‹ Les sires de CoucyChapitre 9 sur 14 · Chronique cTÀt^'ou · texte numérisé non relu

Chronique cTÀt^'ou

néral de la Picardie, châtelain de Cambrai, grand bouteiller de France, avait donné sa fille sdnée, Marie de Coucy, en mariage au comte Henri V de Bar; que, devenu veuf de la princesse d'Angleterre, il avait formé une nouvelle union avec une princesse de Lorraine, fille du duc Charles de Lorraine et de Marguerite de Bavière, laquelle se nonmiait encore Isabelle, nous aurons suffisamment fait connaître ce haut baron , dont la carrière si noblement remplie devait jeter tant d'éclat sur le tombeau de sa maison. Ajoutons seulement qu'aussi pieux comme homme qu'il était illustre comme prince, Enguerrand de Coucy fit de somptueuses donations aux églises, fonda des monastères et bâtit des églises. Nous avons parlé du couvent des Célestins de Soissons : on ne lira pas sans intérêt la charte de fondation de cette maison, extraite de ses archives particulières; ce monument curieux est à la date de 1390.

« Enguerrand, sire de Coucy, oomte de S.oissons, « Ber de Marie, savoir faisons à tous présents et à ve- « nir /que nous considérons que le pèlerinage et les « biens temporels et mondains de cette vie transitoire « sont ordonnez à un chacun qui bien en veult, et « scet user à édifîor, et faire trésor envers Dieu qui « tous biens a prestez, meus par vraie dévotion et « honneur de Dieu le Père, le Fils et le Saint-Esprit, un « Dieu vraie et sainte Trinité; de la glorieuse vierge « Marie, de tous les saints et saintes du Paradis, et « pour avoir prières perpétuelles pour nous, nos de- « vanciers et successeurs ; de notre très-chère et amée a compagne Isabelle de Lorraine , à présent notre « femme; pour tous les chevaliers et dames; les

« écuyers et demoiselles qui oiït été, sont, et seront

« de nostre ordre de la Couronne; et pour le singulier

« amour et affection que nous avons envers la dévote

« et sainte ordre des Gélestins, et Taccroissement et

« augmentation du service divin... Et pour être accom-

« pagnes à tous les biens-faits de charité, de prières et

« dévotions qui ont été, sont et seront faits par les

« dits religieux de la dite ordre, avons ordonné et

« disposé, et voulons et ordonnons à l'aide de Dieu

« une église, monastère et habitation d'un couvent

« de douze religieux au moins du dit ordre des Céles-

c( tins, estre fait, construit, édifié et établi, au lieu et

(( en la place de notre maison de Villeneuve auprès

« Soissons : lequel lieu avec les choses ci-après déclai-

« rées nous avons donné et donnons à Dieu, à sa

« sainte Église et à la dite religion, pour estre par

<( iceux religieux tenus et possédez perpétuellement

(( comme amorties, pour eux habiter, et demeurer,

« faire le service de N.-S. Et pour la sustentation et

« vivre de iceux religieux leur avons donné quatre

« cents livres tournois de rente annuelle et perpétuelle

« à penre, lever et percevoir sur toutes nos rentes,

(( revenues, héritaiges, droits et possessions que nous

« avons et pouvons avoir en la dite ville de Villeneuve

« et es- villes de Auvigny et de Baigneux, etc.. En

« témoignage de quelles choses, et pour icelles estre

« fermes et stables, nous avons fait mettre nostre scel

(( à ces lettres, qui furent faites et données en nostre

« hostel à Paris, le vingt-sixième jour d'avril de l'an

« de grâce mil trois cens quatre-vingt et dix. ».

