‹ Les six aventuresChapitre 3 sur 7 · PREMIER EPISODE · texte numérisé non relu

PREMIER EPISODE

Auprès de la ville de Cassy, que les infidèles nomment Béiiarès, Tagahor fît bâtir ses demeures, et il donna à sa vie des magnificences que jamais il n'avait osé rêver. Ce n'était pas un palais, c'était presque une ville où s'agitait une population de serviteurs et d'esclaves.

Les pavillons qu'il liabitait s'élevaient dans des jar-

dîns; des portes d'ivoire, incrustées d'améthystes, roulaient sur des gonds d'or; des tapis en plumes de <7gne couvraient des planchers en bois de cèdre ; du haut des poutres de cantal se balançaient des lampes de saphir, et des rinceaux de pierreries noués et dénoués au plafond scintillaient sous les lumières comme un ciel étoile. Des tissus de cachemire, lourdement drapés devant les fenêtres, se rattachaient à des cord^ères de perles fines ; auprès des coussins amoncelés s'étalaient des peaux de lion dont les yeux étaient des topazes , les dents des diamants, et les griffes du corail. Dans des cassolettes de vermeil, qui flambaient sans cesse, grésillaient Taloès, les gommes de Sardja, les résines du bdellium et des parfums apportés de si loin qu'on ignorait le nom de leurs pays. Dans de grands vases de bronze se fondait lentement une neige odorante dont les émanations embaumaient et vafratchissaient l'air ; les muraillesrtétaient vernies d'upe laque particulière qu'avaient appliquée eux-mêmes des ouvriers venus des rives du fleuve Jaune.

Une porte en bois de fer, close par un secret que seul connaissait Tagahor, conduisait à une salle tout en lapislazuli. 11 n'y avait d'autres meubles que sept réchauds, toujours allumés, et une énorma carapace de tortue polie dans laquelle reposaient une bêche, une peUe et une pioche d'argent à manche d'ébène parsemé d'opales: c'étaient là les instruments qu'il emportait lorsqu'il allait à la découverte d'un nouveau trésor; il ne pouvait faire moins pour cette bonne terre qui lui ouvrait des entrailles si généreuses.

A la façade de ce palais s'accrochait un balcon surmonté d'un toit recourbé et tout vêtu d'un pipas, sorte

TA6AH0R IJI

de Uerre gigantesque, qui Tavait embrassé et enveloppé de ses rameaux tortueux sous lesquels chantaient les bengalis. Un ouistiti, barbouillé de vermillon, gambadait, en secouant sa chaîne, auprès de quelques oiseaux de paradis apprivoisés qui picoraient des grains de riz assaisonnés de noix muscade.

Les jardins étaient si grands qu'il fallait trois journées pour en faire le tour; ils descendaient jusqu'au Gango par des degrés en marbre blanc sur lesquels des crocodiles familiers faisaient craquer leurs écailles en se chauffant au soleil. Il y avait des lacs énormes où nageaient des dorades et que battaient sans relâche les ailes des pélicans. Il y avait des forêts de tulipiers enlacés dans des lianes que le soleil ne pénétrait jamais, et des bois de tali-pat, arbre immense qui s'épanouit tous les cent ans avec un bruit terrible, en laissant éclore une fleur de trente pteds de long. Dans des bassins de porphyre crois* saient des lotus de toutes couleurs, et sous des açokas et des magnoliers coulaient des sources où les gazelles venaient boire.

Dans un coin, derrière des rideaux de palmiers et de mimosas, s'élevait le palais des femmes; il était en carreaux de faïence et bâti à la mode persane : c'est là que vivaient les esclaves de Tagahor. Il n'en avait pas autant que Gtirishna, qui en eut dix-sept mille, qui toutes se brûlèrent sur son bûcher, mais il en avait beaucoup et de tous les pays : des Javanaises, teintes de safran, ar-* dentés et sentant bon, charmeresses de serpents et ne riant jamais; des Chinoises, aux pieds difformes, aux yeux retroussés, aux ongles démesurés couverts d'un étui de maroquin; des Arabes, dont lesbras sont tatoués

de signes mystérieux et dont les seins pointus déchirent la tunique deldine; des négresses qui ont des colliers de coquillages, des pièces d'or dans leurs cheveux crépus et des vêtements de soie jaune; des Indiennes: leur tête est parsemée de fleurs; trois pertes noires scintillent à leurs narines ; leurs pendants d'oreilles se balancent sur leurs joues; elles vont la gorge nue, toute chargée de chapelets précieux ; elles ont de larges pantalons de mousseline; leurs pieds sont rougis de carmin; leur front est frotté de cantal, et lorsqu'elles marchent, on entend sonner les grelots de leur ceinture ; des Persanes, dont les yeux sont si doux qu'on ne peut les voir sans pâlir ; des femmes barbares, blondes comme les blés, brunes comme la nuit, rouges comme le cinabre, venues on ne sait^d'où, amenées par des vaisseaux de forme étrange que conduisaient des hommes parlant un langage inconnu.

Plus loin, c'étaitïa ménagerie; les lions, les jaguars, les ours hurlaient derrière leurs grilles en flairant les axis mouchetés qui paissaient l'herbe des prairies. Au milieu de mares immenses, des hippopotames nageaient en soufflant leur haleine retentissante. Des rhinocéros frottaient leur corne contre le tronc des palmier?, et des buffles, couchés dans la vase, ruminaient en regardant autour d'eux. Les grues, les hérons, les flamants, les cigognes, les cygnes, épluchaient leurs plumes, se baignaient dans les étangs ou chassaient les lézards qui gîtent le long des murs. Des fourmiliers allongeaient leur langue visqueuse ; les tatous, caparaçonnés d'écailles, dormaient dans leur tanière ; des babiroussas se battaient contre des sangliers qu'on nourrissait de fraises

tagâhor us

musquées pour rendre leur chair délicate, et sur les arbres, les singes dansaient en poursuivant les toucans qui s'envolaient à tire-d'aile.

