Froissart
Les préparatifs de cette campagne prirent beancoup de temps. Au moment même où le sire de Gouey venait de se rendre à Harfleur pour s'y embarquer en même temps que Taniiral de Vienne, tous deux furent rappelés à Paris par un incident qui avait jeté le plus grand trouble à la cour.
Le duc âe Bretagne, intéressé à entraver les projets de la France contre l'Angleterre, avait attiré sous de faux dehors d'amitié le connétable Olivieir de Glîsson, l'avait fait emprisonner, et n'avait consenti à le relâcher qu'en exigeant pour sa rançon plusieurs châteaux et cent mille francs. Le roi ressentit aussi vivemement l'injure de cettetrahison que si l'attentat eût été commis sur sa propre personne ; aussi, quand le connétable, accouru à Paris, vint lui demander justice, ce prince l'accueillit-il avec une vive sympathie. Des députés furent d'abord envoyés au duc de Bretagne, qui ne voulut point les recevoir; on mîanâa alors le sire de Coucy etl'anairal de Vienne, et on les chargea d'amener le duc à comparaîti:e devant la cour des pairs et à se soumettre à leur jugement. Le sire de Coucy, outre qu'il avait h cœur l'offense faite à la majesté royale, était l'ami du connétable, jusque-là qu'il le traitait de frère; il partit donc avec l'amiral et d'autres seigneurs, « Nul n'était mieux choisi pour cette mission que le sire de Coucy; outre qu'il était beau-frère du duc (qui avait aussi épousé une fille d'Edouard III) et son grand ami, c'était le seigneur le plus rempli de grâce et de persuasion de toute la chrétienté. Partout où il était allé, en France, en Angleterre, en Allemagne, en Lombardie, nul n'avait su plaire tant que lui ; c'était son naturel, et de plus il avait vu beaucoup de pays,
i9S LES SIRES DE COUCY
beaucoup d'hommes et beaucoup d'affaires. Le duc le vit arriver avec grande joie, le prit par la main : « Âh ! mon chei* frère, dît- il, que je suis aise de vous voir en Bretagne I Vous aimez la chasse; avant que vous partiez, je vous en donnerai de belles à courre et au vol. » — Le sire de Coucy n'avait garde de lui parler de rien, et ne tenait avec lui que des discours frivoles par manière de passe-temps, comme il convenait entre grands seigneurs qui ne s'étaient pas vus depuis longtemps. Puis, peu à peu, par ses manières gracieuses et faciles, par ses paroles douces et aimables, il brisa tout ce qui lui restait de colère. Les autres parlèrent fort bien aussi; mais un prince tel que le sire de Coucy était mieux fait pour persuader un autre prince ^ »
La majorité du jeune roi ne vit pas décroître la haute faveur dont jouissait Enguerrand. On le voit, au contraire, admis .dans l'intimité de la famille royale, prendre une part encore plus active au gouvernement; la dame de Coucy, qui, après la mort de son père, était venue rejoindre son i^oble époux, était l'amie la plus chère de la reine; elle accompagna cette princesse lors de son entrée solennelle à Paris, et Froissart nous apprend même que, lors du festin qui fut donné à cette occasion, « la royne et madame Isabelle d'Angleterre, dame de Coucy et comtesse de Soissons, se pâmèrent, tant grande était la chaleur et afQuence du peuple. » De son côté, Enguerrand suivait le roi dans le voyage qu'il faisait à Dijon chez le duc de Bourgogne^ et se distinguait dans les fêtes et tournois; chacun, dit encore notre naïf historien, ap-