196 LES SIRBS DE COUCT

En^errand VIL]

Tel était Enguerrand. Le jour dont nous parions, il arrivait d'Italie, où il était allé soumettre la ville d'Asti, révoltée contre le duc d'Orléans, qui en était seigneur du chef de Yalentine de Milan, sa femme. Le bruit de la croisade ayant surpris le sire de Goucy au milieu des négociations de cette minime afTaire, il s'était hâté de la terminer et venait offrir aux princes son bras et son expérience dans une cause qu'il n'avait point encore servie : car Enguerrand, Jié pour combattre tous les ennemis de la France et du nom chrétien, n'avait jamais combattu les Turcs. Cette gloire manquait pour couronner la longue liste de belles actions que nous n'avons fait qu'indiquer.

L'entretien du sire de Goucy et de son écuyer roulait, comme on le suppose, sur la guerre de Hongrie. L'écuyer avait su, comme tout Paris, que le conseil, en l'absence du roi, empêché par s)a maladie, avait désigné solennellement le comte de Nevers pour chef de l'armée, en lui adjoignant, outre Enguerrand de Goucy, le comte d'Eu, connétable de France, qui devait commander sous le nom du jeune prince. L'amiral de Vienne, le maréchal Boucicaut, les deux comtes de Bar, Henri, gendre d'Enguerraod de Goucy, et Pierre, son frère,

tous deux cousins du roi, le comte de La Marche, les sires de La Trémoille, avaient été mandés au conseil et avaient pris l'engagement de suivre fidèlement Théritier de Bourgogne. Dès le point du jour, le sire de Goucy, qui était aussi pieux que vaillant, était allé faire ses dévotions àV église deSaint-Jean-de-Grève; il avait été émerveillé de la quantité de nobles chevaliers et écuyers qu'il avait trouvés prosternés au pied des autels, priant Dieu pour attirer sabénédiction sur cette sainte entreprise. De l'église, il s'était rendu à l'hôtel d'Artois pour faire visite au duc àe Bourgogne ; mais on lui avait dit que Sa Grâce était allée conduire ellemême à Saint-Denis son fils aîné, et le sire de Goucy était revenu à son hôtel l'esprit vivement impressionné de ces préparatifs guerriers. Cependant un sombre nuage obscurcissait les traits majestueux d'Enguerrand : son écuyer l'avait remarqué déjà; mais sa curiosité, contenue par le respect, n'avait point eu l'explication de cette expression mélancolique.

— Tu feras exécuter ceci de tous points, dit Enguerrand en donnant à son écuyer un parchemin sur lequel il avait écrit des ordres pour la circonstance. A voir l'empressement de chacun ici, nous ne devons pas perdre de temps pour nous mettre en état de tenir la campagne. La bannière de Goucy va encore se déployer au milieu des batailles. . Fasse le ciel que ces combats, que tout annonce comme devant être acharnés et meurtriers, ne soient pas funestes aux armes et à la gloire de la France I En tout cas, Yves, si je succombe en cette occasion, rappelle-toi mes dernières volontés... Que mon cœur soit transporté à SoissonSy et' mon corps enterré dans l'abbaye de Nogent...

— Eh quoi ! monseigneur, interrompit l'écuyer d'un ton auquel le respect n'enlevait pas toute sa vivacité, depuis trente ans que j'ai vu Votre Grâce affronter la mort sur vingt champs de bataille, sans que votre âme parût un seul instant se préoccuper du danger, avezvous donc des appréhensions sur l'issue de cette campagne?

— Grois-tu aux pressentiments? demanda d'un air pensif le sire de Goucy sans répondre à la question.

— Sans doute, monseigneur; trop d'exemples, et de bien récents même, sont venus prouver la réalité de ces avertissements mystérieux de la Providence. Jeme rappelle que, dans votre propre château de Goucy, au milieu des fêtes du mariage de madame Mcuie de Goucy, votre fille, avec messire Henri de Bar, on vit tout à coup succéder à la joie une sombre tristesse..... Mais que Votre Grâce me pardonne de lui rappeler de si lugubres souvenirs.