Dans les écuries hennissaient des chevaux si rapides qu'on ne les voit pas quand ils galopent; des onagres demi-sauvages et des zèbres à la crinière droite, au sabot étroit, qui traînent en se cabrant des chars chargés de panaches. Des éléphants, balançant leur trompe, agitaient en marchant les houppes de soie suspendues à leur poitrail. Des dromadaires dormaient sous les caroubiers ; des mules, blanches comme le lait, arrachaient le foin des râteliers d'ébène, et les autruches, dont le pied lance des pierres en courant, fouillaient le sable de leur bec aplati.

Puis, c'étaient encore d'autres palais immenses et resplendissants. 11 y avait loin de toutes ces magnificences aux misères de la hutte de roseaux, et Tagalior devait être heureux.

Trois cents poètes célébraient ses louanges et le comparaient aux dieux. Une bande d'astrologues veillait chaque nuit et regardait le ciel pour y déchiffrer l'av^ nir des destinées qui devaient encore embellir son bonheur. Des relais d'esclaves, les plus agiles que jamais on ait vus, allaient, le pied toujours levé, chercher sur les cimes de l'Hymalaya la neige qui glaçait ses boissons exquises. Comme Vatsa-Oudâyana, empereur de Cosambi, il avait une garde de femmes tatares qui tiraient l'arc et lançaient le javelot. Quand il passait, on se prosternait dans la poussière, et on ne l'appelait plus que Maharadja : le grand roi.

Dans ses bains, des femmes de Bornéo, brunes comme

iï% LES SIX AVENTURES

le café brûlé, odorantes comme les épiées d*Éthiopie, frottaient son corps et pétrissaient sa chair de leurs mains molles et habiles. Â ses repas, pendant que des venaisons farcies de grenades, de jujubes et de spondias ; que des langues de faisans saupoudrées d'assa fœtida et piquées d'andropogon fumaient sur des plats d'or; pendant que le jus de Tasciepias, Tinfusion des iillipés et la sève des palmiers se cristallisaient dans des coupes d'émeraude, on amenait des brindjaries et ils dansaient. Leurs troupes bariolées, jongleurs et musiciens, bondissaient à travers les salles, luttaient, se heurtaient en recevant des poignards aigus, rampaient, se disloquaient de cent façons, s'amoncelaient en pyramides, et disparaissaient au premier geste du maître.

Depuis plusieurs années, Tagahor vivait ainsi.

Un jour qu'enveloppé d'une longue robe d'étoffe d'argent parsemée d'abeilles en rubis, il était couché sur un amas de coussins, il frappa dans ses mains; une esclave parut.

— Coumbakama, dit-il.

» L'esclave sortit en courant et revint accompagné d'un homme vêtu d'une pièce de toile qui tombait de ses hanches jusqu'à terre. De sa chevelure rasée il n'avait gardé qu'une longue mèche nouée sur le sommet de la tête ; un cordon, composé de trois fils de coton, passait de son épaule gauche à sa hanche droite; entre ses yeux se dessinaient deux lignes blanches et un trait rouge, ce qui est le nahman, signe distmctif des adorateurs de Wichnou. Ses coudes et ses genoux étaient enduits de bouse de vache desséchée. C'était le brahmane Coumbakarna.

Lorsqu'il entra, il se précipita vers Tagahor, inclina

ie front jusque sur ses pieds, croisa les bras et attendit.

— Quelle heure est-il? demanda Tagabor.

— xO Maharadja, les tambours viennent de battre quatre heures.

Tagahor se retourna sur ses coussins, étira ses membres en bâillant, se souleva à moitié et dit : .

— Jouons.

On apporta un échiquier dont les pièces étaient d'aiîçues-mârines et de turquoises.

Au bout de quelques minutes, il renversa pêle-mêle les éléphants, les chars, les rois, et regarda en riant la figure ébahie de Coumbakama. Il enfonça sa tête dans un oreiller et sembla oublier que le brahmane était près de lui. Ses yeux erraient vaguement sans rien voir; une de ses mains pendait inerte et molle sur les tapis ; l'autre, par un mouvement machinal, tortillait le cordon de diamants qui retenait sa chevelure.

— Oh! Coumbakama, dit-il avec un grand soupir, je m'ennuie!

Le brahmane fit un bond.

— Toi, maître ! toi, qui as tant de richesses que les sept tles qui composent l'univers peuvent à peine les contenir; toi, qui fais pâlir de jalousie Indra assis au milieu des étoiles; toi,. dont les rois ne sont pas dignes d'être les serviteurs 1 toi, qui as tant de femmes et de si longs repas! que te manque-t-il donc et pourquoi t'ennuies-tu ?

Tagahor, qui ne l'écoutait pas, reprit avec violence :

— Allons, cherche, invente quelque chose qui puisse nae distraire.

— Veux-tu que je fasse apporter tes cailles de com-

116 LES SIX AVENTDRES

•bal? Ce matin encore» elles ont mangé les yeui de faisans qui doivent les rendre courageuses et cruelles; un éperon d*or est attaché à leurs pattes, et, si tu le désires, elles vont se déchirer devant toi.

— Non, dit Tagahor.

— Tes poëtes sont prêts à chanter ta gloire, ô Maharadja! au premier appel ils vont accourir, et pendant que tes bayadères les accompagneront sur le luth à sept cordes, ils diront des vers plus doux que la rosée et plus sonores que les trompettes d'airain.

