‹ Les sires de CoucyChapitre 5 sur 14 · Froissart · texte numérisé non relu

Froissart

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brûlèrent, aux approches d'ËnguerraQd, trois journées de pays le long du Danube, et se retirèrent ensuite, dans lés montagnes et dans des lieux oti il était impossible de les venir forcer. On était alors au cœur de l'hiver; il n'y avait daqs la campagne ni vivres jpourles hommes, ni fourrages pour les chevaux; l'armée française souffrit si cruellement, qu'une grande partie mourut de faim, de froid et de misère... « Peut-être, dit un vieil historien, qu'un peu de patience eût surmonté ces difficultés ; mais la patience n'est pas la vertu des Français. Le printemps ne fut pas plutôt de retour qu'Enguerrand, qui pouvait alors agir avec plus de succès, ramena en France les tristes débris de cette armée, avec la confusion d'avoir échoué dans son entreprise. »

L'amitié du roi s'attacha- à faire oublier cette disgrâce au sire de Goucy ; elle se manifesta en tant d'occasions, qu*il fut impossible à Enguerrand d'y demeurer insensiblCé Sollicité, d'ailleurs, par sa propre famille, qui le voyait avec peine se bannir si s,ouvent de la France par la cause même qui devait l'y retenir plus fortement attaché, Enguerrand se détermina enfin à embrasser hautement le parti de Charles V contre son beau-père Edouard III. Cette résolution une fois prise, le sire de Coucy, refoulant ses afTeCtions les plus chères, dut accomplir un douloureux sacrifice : il comprit qu'il ne pourrait combattre le roi d'Angleterre tant qu'il aurait près de lui celle que ce monarque lui avait donnée pour compagne. La séparation fut déchirante, et le sentiment d'un patriotisme profond pouvait seul donner bu sire de Coucy la force de renoncer à la femme accomplie qu'il chérissait depuis

tant d'années. La princesse Isabelle retourna dond en Angleterre, d'où elle ne devait revenir qu'après la mort du roi son père. Enguerrand ne garda près de lui que Marie, l'aînée de ses filles ; la seconde, Philippote, suivit sa mère et eut même en partage les terres que le sire de Goucy possédait dans la province de Lancastre : elle les porta en mariage à Robert de Veer, duc d'Irlande, comte d'Oxford et grand chambellan d'Angleterre. Ajoutons que la destinée de Philippote ne fut point heureuse : peu de temps après son mariage, le duc d'Irlande la répudia pour épouser une bohémienne, simple demoiselle de la reine.

Enguerrand fut, depuis lors, tout entier à la vie publique et au service du roi de France. Les conférences pour la paix entre les deux couronnes continuaient toujours; Enguerrand fit cette animée (1377) plusieurs voyages pour le roi, tant h Bruges qu'à Boulogne et à Calais, sans toutefois que la ^aix pût être conclue : l'on en vint de nouveau aux armes. Le sire de Goucy alla d'abord en Guienne rejoindre l'armée du duc d'Anjou ; il passa ensuite en Normandie, pour s'opposer au roi de Navarre, qui ne donnait pas moins d'inquiétude à la France que les Anglais. Enguerrand assiégea la ville de Bayeux, qui se rendit; il s'empara ensuite de Garantan, Moulineaux, Gonches, Passy et généralement de toutes les places qu'il attaqua. Évreux et Cherbourg tenaient ferme encore; mais Enguerrand serra néanmoins de si près la première de ces villes, qu'elle ouvrit enfin ses portes et fut reçue à composition. « Il ne resta, dit le P. Daniel, en Normandie, au roi de Navarre, de toutes les places qu'il y avait, que le seul Cherbourg, qui ne put être forcé, parce

que les Anglais y jetaient des troupes par mer tant qu'ils voulaient. »

Cette campagne fut glorieuse pour le sire de Goucy et profitable à la France, à qui elle valut la conquête de tout le comté d'Évreux. Ce fut probablement peu de temps après son retour qu'Enguerrand institua un ordre de chevalerie, nommé de la Couronne^ dont il est fait mention dans l'acte de fondation des Célestins de Soissons, que nous citerons plfis loin, mais dont on sait, du reste, fort peu de chose. D. Duplessis dit que le premier sdeau d'Enguerrand où se trouvent des couronnes est de l'an 1379. Il y avait des dames et des demoiselles de l'ordre, aussi bien que des écuyers et des chevaliprs ; les princes du sang, du moins ceux qui ont possédé dans la suite la terre de Coucy, n'ont pas cru qu'il fût au-dessous d'eux d'en être les chefs ; et le même Duplessis nous a transmis un sceau de Charles, duc d'Orléans, neveu de Charles VI, pu ce prince est représenté à cheval, armé de toutes pièces, et portant, sous le bras droit, l'ordre d'Enguerrand. Au reste la couronne est renversée dans le sceau du duc d'Orléans, comme dans ceux de tous les chevaliers de cet ordre, ce qui donnerait à croire que le sire de Coucy avait, en le fondant, la pensée de rappeler la perte qu'il avait faite de la couronne d'Autriche.