— Gontinue, au contraire ; j'ai besoin d'entendre un autre que moi confirmer une opinion qui me ferait craindre pour ma raison, si je la soutenais seul.

— Madame Isabelle d'Angleterre, continua d'un ton sérieux l'écuyer, se troubla subitement ; elle se leva de table pâle et tremblante et, jetant les yeux du côté de l'entrée de la salle du festin, s'écria : « Mon père, mon père! Est-ce vous que je vois?... Que voulez-vous de votre fille?» Vous vous rappelez, monseigneur, que nous tournâmes nos regards effrayés vers la porte. Nous ne vîmes rien; mais quand nous regardâmes de nouveau madame de Goucy, la noble clame était évanouie sur son siège... son visage charmant avait déjà revêtu la pâleur de la mort, et. • .

— Et la nuit même, interrompit Enguerrand en versant des larmes à ce souvenir, la première compagne de ma vie rendit l'âme entre mes bras, en me disant que le roi Edouard^ son père, mort depuis longtemps, lui ét6dt apparu, ne l'avait pas quittée depuis la salle du festin, et se tenait encore, en ce moment suprême, au pied de son lit de mort, rappelant sans cesse à lui, du geste et de la voix : « Je viens, mon père I » furent ses dernières paroles... Et mes lèvres se posèrent sur un front glacé pour jamais... Yves, il faut croire aux pressentiments.

— Gomment ne pas soumettre sa raison en présence de pareils faits?... Et ce qui suivit la mort de la noble dame ! Fasse le ciel que madame de Bar échappe à la prédiction !

— Quelle prédiction ? demanda vivement le sire de Coucy,

— Votre Grâce Tigiiore-t-elle donc réellement? Je me reproche d'avoir parlé...

- — Achève, te dis-je I

— Lorsque la dépouille mortelle de madame de Coucy, continua Yves, fut embarquée à Galais pour être transportée en Angleterre, où elle avait élu sa sépulture, messirede Bar, votre gendre, l'accompagnait. Mais comme les vents étaient contraires, le vaisseau ne put quitter le port de quelque^ jours ; messire Henri profita de ce retard pour venir à franc étrier jusqu'à Soissons, où se trouvait alors sa jeune épouse... Gheminfaisant, son cheval broncha, du moins c'est ce que soutint le noble comte ; il tomba, se fit une plaie à la tête, et Gallerand, son écuyer, le porta au château d'Ambleny, où il reçut des secours qui lui permirent de con-

tinuer sa route. Or Gallerand affirme que messire Henri lui avait dit, un instant avant de choir , qu'il voyait devant lui un Turc armé d'une lourde massue. Meds ce qu'il y a de plus bizarre, c'est qu'à la même heure, madame de Bar, qui priait dévotement dans l'église des Célestins de Soissons, entendit, comme l'a raconté maintes fois ma sœur, qui est de sa suite, une voix qui lui disait : n Prie, Marie, et tiens ton âme en paix aveè le Seigneur ! Quand six ans auront passé, ta couronne de comtesse se changera en coiffe de deuil :

le Sarrasin apprête ton bandeau de veuve Prie,

Marie ! » Madame de Bar s'enfuit tout épouvantée, et peu d'heures après, son époux arriva blessé près d'elle. Mais cette blessure était peu de chose ; la prédiction mystérieuse avait parlé de six années... Cinq se sont écoulées déjà, monseigneur... Dieu garde vos nobles enfants !

— Cette croisade verra la fin de la maison de Coucy I dit Ënguerrand d'un ton solenneUement triste.

Puis, après un moment de recueillemetit, il reprit :

— Oui, trop d'indices et d'avertissements se réunissent pour m'en convaincre. Le ciel a marqué cette guerre comme la dernière où je doive assister. Tous les pronostics s'accordent merveilleusement entre eux; tous se vérifient à leur tour, dans l'ordre où ils frappent nos esprits... Soumettons-nous aux décrets du

Très-Haut, servons-le avec foi et humilité Loin de

murmurer, rendons grâces à la Puissance suprême qui, par une faveur spéciale, nous daigne avertir que la mort plane sur nous... Mais, hélas! tant de nobles et braves princes!... Tous doivent périr dans le désastre où s'éteindra la maison de Coucy...