— Tes poëtes sont plus insupportables que le cri des corbeaux, répondit Tagahor. Quand ils m'auront répété que je suis beau comme Clirishna et fort comme Rama, ils s'en iront satisfaits et me laisseront bâillant de leur musique et de leurs paroles.

— Alors, en chasse! en chasse! prends ton arc et tes flèches ; monte sur Gouroubournou, ton éléphant blanc favori ; que tes esclaves t'accompagnent, que tes femmes te précèdent en dansant; que l'on jette des fleurs sous tes pas; que l'on fasse éclater des tintamarres autour de toi ; que ton cortège se déroule aussi long que les replis du serpent Ananta qui porte le monde; va dans les forêts chercher les tigres qui errent parmi les bambous ; sur les chevaux rapides, poursuis les antilopes, ou sur tes chars, entourés d'étendards, attaque les ours effrayés de ton courage.

— Ah ! répliqua Tagahor, cela me dérangerait et me fatiguerait.

— Eh bien! reprit le brahmane, puisque tu ne veux pas aller les trouver si loin, prends-les auprès de toi : donne tes ordres, et autour d'un jeune buffle on va là-

cher des lions, des tigres et des jaguars; ils combattront les uns contre les autres avec des hurlements plus profonds que le bruit de la mer, avec des dents plus sanglantes que celles d'Ouma-Cali lorsqu'elle vient de dé* Yorer le géant Dourga. De son mufle fumant, le vainqueur fouillera les entrailles de sa proie et traînera avec ses griffes ses longs intestins dans la poussière; et toi, en haut de tes palais, sur tes terrasses ombragées de plantes inconnues, couché sur des oreillers de duvet, buvant des sorbets au jus de tamarin, les pieds appuyés sur quelque belle créature, tu les regarderas.

— Tu es fou, Coumbakarna ; leurs mugissements m'assourdiraient les oreilles.

— Qu'on l'amène tes nains et qu'ils dansent avec tes esclaves les plus belles; jtes yeux se réjouiront du charme des jeunes filles, et ta bouche rira de la laideur de tes bouffons.

— Croisrtu, dit Tagahor, que ce soit un spectacle bien curieux que de voir, pour la millième fois peut-être, sauter grotesquement des bosses et des membres contrefaits à côté de tièdes épaules et de beaux visages?

— Tes astrologues ont lu dans les astres; ils sont prêts à te raconter les merveilles que Brahma réserve à ta vie.

Tagahor leva les épaules et fronça le sourcil.

— Parmi tes brindjaries, se hâta de continuer Coumbakarna, il en est une qui sait parfois arracher un sourire à tes lèvres; elle va venir, si tu veux : tu la verras, vive et flexible comme les joncs inclinés sur tes lacs, se tordre aux sons d'un c!mnt plus léger qu'un oiseau ; tu la verras, debout, les bras levés, la tête renversée et le cou tendu, plier sous le poids des serpents qui l'enla-

cent et qui baisent ses lèvres humides; elle joutera avec des lynx moins souples qu'elle, de ses doigts elle ouvrira la mâchoire des léopards et enfoncera son front dans leur gueule béante, et ils se rouleront à ses pieds cd frottant leur dos contre ses jambes avec un miaulement d*amour.

— Hélas! je Tai déjà vue si souvent! répondit Tagalior^

— Viens alors, sors de ton palais, ô Maharadja; viens parcourir les bois ondoyants ; viens respirer la senteur des feuilles; viens marcher dans Therbe des prairies. Viens, on portera près de toi les insignes royaux : l'étendard, réventail, le parasol et le chowri, ce saint émouchoir qui est la queue d'une vache de Tartarie.

— A quoi bon aller voir des troncs d'arbres et ensanglanter mes pieds aux ronces des pâturages?

— Permets-moi d'appeler tes esclavçs; ils te porteront à ton théâtre ; tes comédiens s'empresseront et te réciteront les stances mélodieuses qui racontent les exploits de Hanuman ou l'enlèvement de la jeune Bhanoumati.

— Mes comédiens jouent mal, leurs vers sont mauvais et les musiciens ne soufflent pas en mesure; un de ces soirs je ferai jeter tout cela dans le Gange.

— Je vais faire frapper les tam-tams pour réunir toutes tes femmes; elles vont se hâter, et tu choisiras la plus belle parmi celles que tu ne connais pas encore; car, ainsi que ces dragons aveugles qui gardent des trésors, tu ne sais pas toutes tes richesses ; ses deux bras entoureront ton cou, tu enfonceras ton visage dans sa lougu^ chevelure, tu verras ses yeux s'éteindre et mourir sous

tes baisers. Tagahor, crois-moi, c'est là qu*est le bonheur; tu dormiras, la tète doucement remuée par les mouvements de sa poitrine, pendant qu'elle veillera pour conjurer les songes d'égayer ton sommeil.

— O mon pauvre Goumbakama, elles sont toutes les mêmes; leur tendresse n'est qu'obéissance, et je suis bien las de leurs extases amoureuses.

— Que faire donc? Veux-tu qu'on lâche un ours contre un de tes géants? ils lutteront tous deux, et peut-être daigneras-tu sourire si l'homme est étouffé!

— Pourrais-tu me dire, demanda Tagahor, lequel est le plus bête, d'un géant, d'un ours ou d'un brahmane qui ne peut, même donner un bon conseil?

— Eh bien, maîlre, répliqua Goumbakama, il faut reprendre la partie d'échecs que tu as interrompue tout à l'heure.

