir obtenu le poste qu'il ambitionnait fit resplendir son visage \ il voulut interroger sa mère,^mai6 le duo ne lui en donna pas le temps.
— Eh I quoi, s'écria-t-il, notre fils tarde*t-il tant à nous obéir I A votre retour, sire comte^ vous serez satisfait de nous. Allez I
Jean sinclina et partit. Chacun s'empressa alors autour de la dame de Coucy, dont l'agitation allait croissant : le bonheur de voir son époux un mois plus tôt qu'elle ne l'espérait l'avait plongée dans une sorte de délire. Au bout d'une demi-heure, un bruit de chevaux se fit entendre... Tous les regards se portèrent vers la porte d'entrée... Des pas. précipités retentirent dans les galeries, et enfin le sire de Coucy» encore en costume de voyage, entra dans l'appartement et reçut sa jeune femme dans ses bras.
Ces premiers moments passés, le sire de Coucy salua le duc et la duchesse, ainsi que les chevaliers présents, qui, presque tous, étaient pour lui d'anciens compagnons d'armes et de dangers. Puis, au milieu d'un silence solennel, le duc de Bourgogne quitta son
L'HOTEL Û'ARtOlS i^î»
fauteuil, prit son fils par la main et le ûondtiiâit à Enguerratid de Côucy.
— Vous ne pouviez, dire de Couoy, dit le due, arriver en plus opportune circonstance. La guerre de Hongrie est i'&olue, et je vous présenté le chef de Ip. croisade...
A ces mdts, le jeune prince, qui apprenait ainsi que
ses souhaits étaient exaucéis, tomba aux genoux de son
' noble père et voulut liii baiser la main ; mais Philippe
le releva, le serra sur son sein avec uhe émotion pto*-
fonde :
— Oui, mon fils, un grand honneur vous est accordé... Nous prierons Dieu pour qu'il vous aide à vous rendre digne de cette insigne faveur, et nous sollicite* rons du plus vaillant chevalier de France une faveur non moins précieuse. Sire de Coucy, continua le duc, ainsi que le rapporté lliistorien dés ducs de Bourgogne, voici Jean, notre fils et notre héritier, qui va entreprendre un grand voyage. Puisse-t'il d*y montrer pour rhonneur dé Dieu et de la chrétienté!' Nous savons que de tous les chevaliers de Pranbé vous étefe le plus entendu et le plus éprouvé en toutes choses ; nous vous prions tendrement et loyalement de vouloir bien, dans ce voyage, être le compagnon et le conseiller de notre fils. Nous en saurons gré à vous et aux vôtres.'
— Monseigneur, et vous, madame, répondit le sire de Coucy avec modestie, votre prière est un ordre pour moi. J'irai, s'il plaît Dieu, à ce voyage, d'abord par dévotion, pour défendre la foi de Jésus-Christ, et puis pour aider, puisque vous le voulez, à monseigneur Jean votre fils, loyalement et suivant mon pouvoir. Mais, cher sire, et vous, chère dame, ne pourriez-vous
pas mieux placer votre confiance? Messires le comte d'Eu, connétable de France, et le comte de La Marche, sont de votre sang et vos cousins; ils seront aussi du voyage...
— Ah! sire de Goucy, reprit le duc, vous avez plus d'expérience qife nos cousins, et vous savez bien mieux comme il faut se conduire dans les différents pays.
— En ce cas, monseigneur, je vous obéirai et partagerai cet emploi avec les sires de La TrémoiUe et mon vieil ami messire de Vienne, amiral de France.
— Vous ne pouviez mieux choisir, sire de Goucy, ajouta le duc.
— Je serai digne d'un si illustre maître, ajouta avec enthousiasme le jeune comte de Nevers.
— Maintenant, sire de Goucy, soyez au bonheur de revoir, après si longue absence, votre âdële compagne, madame Isabelle de Lorraine : nous vous la remettons telle que vous nous l'aviez confiée, belle, pure, ainsi que doit être la femme du premier chevalier du monde... Bientôt, hélas I il vous faudra la quitter de nouveau... Que Dieu répande ses bénédictions sur votre maisou! Nous allons veiller aux préparatifs du départ de notre fils, car nous voulons qu'il se montre avec une suite digne de l'héritier de Bourgogne et de Flandre.
Le duc sortit donnant la main à la duchesse, et la compagnie se sépara aussi en échangeant avec le sire de Goucy des paroles de courtoisie et d'affection.