— Monseigneur, interrompit Téouyer qui voyait Enguerrand pâlir et chancelf r, au nom du ciel, revenez à vous... Ces récits malavisés ont ravivé vos ancienne^ douleurs... Je doism'excuser... Si madame de Goucy voyait Votre Grâce en cette agitation...

— Tu as raison; cachons à tous les yeux, et à notre bien-aimée compagne surtout, les anxiétés de notre âme. Plusieurs raisons me commandent âe lui taire mes craintes. Tu vas en juger. Cette nuit, j'ai rêvé que je me trouvais dans une vaste plaine, au pays de Hongrie ; une ville, entourée de hautes et belles tours, apparaissait au loin ; j'entendais un bruit de clairons, un cliquetis d'armures, des cris effrayants, tout le tumulte enfin d'une bataille formidable. Je poussai mon cheval et arrivai bientôt sous les murs de la ville... Un spectacle horrible m'attendait]: un nombre incalculable de chevaliers étaient gisants sans vie sur le sol; des Sar* rasins ai*més de dagues teintes de sang, frappant encore sur ces corps inanimés, les déchiraient sans pitié. Le premier que je reconnus dans ces victimes fut l'amiral de Vienne , mon «vieil ami , mon compagnon d'armes... Puis... puis... Je ne veux point te dire tous ceux que' je reconnus ainsi. La fleur de la chevalerie de France était là. Plus loin, je me vis moi-même, soutenant la tête de mon fils, Henri de Bar, qui, blessé mortellement, me couvrait de son sang... Mon bras supportait àpeine le poidsde mon épée ; cependant je combattais encore pour protéger la retraite de monseigneur le comte de Nevers, qui cherchait à se frayer un chemin à travers les cadavres de ses ennemis. Tout à coup un bruit de chaînes, suivi de trois cris immenses, q«e je pris pour les cris de triomphe des Barbares, m'éveilla

SOÎ tES SIRES DE dOUCV

en sarsaut; en proie à une fièvre ardente, je me jetai, plein de terreur, à bas de m^n lit, et j'invoquai, à genoux, Notre-Seigneur Jésus-Christ, pour le prier d'éloigner de moi ces visions étranges et. fatales... Le calme revint peu à peu dans mon esprit agité... Mais, mon fidèle serviteur, tu frémiras quand je t'aurai dit que ce matin, à son réveil, madame de Goucy s'est jetée toute tremblante dans mes brai^, en me racontant qu'elle avait fait le même songe affreux. ••

— Ceci, monseigneur, passe toute créance I

— De point en point, te dis-je, Isabelle m'a rapporté sa vision, et de point en point j'ai reconnu mon rêve4 Tout y était, la vaste plaine et la ville crénelée, les Sarrasins et les chevaliers, Henri de Bar et le comte de Nevers**. Tout y était!

— Quelle étrange et prodigieuse coïncidence ! Je le crois maintenant comme Votre Grâce, continua Yves de Troly après avoir réfléchi, la croisade contre Bajazet sera funeste à ceux qui l'entreprendront.