— Va-l'en, va-t'en! s'écria Tagahor; hors d'ici, toi qui ne peux rien pour moi ; toi qui ne sais pas trouver un remède au mal qui me dévore. A quoi te sert ta science, ô brahmane, si elle te fait défaut du jour où je l'interroge ? Laissfrimoi, et je vais me livrer au seul plaisir que je connaisse maintenant.

— Et lequel, ô Maharadja?

— Je vais dormir!

Goumbakama sortit. On avait remarqué son long séjour auprès du maître; aussi chacun l'attendait avec impatience. Lorsqu'il passa sous les galeries qui ceignaient la cour du palais, il fut entouré par une foule d'esclaves et de femmes; les questions s'entre-croisaient; tout le monde parlait à la fois.

— Allons nous prosterner et faire des sacrifices

lao LES SIX AVENTURES

pour apaiser les dieux, dit-il; ona jelo un sort au Maharadja.

Lorsque le brahmane se fut éloigné,^Tagahor, resté seul, se souleva péniblement sur le coude et cria: — Thorr!

Une sorte de rugissement adouci se fit entendre el une panthère noire parut. Elle marchait lentement, battant les tapis de son énorme queue, léchant ses babines et remuant ses deux yeux jaunes qui lançaient des étincelles de feu. Elle approcha de Tagalior, faisant le gros dos comme une chatte, coucliant les oreilles et fermant à demi les paupières. 11 lui passa la main sur la tête. • -

— Viens, ma belle, dit-il, viens près de moi ; tu es toujours bonne et caressante, et je ne sais à quoi tient que je ne te donne en pAture les'imbécilesqui m'entourent, à commencer par le bralnuane Goumbakarna. Va. je te choisirai quelque beau tigre bariolé, quand viendra la saison de tes amours, et demain tu auras de gras antilopes dont tu boiras le sang tout chaud.

11 demeura quelques instants silencieux, enfonçant ses doigts sous les poils noirs de la panthère, et comnie perdu dans ses rêveries.

— Thorr, ajouta-t-il bientôt, je voudrais dormir 1 La gracieuse bête sauta derrière lui et se coucha sur le

flanc ; il étendit sa tète sur elle, poussa deux ou trois soupirs qui ressemblaient à des gémissements, et s'endormit.

Le lendemain de cette journée, Tagahor marchait seul dans une allée qui longeait le cours du Gange ; un sal^l^

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fin criait sous ses pieds; on entendait au loin leskokilas qui chantaient sous les feuilles, le vent remuait la tige des palmiers. Il allait, poussant ses pieds l'un devant Fautre, les yeux immobiles et les lèvres crispées par un triste sourire; il prononçait parfois quelques mots à voix basse ; enfin il s'écria :

— O Ganga! pourquoi ne dois-tu plus revenir? pourquoi me laisses-tu lutter contre des chagrins que je ne puis comprendre? Ne t'ai-je donc pas fait élever de riches pagodes où mes brahmanes prient jour et nuit devant* tes statues d'or? J'ai fait mettre des yeux de saphir aux images de Siva qu'on adore à Cassy; j'ai offert à Wichnou le grand sacrifice de l'Ekyam; j'ai construit des temples à Brahma, et pourtant les dieux m'ont quitté! Que ne m' as- tu donné la pierre Tchintâmani qui exauce les vœux de celui qui la possède I C'est en vain que j'épuise les plaisirs; je retombe toujours au milieu de lassitudes énervantes et d'insurmontables affadissements ! En vain j'élargis ma poitrine pour respirer à l'aise, Tair n'y pénètre plus. Je sens au dedans de moi d'âpres désirs pour des choses que j'ignore. Oh! qui me dira où il faut aller pour trouver ce qui me manque? qui apaisera tout ce qui pleure en moi?...

Sur le Gange, un batelier passait; sa pirogue d'écorces devançait le courant; assis, et maniant ses rames, il chantait. Tagahor le suivit longtemps des yeux, en se penchant pour écouter les derniers échos de sa chanson.

— Oh ! dit-il , comme voilà un misérable qui est heureux !

Puis, le souvenir lui revint de ce qu'il avait été jadis;

ses yeux se gonflèrent de larmes et il poussa un rire éclatant.

Tout était beau autour de Lui : le soleil faisait reluire rérnail des scarabées ; les lotus du fleuve s'inclinaient et se relevaient à chaque vague; des bruissements bourdonnaient sous les herbes ; la nature n'était que lumière et parfum ; mais il ne voyait rien. 11 tressaillit à une pensée subite, se retourna vivement et avança à grands pas. Il franchit les degrés qui montaient à sod palais et entra. Il appela; on accourut. Tout ce qu'il avait refusé la veille aux conseils de Goumbakaroa, il le voulait et on s'empressa.

Les bayadères dansèrent les danses qu'il aimait le mieux, il les renvoya; ses nains, il les battit; à coups de flèches il tua un lion qui, dans le combat, ne rugissait pas assez haut ; il étouffa ses cailles dans ses mains. Accroupi sur de larges carreaux, tenant par la peau du cou sa panthère, comme s'il eût voulu la lancer contre quelqu'un, il regardait avec des yeux fixes et pleins de colère ; tout le monde tremblait. Elle vint la brindjarie qui jouait avec des serpents et charmait des tigres, il la fit chasser. Longtemps il resta seul avec la plus belle de ses femmes; mais lorsqu'elle sortit, elle pleurait, et les yeux du Maharadja ne s'étaient point adoucis.

Ses poètes lui chantèrent un hymne qui le comparait au soleil ; par ses ordres, on en jeta une douzaine par la fenêtre, et le reste se sauva à grand'peine. Son géant fut fouetté de verges comme un enfant, et l'échiquier fut brisé sur la tête du brahmane Goumbakarna.