Le roi, qui cherchait toutes les occasions de reconnaître les services d'Enguerrand, ne tarda pas à lui

donner une marque éclatante de sa faveur. Attaqué d'une grave maladie au siège de Randan, le connétable Duguesclin .venait de mourir. C'était pour la France une grande perte quïl fallait réparer. Le roi jeta aussitôt les yeux sur notre Enguerrand pour rem-

plir ce poste, le plus important alors de tous, et ou étaient attachés la fortune et le salut de la couronne. Le sire de Couoy ne pouvait recevoir plus grande dis* tinction de la main de son prince, mais il ne s'en laissa pas éblouir : il représenta modestement sa jeunesse, son peu d'expérience, insistant particulièrement sur les affaires de Bretagne, et sur le naturel des peuples de cette province, dont il n'était presque pas connu. C'était là, en efTefc, un point capital dans la conjoncture présente des affaires. Le roi avait récemment confisqué la Bretagne sur le duc Jean de Montfort, et l'avait réunie à ses autres États. Il fallait donc, pour la sûreté et la conservation de ce nouveau domaine, un homme qui connût parfaitement les Bretons, et qui en fût connu : et Enguerrand ne voyait entre tous les sujets du roi qu'Olivier de Clisson qui eût, outre cette qualité, toutes celles que Ton avait admirées dans le connétable Duguesclin. Sa modestie l'emporta à la fin sur la résolution du roi ; Olivier de Clisson, qui lui-même résista à son tour, dut pourtant céder peu de temps après. Mais, par une espèce de dédommagement, le roi voulut que le sire de Coucy prît le gouvernement général de la Picardie, et il le désigna pour faire partie du conseil de régence qui devait administrer le royaume pendant la minorité de Charles VI, son fils. A peine Enguerrand était-il pourvu de son gouvernement que les Anglais firent une descente à Calais, sous la conduite du comte de Buckingham ; le sire de Coucy s'opposa à lui à la tête de toute la noblesse et des garnisons d'Artois et de Picardie, et, avec ce puissant secours, le tint en échec jusqu'au moment où le roi Charles V mourut au château de Beauté-sur-Marne (26 septembre

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1380). Cette mort changea la face des affaires; le duc d'Anjou, à qui le feu roi n'eût voulu donner aucune part au gouvernement, se fit néanmoins déclarer régent; son pouvoir, à la vérité, ne dura pas plus de huit jours; m^is on trouve la preuve du désir qu'il avait de se concilier l'appui d'Enguerrand^de Goucy dans la donation qu'il lui fit de la châtellenie de Mortaigne sur l'Escaut, entre Valenciennes et Tournai. Le 4 novembre de la même année, le nouveau roi fut sacré et iîouronné à Reims : le sire de Goucy, en sa qualité de haut baron, assista à la cérémonie du sacre et commanda, avec d'autres grands seigneurs, le service du festin. « Ils étaient, dit FroiSsart, tous vêtus de drap d'or et montez sur chevaux de parade richement caparaçonnés. » Après quoi, Enguerrand partit pour négocier un accord entre le roi et le duc de Bretagne, qui avait envoyé des ambassadeurs pour demander la paix. Le 15 janvier 1381, le sire de Goucy en signa le traité au nom du roi.

Les commencements de ce règne furent témoins de grands désordres, présages malheureusement trop réalisés des maux qui fondirent sur la France pendant sa durée. Les princes se disputaient l'autorité; chaque parti abusait du succès momentané de ses intrigues, et les villes, pressurées d'impôts, s'agitaient sourdement ou se jetaient ouvertement dans la révolte. A Paris surtout, l'agitation fut terrible; le peuple poussa la furie jusqu'aux derniers excès : les officiers des gabelles furent massacrés, les prisons forcées et la ville livrée à une affreuse anarchie. Le roi et ses oncles étaient alors à Meaux, et le remède le plus prompt qu'ils purent trouver pour conjurer cet orage fut d'envoyer

Enguerrand à Paris, a Le sire de Goucy, qui était le plus sage et le plus aimable chevalier de son temps, s'en vint, accompagné de ses seuls serviteurs, descendre à l'hôtel qu'il avait à Paris. Il fit venir les principaux bourgeois, et leur parla si bien de l'amour que le roi avait pour sa bonne ville, de l'indignité des maillotins, qui avaient tué les officiers royaux et forcé les prisons, du chagrin que les princes auraient d'assiéger Paris à main armée, qu'il acheva de toucher leur cœur ^ » Il les persuada tellement, qu'ils se taxèrent d'eux-mêmes à dix mille livres par semaine, au lieu des aides et autres impôts qu'on leur demandait.

Enguerrand fit ensuite la campagne de Flandre, quand le roi se porta, avec une puissante armée, au secours du comte de ce pays, attaqué à la fois par les Anglais et ses sujets révoltés. Le sire de Goucy était là avec toute la noblesse de France, parmi laquelle on trouve les noms de son frère Raoul, évêque de Metz, et de son cousin Thomas de Goucy, seigneur de Vervins. Quand on eut dépassé Arras, le roi assembla son conseil, pour disposer convenablement l'armée avant d'entrer en Flandre ; le sire de Goucy, le premier à qui l'on demanda son avis, fut chargé de régler la marche des troupes et de tout préparer pour une grande bataille ; le conseil voulait même qu'il prît le commandement général, tandis que le connétable de Glisson demeurerait près de la personne royale. Soupant avec le jeune monarque, la veille du combat, Enguerrand dut décliner cet honneur, que Charles YI voulait aussi lui

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