— Tu penses bien, reprit Ènguerrand, que je n'ai point avoué à madame de Goucy le rêve si semblable au sien qui m'avait épouvanté. Je me suis, au contraire, efforcé de plaisanter sur ces craintes naïves et touchanteSé Elle me suppliait de ne point partir, d'arrêter le zèle des ôhevaliers de France, d'employer, en un mot, mon crédit et mon influence pour empêcher la croisade... Mais j'ai imposé silence à sa tendresse et lui ai demandé de ne communiquer à nulle autre personne qu'à moi la vision qu'elle avait eue. Je lui ai représenté qu'un noble chevalier ne reculait pas devant un danger imaginaire; que, fût-il réel, ce péril servirait à mettre en lumière notre dévouement à la cause du

Christ ; et, pâle et soumise, Isabelle en est demeurée d'accord, en promettant de se taire. Ce n'est qu'à toi seul, mon fidèle ami, que j'ouvre ainsi mon cœur. Ma conviction profonde est, je le répète, que cette guerre sera funeste. Bien peu échapperont à la mort, et ce sera pour être réduits à l'esclavage. Lors même que des avertissements d'en haut ne m'enseigneraient pas le sort de l'vmée, crois-ep mon expérience, la discorde, qui ne peut manquer de se mettre parmi nous, causera notre perte. Les jeunes chevaliers vont se trouver en présence des anciens; là oii la prudence devrait commander, l'impétueuse ardeur décidera sans rien écouter. Un chef jeune, brave et ambitieux ne voudra négliger aucune occasion d'acquérir du renom. Nous trouverons des alliés douteux...

— Eh quoi ! monseigneur, interrompit encore Yves de Troly, messire Jean de Nevers n'aura-t-il pas près de lui un conseil de guerre? Ne serez-vous pas là, d'ailleurs ?

-— Oui; mais que de divisions dans le sein même de ce conseil I J*ai vu, dans mainte occasion, ce que peuvent causer de désastres les prétentions de dix chefs réunis pour délibérer... En dépit de la décision de la majorité, on exécute mal les mesures que Ton n'approuve pas... Mais, encore une fois, un sentiment que je ne puis expliquer me persuade que les armes de la BÉrance vont marcher à un échec terrible. Ainsi, sire écuyer, si vous m'en croyez, vous ferez sagement de demeurer en France.

Le rouge de la confusion couvrit le front de Técuyer, puis une larme prouva que cette parole lui avait été au cœur. *

— Monseigueur, dit-il d'une voix entrecoupée, Votre Grâce demeurera-t-elle donc en France ? Les pronostics auront-ils cet empire sur le plus vaillant chevalier delà chrétienté?

— Quoi qu'il en doive arriver, reprit avec noblesse Enguerrand, j'accomplirai mon devoir, qui est de veiller sur monseigneur de Nevers et de suivre la bannière de France, quand elle marche pour le service de Dieu. Dût la mort m'atteindre, je ne ferai point défaut à mes promesses. Mais toi, tu n'as point les mêmes obligations à remplir. Tu peux rester en France, où tu vivras heureux et considéré. Tu es connu pour un éouyer rempli de zèle et de loyauté ; ton bras s'est signalé en mainte occasion : je t'armerai chevalier et te ferai, si tu le souhaites, châtelain d'une de mes forteresses. ••

— Votre Grâce me déchire le cœur de parler ainsi, s'écria impétueusement le brave écuyer. Quoi ! je resterais lâchement en arrière quand mon noble maître irait au-devant du danger I Non, monseigneur , non, ne parlez pas ainsi I Vous suivrez la bannièrç du roi de France, mais moi, je suivrai la bannière d'Enguerrand de Goucy, qui est pour moi plus qu'un prince, qu'un roi même : je ne manquerai pas non plus à mon serment. •• Vivre heureux et considéré! Oh! monseigneur, je ne serais point heureux si je ne suivais partout le cimier de votre casque. A chaque minute, je croirais vous voir atteint d'un coup que j'aurais dû détourner ! Ghevalier I Je veux l'être, sur mon salut, c'est mon ambition ; le vœu de mon âme est de recevoir de votre glorieuse main cet ordre révéré... Mais c'est sur le champ de Iwitaille que je veux encore une

fois gagner mes éperons. Jusqu'au dernier moment je veux combattre à vos côtés, et si je dois mourir, ce sera du moins en brave et sous vos yeux... Moi, vous quitter, vous qui me traitez en ami, en père I... Oh I monseigneur, jamais I

Le sire de Goucy ne put répondre. II était aussi ému que son fidèle serviteur qui s'était jeté à ses pieds.