Lassé, irrité, vaincu, Tagahor s'élança dehors; chacun le suivit en silence. Il parcourut les jardins, les

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pâturages, les écuries, tous ses palais l'un après Tautre ; arrivé dans la ménagerie, il s'arrêta.

Un esclave regardait en riant un chimpanzé qui grimaçait et se contorsionnait en grignotant des noix d'areck.

Dès que Tagahor l'aperçut, il se précipita sur lui :

— Tu ris» tu ris, misérable ! tu oses rire ! s'écria-t-il, tu t'amuses donc, loi ?

Et le saisissant de ses deux mains, il le jeta dans une auge de porphyre où nageait un alligator. Le malheureux fit un effort pour en sortir; un coup de pied l'y repoussa. D'un bond, l'alligator fut sur lui; il le remua à grands coups (Je son long museau, et, ouvrant sa formidable gueule, il le prit par le milieu des reins ; l'esclave se cambra, à demi ployé en arrière, l'œil blanc, la bouche baveuse, les muscles raidis, les cheveux droits et les dents serrées ; on entendit un craquement sourd en même temps qu'un grand cri. Les femmes pleuraient, les hommes détournaient la tète; Tagahor regarda jusqu'à ce que tout fût fini, et puis il s'éloigna.

Chacun était consterné ; on avait peur, et on se demandait à voix basse : Qu'a donc le Maharadja?

Ce qu'il a, le Maharadja? hélas I il l'a dit lui-même: il s'ennuie!

Bien vite il s'était jeté à travers les plaisirs, et quand il les eut tous usés, il sentit la vie se refermer sur lui.

Dans les temps qui suivirent son étrange fortune, ce furent des joies infinies et de continuels enivrements. H ne se fatiguait de rien; tout était charme et nouveauté pour lui. Il s'émerveillait de son sort , et lorsqu'il se voyait entouré de ses magnificences, il se disait :

i-l'i LES SIX AVENTURES

— Comment se peut*il qu'un batetier comme moi soit devenu un Maliaradja?

Puis, peu à peu, insensiblement, il prit habitude de ces honneurs qu'on lui rendait. Jl lui sembla, au milieu des splendeurs qui surchargeaient sa vie, que c'était chose naturelle ; il avait perdu la mémoire de son existence d'autrefois. Lorsque, par hasard, son passé lui apparaissait, lorsqu'il se souvenait des pleurs dont il avait mouillé sa natte de paille, il se disait :

— Comment se peut-il qu'un Maharadja comme moi ait été batelier?

L'obéissance empressée de ses esclaves , la facilité de - ses plaisirs , l'exécution immédiate de ses ordres, qui le ravissaient d'abord, devinrent une cause de langueur et d'ennui ; sachant qu'il n'avait qu'à vouloir, il ne se donnait même plus la peine de désirer. A son insu, l'homme aime l'obstacle, et ses pieds ont moins de courage sur une grande route que dans le lit rocailleux des ravins desséchés.

Un pèlerin, qui depuis longtemps marchait pat des chemins arides, traversa un jour un pays fort beau : » y avait des plaines, des rivières et de larges horizons. 11 s'arrêta longtemps à regarder autour de lui; pti'^ » s'agenouilla, adora les dieux et les pria de lui accorder la grâce de voir sans cesse ef partout le même paysag^^» il fut exaucé et partit le cœur content. 11 examina'^ chaque arbre dans ses moindres feuilles, chaque praire dans ses plus petits brins d'herbe, chaque misses dans son gravier le plus fin ; mais bientôt il s'y accoutuma; toujours les plaines, toujours les bois, toujour les rivières, toujours les larges horizons reluisant lo^"

jours SOUS le mAme soleil; il s'en lassa et finit par aller les yeux fermés, afin de ne plus voir cet insupportable spectacle qui précédait tous ses pas. Tagahor ressemblait à cet honune : les plaisirs qu'il préférait lui devinrent fastidieux ; il s'ingénia pour en trouver d'autres, en trouva et s'en dégoûta.

n ne s'expliqua pas ce qui se passait en lui, mais il comprit la monotonie de la vie et se désespéra.

SECOND EPISODB

Un soir que le soleil se couchait, Tagahor sortit seul, dans Ja campagne; il avait encore ressenti une de ces ardentes colères qui étaient comme la résultante de ses lassitudes, et il s'en allait pour se fuir lui-même. Il marcha au hasard, laissant ses pieds le conduire, et murmurant tout bas une chanson qu'il disait jadis, lorsque ses avirons vigoureux fendaient les eaux du Gange. En était-il donc arrivé au regret de cette vie qu'il avait tant déplorée? Je l'ignore, mais je sais que ce soir-ià il lui venait de vagues ressouvenances de murmures de flots gazouillant contre les flancs d'une barque, de bruit de vent dans une voile, et de bonnes heures passées au soleil en regardant voler les cigognes.

Il erra longtemps, jusqu'à une grande chaumière qu'il aperçut au coin d'un bois. Son toit de feuillage s'appuyait sur des murailles de bambous; le seuil de la porte était enduit de chaux et de bouse de vache. Une calebasse pleine d'eau attendait, auprès d'un banc de pierre, que les oiseaux vinssent y boire, et des corbeaux

mangeaient lo riz et le lait caillé qu'on avait jetés ea offrande aux dieux domestiques.

Tagalior reconnut la maison d'un brahmane. U regarda, et dans T intérieur il vit un homme accroupi sur une peau de gazelle, la seule* avec celle du tigre, qui ne communique point de souillure. U lisait et désenfilait avec rapidité les planchettes de son livre ; parfois aussi il prenait une feuille de palmier de Cejlan et écrivait dessus avec un poinçon. Il soufflait en mesure comme les gens profondément absorbés ; il ne tournait pas la tête et poussait par moments un petit cri de contentement.