[Enguerrand VIL]
c( L'hôtel de Goucy était situé proche de Saint-Jeanen-Grève... » C'est le seul renseignement que nous trouvions dans V Histoire de Patns sur cette demeure de l'un des plus illustres barons de la France. Quelques écrivains ajoutent, il est vrai, que la magnificence de cet hôtel était extrême, mais les documents nous manquent pour une description plus détaillée. Le lendemain de la scène que nous avons décrite, lé sire de Goucy était en conférence dans son appartement avec son écuyer, Yves de Troly, vaillant et fidèle rejeton d'une ancienne famille picarde de tout temps attachée à celle de Goucy. Enguerrand étant l'un des principaux acteurs de notre récit, nous entrerons à son égard dans quelques explications; elles nous paraissent nécessaires pour bien faire connaître ce sire de Goucy, qui, de nos jours encore, est en possession de la plus haute réputation diplomatique et militaire ; ces détails nous diront comment, placé par sa naissance au premier rang, ce grand homme sut s'élever encore par sa valeur, sa s loyauté, ses nobles sentiments, jusqu'à devenir le modèle de la chevalerie française^ Comme nous l'avons. rapporté, Enguerrand YI mou-
178 LES blIlES ti dOUCY
rut, en 1346, à la ba||iillle de Grécy, laissant son héritier à peine sorti de 1 enfance. Le jeune sire de Goucy grandit sous la tutelle de Marguerite d'Autriche, sa mère, jusqu'au moment où éette princesse mourut de la peste (1349) avec un seigneur allemand, Conrad de Medebourg, qu'elle avait épousé en secondes* noces. Jean de Coucy, seigneur d'Avrincourt, oncle d'Enguerrand, sage et vaillant chevalier entre les plus vaillants et les plus sages, fut alors chargé de continuer l'œuvre de Marguerite. Le roi de France, de son côté, commit, au dire de l'historien Duchesne, plusieurs seigheurs de marque, pour le gotivememietit et ràdministMtion de la baronnié de Goucy et des terres ijui en dépendaient, jusqu'à ce qu'Enguerrand éût atteint l'âge de majorité. Les excelleuts préceptes, lés utiles leÇohs de sdn ohcle ne tardèrent pas à germeif dahs le cœur du noble pupille et à porter d'heureux fruits. A peine fut-il en possessieh de soh immense héritage qu'il employa à de royales bonnes œuvres les revenus accumulés des années de sa minorité : les pauvres de ses terrés, les abbayes de Nogent et de Prémohtré viréiit alors leur misère se changer en aisance, leur aisance en Hchessë. Magnifique inauguratioû de son pouvoir, présage heureux qui pronietta^ tout ce que l'avenir devait tenir ! A peine investi de son rang et de ses richesses, Bnguerrand paraît sur la scène poHtique. La funeste bataille de Poitiers avait amené la ca|)tivité de Jean 11^ et plongé la France dans l'anarchie Id plus épouvantable. Déjà déchirée pat les factions, elle fht tout à coup désolée par les fureurs des /aeques, habitants des campagnes, qui, réunis d'aboi*d pour se défendre contite les compagnies seldéeis, deviurent à leur tour des pil-
l^ HAUT BARpi; 179
lards et des încçpdîaires. Les partis qui cliv^saient la nçttion, les Angl^tis eux-mêmes, s'unirent pour combattre la Jacquerie^ dont le çlévelopp,ei:Q^fît et les exeès^ de plus en plus terribles, mepaçai^nt de couvrir la FrfLUoe de cendres et de ruines. J^e §ire de Coucy obtient, malgré son jeiine âge, le çoinniaudeniei^t d'un corps de trpupes, livre bataille aux Jacques, et, dit Vbistorien, « en écrase sept mille «en lia seul jour. » Ce mémorable succès plaça dès lors en première ligne celui qui en était le héros; sa renpnimée compiiença ^ se répandre, et bientôt il entra, par uq acte de dévouement et de loyauté, dans ces grands intérêts du roi et de la France qui ne furent jamais séparés daus sa pensée. Jean II obtint sa liberté moyennant une rançon, pour sûreté de laquelle des otages, choisis parnai les plus illustres maisons de France, furent envoyés en Angleterre. Enguerrand Vil fut de ce nombre. l\ arrivait près d'Edouard III précédé d'une hrillante réputation, dans la fleur de la jeunesse, pourvu de toutes les qualités, de toutes les grâces d'un chevalier accompli; le roi d'Angleterre conçut une vive amitié pour lui, le combla de prévenances, et enfin lui donna, outre la liberté, Isabelle, sa seçopde fille, en m^iris^ge. La dot de la jeune princesse fut le duché de Bethfqrt, érigé au nom d'Enguerrand, auquel furent ajoutés des biçns ppqsidérables dans la province de Lancastre ; dans le uiê^^e temps, ayant acquis du jeune Quy de Blois, qui était aussi en otage pour IçL rançon du roi, le comté de Soissons, Enguerrand VII, dont les terres patrinc^QniaJçs tovichaient k ce comté, prit désormais le titre d^ comte de Soissons»
Les historieiwf qui rappo.rtept ce fl^ariage insinuent
que le roi d'Angleterre avait voalu attacher à ses intérêts un prince qui eût été capable de nuire au roi de France ; mais l'événement déjoua ces calculs d'Edouard. En 1368, les seigneurs de la Guienne appelèrent devant Charles V, conmie étant leur souverain, des impôts excessife dont le prince de Galles les avait accablés; le roi reçut leur appel et déclara la guerre au roi d'Angleterre. Enguerrand se trouva dans une étrange perplexité. Sujet, allié et vassal par sa naissance du roi de France, il se fût cru criminel de porter Tépée contre lui ; gendre et vassal, d'un autre côté, du roi d'Angleterre, il lui était pénible de se déclarer contre ce prince. Il jugea donc plus à propos, cette fois, de rester neutre dans la querelle ; mais pour n'en pas demeurer témoin passif, et pressentant de la gloire à acquérir, il prit congé du roi, et porta ses armes du côté de l'Italie.