— Relève-toi... relève-toi I dit enfin Ënguerrand. Renferme en toi-même le sujet de cet entretien... Tu me suivras en Hongrie... Mais qu'il est cruel de penser que tant de braves et valeureux guerriers vont trouver là une mort terrible!... L'amiral de Vienne...

Un page entra en ce moment.

— Monseigneur, dit-il, messire Jean de Vienne, amiral de France, demande à être introduit auprès de Votre Grâce.

— Qu'il entre, au nom du ciel ! et qu'il soit le bienvenu, répondit Ënguerrand .en échangeant un regard avec Yves de Troly.

Un instant après, le vieil amiral était dans les bras de son ancien ami.

— Le noble duc de Bourgogne, dit l'amiral, m'envoie te quérir, car il veut te parler, et un conseil le retient en son hôtel. Cette campagne sera glorieuse, Ënguerrand; cette nuit j'ai rêvé que j'assistais à la défaite des Sarrasins et au châtiment de Bajazet... Ne ll^rdons pas de temps... Viens!

— Faisons notre devoir, advienne que pourra! dit gravement Ënguerrand.

— Advienne que pourra I

En répétant ces mots, Yves de Troly sortit pour aller commander la suite de soft maître.

Un mois après, le 6 avril 1396, le comte de Nevers partit de Paris à la tête d'une brillante maison, composée des principaux chevaliers de la Bourgogne, entouré de sages conseillers, et a.vec des équipages dans lesquels éclatait toute la magnificence de la maison de Bourgogne. Le duc n'avait pas encore voulu faire son fils chevalier : (c II recevra l'accolade, avait-il dit, comme chevalier de Jésus-Christ, à la première bataille contre les infidèles* » Philippe conduisit son fils jusqu'à Dijon, où la duchesse était venue l'attendre. « Là, dit l'historien des ducs de Bourgogne, toute sa famille se trouva réunie pour lui faire ses adieux. Enfin, le 30, il se mit en route pour la Hongrie, laissant son père et sa mère dans une inquiétude qui les portait à envoyer sans cesse des courriers pour avoir des nouvelles de leur fils* »

Nous ne suivrons pas l'armée dang sa marche à travers l'Allemagne; nous nçus transporterons immédiatement sur le théâtre de la guerre, c'est-à-dire sous les murs de Nicopolis*

NIGOPOlijS

[Engu^rrand VU.]

Le camp du comte de Nevers, sous les murs de Nicopolis, était un séjour de fêtes et de plaisirs. Toute cette brillante jeunesse, qu'une sainte ardeur avait

conduite à la guerre, avait peu à peu perdu de vue l'objet du voyage et gaspillait, dans des dissipations de toute espèce, les trésors arrachés à si grand'peine aux principales familles de France. Les Barbares mêmes, qui avaient jadis entendu vanter la piété des chevaliers français, s'étonnaient de cette licence , et ne pouvaient s'accoutumer à voir unis ensemble tant de bravoure et si peu de vertus. Un autre fléau pesait sur l'armée chrétienne : comme l'avait prévu le sire de Coucy, des rivalités personnelles n'avaient pas tardé à éclater parmi tant de chefs illustres. Le salut commun, pas plus que le triomphe de la bonne cause, ne préoccupait autant chaque seigneur que l'intérêt de sa propre renommée. Aussi les opérations militaires n'offraient-elles pas cette unité de vues, ces plans mûrement conçus et strictement exécutés qui font le succès des grandes entreprises. Les Hongrois eux-mêmes, at>rës avoir sollicité si ardemment les secours de la chevalerie française, en étaient venus au point de souhaiter le départ des croisés, plutôt que leur appui. Des querelles de préséance puériles éclataient à chaque instant. S'agissait-il d'une attaque, les Hongrois se présentaient pour la coqimencer, et les jeunes barons de France s'indignaient.