Tout à coup, il leva les yeux au ciel en mordant doucement son doigt, et comme cherchant à ressaisir une pensée qui lui échappait. Son regard brillait; sa bouche était souriante. Tagahor entra et lui frappa surFépauIe.

— Ohl s'écria le brahmane en se retournant brusquement; que me veux- tu donc pour me déranger ainsi?

— Je voulais te demander, dit Tagahor, pourquoi tu parais si heureux?

— J'allais peut-être découvrir, répondit le brahmane en passant le doigt sous le lacet qui tombait de son épaule à sa hanche, pour quel motif notre cordon brahmanique s'appelle yegnopavita en sanscrit, dhandhim en tilinga, punoul en tamoul, et djenivara en kanéda.

— Et que t'importe ? dit Tagahor.

— Il m'importe de le savoir.

— Et pourquoi ?

— Pour ressentir le plaisir de l'avoir appris ! Tagahor se mit à rire.

— Oh I ne ris pas, reprit le brahmane, voilà déjà long-

TAGAHOR 19fX

temps que je cherche; j'ai passé bien des nuits à réfléchir, le front appuyé sur mon genou, et ce sera le plus beau jour de ma vie celui où je pourrai dire euQn : Je Tai trouvé! Jamais, depuis vingt ans au moins, je ne me suis heurté contre de si grandes difficultés.

— Depuis vingt ans**' dit Tagahor surpris; he te lasses-tu donc pas de travailler toujours?

— Me lasser, par Ganésa I me lasser I Mais tu ne connais donc pas les joies immenses qui s'épanouissent au dedans de celui.qui prépare son œuvre, la poursuit lentement, la dirige ferme et droite à travers les obstacles, et finit par la conduire au but?

— Mais enfin, demanda Tagahor, où t'a mené cette persévérance?

— • A faire de merveilleuses découvertes, s'écria le brahmane rayonnant d'enthousiasme. C'est par moi qu'on a su le nom, si longtemps incertain, du dernier des sept éléphants qui portent l'eau dans leurs trompes aux qua* tre nuages chargés d'arroser la terre; à force de soins, j'ai pu savoir que le bois des cinq flèches que Roukmi lança contre Glirishna avait été (cueilli parmi les roseaux qui croissent sur lés bords du Saraswati ; et c'est moi , le premier, qui ai trouvé l'origine de la rivière Aswasakri : dans l'armée de Cala-yavana, que consumèrent les yeux de Moutchoukounda, si imprudemment réveillé, il y avait tant d'animaux, dromadaires, éléphants, chevaux, onagres, ânes et muleits, el leur sueur, sous le soleil, fut si abondante qu'elle changea en lac une plaine où ils avaient séjourné ; le lac s'écoula à travers les montagnes et devint l'Aswasakri.

Tagahor était silencieux; il enviait, sans trop la com-

i28 LES SIX AVENTURES

prendre, la vie de ce pauvre savant qu'il voyait si heureux.

— Mais, demanda-t-il au bout de quelques instants, quand tu auras épuisé la science, que te testera*t-ii7

— La science, répondit le brahmane, est inépuisable comme la source sacrée du Gange qui jaillit des pieds de Wichnou pour aller tomber sur la tête de Siva. On userait, à étudier, trois éternités de Brahma, qu'il resterait toujours quelque chose à savoir.

— Tu es satisfait de Ion sort?

— Je ne le changerais contre celui de personne, ré* pliqua le brahmane; ma vie est la plus douce qu'il soit au monde. A quelque distance d'ici vit un homme à qui les dieux ont tout donné ; il n'a pas un désir qu'ii ne puisse réaliser, pas un vœu qui ne soit accompli; sa parole l'ait trembler les coeurs les plus hauts; eh bien! malgré ses richesses, malgré ma pauvreté, je me cr(»s plus heureux que lui.

— Je suis cet homme, dit Tagahor.

— Ahl reprit le brahmane; le bruit de tes fêtes m'a troublé bien souvent.

— Pardonne-moi, répondit tristement le Maliaradja; moi aussi je cherche, mais je cherche *en vain. 0«el bonheur, ajouta-t-il, trouves-tu donc à apprendre?

— .le te l'ai déjà dit; le bonheur d'apprendre, c'est le plus grand qu'on puisse éprouver sur terre.

Tagahor s'éloigna, plein de trouble et d'irrésolution. Le lendemain il était plus calme et il se disait :

— Peut-être le brahmane a-t-il raison; peut-être la science comblera-t-elle le vide qui se creuse chaque jour dans ma vie; peut-être est-ce cela qui doit me

rendre heureux? fille et femme de Brahma, ô Saraswati, déesse de rinstruction, s'écria-t-il, je te bâtirai un temple de porphyre, si tu veux endormir les chagrins qui me rongent.

De ce DM)ment, sa vie changea. Il s*entoura de tout ce qu'il put rencontrer de savants et il se mit à apprendre. Ses palais devinrent silencieux; les musiques se turent, les danses cessèrent et on ne marchait j>lus que sur le bout du pied.

Il prit un grand charme à cette existence nouvelle qui tout d'abord l'avait fatigué. Il triompha vite de ses premières lassitudes et il entra dans la science. Tout le jour, il appuyait dans ses mains sa 'tête penchée sur des livres, et le soir il montait au sommet des tours afin de suivre le cours des astres. Il se plongeait avec ardeur dans d'âpres éludes et il voyait s'étendre devant lui des perspectives merveilleuses qu'il ne soupçonnait pas.