Depuis longtemps les Yisconti, devenus maîtres de la ville de Milan, inquiétaient non-seulement divers seigneurs des États voisins, mais plus particulièrement encore les papes, sur les terres desquels ils faisaient sans cesse de nouvelles entreprises. Leur puissance s'accroissait chaque jour ; mais conmie ils ne s'agrandissaient qu'aux dépens de leurs voisins, que d'ailleurs ils n'hésitaient pas devant les crimes les plus noirs pour se maintenir, ils avaient aussi de nombreux et puissants ennemis. Le pape Urbain V s'éleva contre eux avec plus de force qu'aucun de ses prédécesseurs. Il les excommunia, et cette excommunication fut bientôt suivie d'une croisade oii divers seigneurs s'engagèrent pour venger contre ces deux tyrans la querelle de l'Église romaine. Enguerrand de Goucy fut du nombre de ces seigneurs, et, suivant Froissart, rendit
à Urbain Y et à son successeur Grégoire XI des services importants. Il se rendit d'abord en Savoie, oh le comte Amédée YI le reçut avec de grands honneurs ; puis il poussa jusqu'à Milan même, dans le but de sonder préalablement les deux frères Galéas et Barnabe, et de négocier, s'il se pouvait, entre le pape et eux quelque accommodement. Ces deux seigneurs lui firent assez bon accueil ; mais si Enguerrand s'était proposé de les amener à soumission, il y réussit mojns dans les conférences qu'il tint avec eux que par les avantages que ses troupes remportèrent en diverses rencontres sur les leurs. Cette guerre fut longue et opiniâtre; Enguerrand ne put la voir terminer; après avoir taillé en pièces l'armée de Barnabo auprès de Bologne, en 1373 % et défait, près de Crémone, un autre corps de troupes conunandé par le fils de Ga^ léas, il se joignit au comte de Savoie pour assiéger Plaisance, qu'il abandonna lorsque ce prince tomba dangereusement malade.
Enguerrand revint en France. La guerre durait toujours ; vainement Robert Knolles, général des troupes anglaises, qiii, en traversant la Picardie, avait ravagé le pays, avait défendu, par respect pour le sang du roi son maître, de causer le moindre dommage aux vassaux du sire de Coucy : ces ménagements ne purent déterminer Enguerrand à embrasser le parti d'Edouard; ses scrupules étant toujours les mêmes, il résolut d'employer dans une grande entreprise une activité qui ne pouvait avoir d'aliment en France. Ce grand dessein l'occupait probablement déjà lorsqu'il
l* HUt eccles, ad ann. 137S.
quitta l'Italie, car ce fut peu de temps après son retour qu'il le fit connaître.
« Le sire de Goucy, dit Froissart, par la succession de madame sa mère, qui avait été sœur au duc d'Autriche dernièrement mort, devait être héritier de la duché : car ce duc était trépassé sans avoir d'enfant de loyal mariage ; et avaient ceux d'Autriche donné la terre à un du lignage assez plus lointain que le seigneur de Coucy n'était. » Engiierrand se décida donc à faire valoir ses droits à l'héritage de Marguerite d'Autriche, sa mère ; il avait déjà soumis ses prétentions à l'empereur Charles de Bohême. Le jour de la justice ne luisant pas *, le sire de Goucy ne la voulut plus demander qu'à lui-même. Il fit de grands préparatifs; un instant de trêve étant survenu à cette époque entre la France et l'Angleterre, le roi, qui avait à craindre l'oisiveté des gens de guerre, surtout, dit Froissart, des Bretons, qui commençaient à faire des courses et à causer du désordre dans le royaume, le roi permit au sire de Goucy d'emmener avec lui autant de troupes qu'il le jugerait à propos pour son expédition ; il lui donna même, soit en pur don, soit par forme de prêt, soixante mille francs pour l'aider dans cette entreprise. Raoul de Goucy, son oncle, se joignit à lui, avec le vicomte de Meaux, le baron de Roye, Pierre de Bar, et quantité de noblesse d'Artois, de lïaînaut et de Picardie, ce qui lui fit un corps d'armée dont il semblait devoir tout se promettre. Les Allemands et les Autrichiens trouvèrent cependant le moyen d'échapper à cette armée sans coup férir. Ils