— La coutume des Français n'est pas de combattre à la suite des autres, disaient-ils, mais bien de donner aux autres l'exemple et de les encourager.

Mais les sages chevaliers voyaient avec crainte ces débats.

— Ce n'est point ainsi qu'on fait la guerre, disait le sire de Coucy à messire Jean de Vienne. Ces bravades i^nt des folies qui, tôt ou tard, causeront notre perte»

Nicopolis était la seule ville importante qu'on eût rencontrée ; mais plusieurs attaques successives ayant échoué, faute d*un nombre assez considérable de canons, on s'était résolu à la bloquer, dans Tespoir de la réduire par la famine. Les croisés se flattaient de réussir dans ce projet, quand Bajazet se décida à venir secourir cette ville.

Un jour, le sire de Coucy, appuyé familièrement sur le bras de son écuyer Yves de Troly, s'était éloigné du camp pour parcourir les campagnes environnantes. Une sombre tristesse pesait sur le cœur d'Enguerrand. Aux regrets qu'il éprouvait d'être séparé de son pays et de sa famille se joignait l'amère conviction que c'était pour toujours qu'il les avait quittés. Quiconque eût vu alors cet homme illustre n'eût plus reconnu en lui ce V chevalier brillant et plein de grâce, dont la réputation avait fait le tour de l'Europe.

— Ce siège traîne en longueur, dit Enguerrand ; s'il > dure encore un mois, je ne vivrai pas assez longtemps

pour le voir finir.

— Votre Grâce s'alarme peut-être trop vite, répondit l'écuyer. Sans doute bien des choses sont à reprendre dans l'ordonnance du siège ; mais l'échep dans lequel la ville est tenue doit tôt ou tard la mettre entre nos mains.

Enguerrand soupira, et, après un court silence, il prit la main de son écuyer.

— Écoute, lui dit-il, j'ai confiance en toi et yffux ne te rien celer du véritable état des choses. Nous sommes à deux doigts de notre perte. Les ressources de l'armée sont épuisées. Le jeu et la table ont englouti les sommes qui devaient assurer le pain du soldat. Ce ne sont

pas les combats qui nous détruiront; nous qui voulons affamer les Sarrasins, nous périrons de faim et de misère ; et, au moment où les privations, la famine, auront jeté le désordre dans notre camp , Bajazet nous attaquera... Cet homme est sage et habile : il nous ^ évités jusqu'ici parce que nous étions forts; maintenant que nous faiblissons, il appt'ête, je le sais de manière certaine, les forces redoutables qui doivent nous écraser. Notre inaction est une honte et une calamité. 11 faut que nous frappions un grand coup, sinon nous serons perdus. C'est pour t'instruire d'un dessein que j'ai formé que je t'ai conduit jusqu'ici... N'entends-tu rien dans le lointain?

— J'entends un bruit confus, conmie d'une multitude d'hommes, répondit l'écuyer.

— Je sais ce que c'est, moi ! Un renfort de vingt mille hommes est enyoyé à Nicopolis par Bajazet, et ce corps n'est que l'avant-garde d'une armée immense qu'il conunandera lui-même. Yves, il serait beau d'empêcher ce secours d'arriver. C'est à quoi je pense depuis que mes espions m'ont averti de son approche. Si nous devons mourir, comme j'en ai le triste pressentiment, sur cette terre lointaine, faisons du moins quelque chose pour soutenir l'ancien renom des aripes françaises, Veux-iu me seconder et gagner tes éperons? Tu seras chevalier avant la fin de la journée....

— Ordonnez, mon noble maître.

*- Retourne au camp. Tu connais les sires de Roye et de Saimpy * ; dis-leur que le moment est venu d'exécuter ce dont nous sommes convenus. Amène-moi ici,

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