11 remarqua promptement l'ignorance de son favori Goumbakama, qui n'était bon qu'à jouer aux échecs ou à manger les restes des sacrifices; il le laissa retomber dans la foule de ceux qu'il ne connaissait pas, et il appela près de lui Bacoulavali, le brahmane qu'un soir il avait interrogé. Des esclaves , choisis parmi les plus habiles, parcouraient la terre, chargés d'or, et sur des chevaux rapides; ils achetaient les manuscrits précieux, découvraient des savants, inaccessibles jusqu'à ce jour^ et les envoyaient à Tagahor. Il lui en venait de cha-. que coin du monde : philosophes du grand empire de Tchoug-Koué, mages de l'Aderbaïdjan, rabbins de Palestine, devins de la Chaldée , docteurs sabéens, liiéro-

lao LES SIX AVENTURES

laotômes des sanctuaires d'Egypte, hiérogrammates de Memphis, qui portent le dieu Thôt tatoué sur la poitrine; généalogistes arabes, incantateurs de THyiDdlaya, magiciens d'Abjssinie, brahmanes du Sind et du Gange accouraient en foule auprès du Mabaradja.

Souvent il les faisait disputer devant lui; c'étaient alors des cascades de paroles, des citations retentissantes du Talmud, .des Vedas, du Zenda-Yesta, du Chou- King ; des colères d'enthousiasme et des ironies de pitié. Parfois on s'arrachait bien un peu quelques poils de la barbe ; un jour même on abandonna l'argumentation , on se prit corps à corps, on se heurta longtemps, et Tagahor fut forcé de se jeter au travers de la bataille pour séparer les deux partis ; mais quelle que fût l'issue de la discussion ou du combat, chacun s'en allait en se glorifiant toujours de la victoire.

Quant à lui, il travaillait, et Bacoulavali ne se tenait pas de joie en voyant la ferveur de celui qu'il avait converti. 11 allait en avant avec une avidité singulière; on s'épuisait à le satisfaire et jamais il ne se sentait rassasié. Quelque chose criait toujours en lui et il croyait le contraindre à se taire en le goi^eant d'érudition. Lorsque, la nuit, les esclaves (fxi veillaient voyaient une lampe de sfiphir brûler en se balançant à son triple chaînon d'or, ils disaient entre eux :

— Parlons bas, voilà encore le Maharadja qui travaille ! Ses joues pâlissent, ses yeux se cavent, son front se •ride à toujours vivre ainsi, lisant à demi-voix dans des livres que nul ne- comprend. Qu'a-t-il donc ? Ses éléphants déjà ne savent plus chasser le tigre; ses femmes s'allanguissent d'amour et ses bayadères ont oublié

TAGAHOR i3f

leurs chansonsi Ahl si j'étais comme lui, je serais plus heureux qu'un dieu et je me divertirais sans relâche jusqu'au jour de la mort.

Parfois, il partait suivi de ses docteurs, et tout en devisant avec eux des choses suMmes de la nature, il voyageait jusqu'à ces montagnes de granit contre lesquelles des générations entières se sont usées pour y creuser des temples souterrains. Là, il écoutait les récits merveilleux que lui faisaient les brahmanes, et sur des bas-reliefs de cent pieds de haut il déchiffrait la transformation des êtres et l'histoire des dieux ; puis il revenait en ses demeures, où l'attendaient de nouveaux savants, arrivés pendant son voyage, et il reprenait ses études et ses méditations.

Gda dura trois ans.

Alors , et sans qu'aucune cause manifeste fût venue changer sa vie, il sentit graduellement s'affaiblir en lui cette soif de savoir qui l'avait tenu haletant. En apparence, il était toujours le même ; accroupi sur ses cous* sins du Tbil)et , tout le jour il épelait les livres des langues oubliées; mais ses yeux lisaient machinalement, ses lèvres prononçaient des mots dont il n'avait pas^ conscience 9 et son esprit s'envolait bien loin sur les ailes de la rêverie. Où allait* il? Ëh I que sais-je ! vers les étoiles, vers les mondes ignorés, vers le gouffre sans f(Had des réalisations impossibles.

11 voulut lutter, mais ce n'était pas un découragement passager comme il l'avait cru, et cette fois encore il devait succomber. En vahi il variait ses travaux, en vain il appelait à ses côtés ses familiers les plus instruits, ceux dont les paroles auraient soulevé les lourdes pau-

pières du dieu du sommeil ; de jour en jour il se retroavait plus énervé, plus éteint.

Lorsque, au temps de ses premières lassitudes, il causa avec Bacoulavali, il ne comprit qu'imparfaitement les motiis de son bonheur; mais il le voyait satisfait de vivre , et il pensa naïvement que lui-môme il deviendrait heureux en faisant comme lui. Alors il se mit à l'œuvre et il prit pour une vocctiion les ardeurs d*mie curiosité nouvelle. Dans le plaisir qu'il ressentait à diaque pas qu'il faisait dans cette voie où jamais il n'avait marché , il crut voir le bonheur et il se trouva content; mais lorsque, à force de la satisfaire, cette curiosité se fut émoussée; lorsque ce plaisir, qui était toujours le même, quoique sa cause fût rarement semblable, se fut souvent renouvelé , il retomba malgré lui , fatalement, dans ce vague malaise qui déjà une fois l'avait tant fait souffrir.

Maintenant, il avait beau s'irriter de sa faiblesse, se raidir contre lui-même et rappeler sans cesse ses idées errantes, il était forcé de s'abandonner aux molles langueurs qui l'envahissaient. Ses mains sèches et gonflées »ne tenaient plus qu'avec peine son, poinçon à écrire» ses membres avaient perdu leur vigueur, ses yeux se fermaient et sa tête appesantie tombait sur sa poitrine. Ainsi que ces baigneurs qui voient venir autour d*eux le flux de l'Océan , et qui sont sans force devant l'accroissement insensible de chaque vague dont la nappe immense finit par les couvrir, il sentait au dedans de lui-même monter lentement, mais sans pitié, le flot toujours croissant d'un insurmontable ennui.

Un matin que Bacoulavali commentait un passage

obscur de VAdarvena-Védam^ touchant les sortilèges et les sacriiîœs humains , Tagahor bâilla en étendant les bras, et dit :

--Assez y Bacoulavali , je me soucie fort peu de tes explications, qui, pouc être fort savantes, n'en sont pas moins fastidieuses ; jouons plutôt une partie d'échecs.

Le brahmane terrifié s'éloigna sans parler.

Tagahor resta longtemps immobile, cassant machinalernenr entre ses doigts les planchettes d'un manuscrit unique. Enfin, il inclina son front chargé de peines et se prit à pleurer en disant :

— Hélas ! hélas ! je ne serai donc jamais heureux !

Il se leva , descendit lentement les escaliers de marbre, regarda pendant queh^ues minutes deux perruclies blanches qui glapissaient en hérissant leurs plumes , et pénétra dans les jardins.

Un homme vint au-devant de lui ; sa barbe brune, luisante et parfumée , était frisée en anneaux étroits et allongés; une tiare ornée de pierreries brillait sur sa tête; les amples draperies d'une robe blanche traînaient jusque sur ses pieds enfermés dans des brodequins de pourpre semés de paillettes d'or. C'était le mage Nizraïm Zeratochtès.

— Salut , dit-il en portant les mains à son front ; tu es triste, Maharadja, et tes yeux rougis semblent avoir pleuré.

— Oui , répondit Tagahor, je suis triste et mes yeux ont pleuré; je souffre et j'ignore la cause de mon mal.

— As-tu donc rencontré quelque difficulté si grande que tu n'aies pu la surmonter ? reprit le mage. Alors,

réunis tes savants , ol peut-être pourronsHBOUS l'apporter la lumière que tu cherches.

— Non ; nul obstacle ne m'arrête, et depuis longtemps je sais vaincre le doute des interprétations difficiles.

— Qu'as-tu donc alors? demanda Zeratochtès.

— Je ne sais pas, répondit Tagahor.

Hs marchèrent quoique temps côte à côte, silencieux et broyant sous leurs pieds les coquillages qui parsemaient l'ailée. Tout à coup, T^ahor se retourna vers le mage et lui dit :

— Nizraïm, pourquoi ne suis-je pas heureux? mes richesses sont incalculables!

— Les richesses, ô Maharadja, répondit le mage, ne savent procurer que des joies insuffisantes; mais elles servent à convaincre celui qui les possède qu'elles ne peuvent réaliser que des désirs incomplets.

— Gomment cela? dit Tagahor.

— Tes trésors sont immenses, il est vrai , reprit Zeratochtès, mais si prodigieux qu'ils soient, te donnerontils les ailes de l'oiseau ou la souplesse des léopards? Pourras-tu aller voir les mondes merveilleux qui s'agitent dans les étoiles? Pourras-tu te rçndre invisible et traverser l'espace sur un rayon de soleil? Pourras-tu descendre jusqu'au fond des mers et errer dans ces forêts d'herbes salées où rampent des monstres ventrus?

— C'est vrai, dit Tagahor ; mais la science ne peut-elle donc pas donner le bonheur?

— La science, répondit le mage en souriant, n'esl bonne qu'à prouver aux hommes leur inépuisable ignorance.

— Mais que faut-il donc faire pour être heureux? demanda Tagahor.

— Mourir, répondit Zeratocbtès.

— Mourir! s'éeria le Maharadja.

— Oui, reprit Nizraïm en passant les doigts dans sa barbe; vivre sage et mourir jeune pour aller vite dans les paradis, goûler des félicités suprêmes et s'absorber dans les splendeurs d'un dieu !

Tagahor baissa la tête et ne répondit pas.

Au coin d'une futaie de lataniers, un magicien d'Abyssinie traçait sur le sable des figures cabahstiques. 11 était serré dans un étroit caleçon blanc; deux plumes rouges de perroquet sortaient droites de ses cheveux crépus ; à son cou pendaient de gros chapelets de verroterie bleue qui s'entre-choquaient sur sa peau noire; auprès de lui se tenait Bacoulavah, qui le contemplait attentivement.

Dès que Tagahor eut aperçu le brahmane, il marcha vers lui avec colère et s'écria :

— Toi aussi, tu m'as trompé ; ta science est plus creuse qu'un bambou desséché! ta science est un mensonge inutile qui n'a fait qu'aigrir mes douleurs au Heu de les calmer; va- t'en donc, je n'avais pas besoin que lu vinsses jeter de nouvelles tristesses dans ma vie.

Bâcoulavali le regarda avec stupeur ; deux larmes tombèieit de ses yeux. A cette vue, la fureur de Tagahor s'apaisa.

— Va, mon pauvre brahmane, reprit-il avec douceur, retourne dans ta chaumière et quitte un misérable qui ne sera jamais heureux. Tu as fait ce que tu as pu pour me guérir; mais il y a des volontés supérieures sous lesquelles nous devons fléchir. Va, emporte avec toi tous

ces livres que tu admires tant et qui n'ont rien pu pour moi.

— Maharadja, dit Bacoulavali en sanglotant, tu es plus grand que le mont Mérou; tu es phis généreux que les pluies du printemps !

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