TROISIEME EPISODE
C'était pendant le mois brûlant de Sravana; une chaleur éclatante allanguissait les arbres et buvait les rivières. Dès le matin, Tagahor se faisait porter dans une sorte de rotonde souterraine, construite en marbre blanc, qu'éclairait une demi-obscurité. L'air n'y arrivait qu'à travers des faisceaux de joncs mouillés ; sur le pavé s'élevait une couche de poudre de cantal , haute d'un demipied et bonne à prévenir les fièvres. Mâchant du bétel, trempant ses lèvres à des neiges savoureuses, il restait là de longues heures, couché sur un lit de maroquin, et ne regardant même pas les dix femmes qui, montées sur des escabeaux en bois de rose, l'éventaient avec des plumes de paon.
Un jour qu'il était là, triste comme toujours, une jeune fille entra; elle marcha vers lui, et fit le salut sachtanga qui ne se fait que devant les rois du les brahmanes solitaires. Elle s'étendit de toute sa longueur, les genoux, la poitrine, le front dans la poussière et tendant ses bras au-dessus de sa tète.
— Relève-toi, dit Tagahor.
Elle se dressa debout par un mouvement rapide et se tint droite, les bras pendants tt la tête liaute.
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— Es- tu le Maharadja? demanda-t-elle.
— Oui, répondit Tagahor.
— Eh bien ! je viens me plaindre à toi. Hier, je retournais à ma cabane en rapportant l'eau que j'avais été puiser au Gange; un de tes esclaves passa, brisa mon vase et m'appela fiHe de chienne. Je le menaçai de venir te prier de le punir, et il me répondit : « Si tu oses mettre les pieds dans les palais du maître, je te fouetterai de verges et te couperai les cheveux. »
— Ah bath ! dit Tagahor, quelque querelle d'amour?
— Maharadja, s'écria la jeune fille en reculant, prends garde ! La vierge Annoussoya était moins pure que moi, et nul homme n'a encore touché mes lèvres.
Tagahor se prit à rire.
— Bien, ajouta- t-elle en baissant la voix avec des notes profondes ; bien, Maharadja ; insulte-moi aussi , tu es digne de ton esclave et ton esclave est digne de toi!
Et elle sortit en laissant tomber sur lui un regard si hautain qu'il en fut troublé ; mais cela ne dura pas, et bientôt il repartit pour les régions étranges que depuis longtemps habitait son esprit.
Déjà il avait fait bien des voyages imaginaires, lorsque ses yeux s'arrêtèrent devant lui. Sur le lit de poussière odorante qui couvrait les dalles, il distingua deux empreintes creuses, légèrement arrondies et semblables à l'intérieur d'une coupe : c'étaient les seins de la jeune fille qui, en s'appuyant sur la poudre de cantal, y avait dessiné leur forme. Il regarda cette trace que la jeunesse et la beauté avaient laissée là, nonchalamment d'abord, puis avec une sorte d'instinct irréfléchi, et, sa curiosité
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s'éveillant peu à peu, il se pencha pour la voir de plus près. Il l'examina longtemps sans pouvoir en détacher ses yeux et comme fasciné par die; il fouilla sa mémoire et y retrouva les gestes, les paroles, l'accent, la senteur de la jeune fille, et il regretta de ne l'avoir pas attentivement considérée. 11 se souvint que lorsqu'elle se releva, les muscles de ses reins saillirent puissamment, que son dos se rida de plis longs et doux, et qu'elle avait deux petites fossettes auprès des épaules. Il se rappela aussi qu'un de ses bracelets glissa en bruissant et sonna sur son poignet.
Il roulait entre ses doigts^ les grains du chapelet en lapis qui pendait à sou cou, et il demeurait absorbé dans une contemplation avide à laquelle son souvenir donnait une ardente intensité. 11 sentit, pour la première fois peut-être, une poignante émotion remuer ses entrailles; il voulut s'en distraire, et il ordonna à une de ses femnaes de chanter pendant qu'une autre l'accompagnerait sur la flûte à dix trous.
Ce fut en vain ; une invincible attraction enchaînait ses regards et les poussait toujours vers cette empreinte qui lui paraissait encore tiède. Ce murmure de voix que soutenaient des modulations sonores, et qu'il enteadait sans l'écouter, berçait sa pensée et lui ramenait plus disrtincte l'image de la jeune fille. Il la revit debout, penchée sur la hanche et tournant la tête pour lui jeter toute la colère de ses yeux; une fleur rouge d'açoka tremblait parmi ses cheveux noirs. A force de se la représenter, elle qui la première avait osé lui parler avec hauteur, à lui, le Maharadja, il fut pris d'un impérieux besoin de la revoir à l'instant, tout de suite.
n frappa dans ses mains :
— Vite, qu'on parle! cria-t-il aux esclaves qui accoururent ; cette jeune fille qui est venue tout à Theure, qu'on la retrouve , qu'on La conduise ici, et malheur à vous si elle ne vient pasl
Tâgâhor attendit jusqu'au soir, et ses esclaves rentrèrent seuls, il fit rechercher, trouver et dévorer par des chiens celui qui avait insulté celle qu'il ne se consolait pas d'avoir laissée partir. Le Jour suivant, on se remit en quête; à chaque bruit qu'on entendait, Tagahor croyait qu'elle allait paraître ; il envoyait d'autres esclaves regarder si on ne la verrait pas venir ; mais elle ne vint pas et il fut désespéré.
C'était, depuis qu'il était riche, le premier obstacle contre lequel sa volonté se brisait, et sa col^xre en montait si haut que chacun tremblait autour de lui. Maintenant il n'avait pins qu'une pensée : la voir à tout prix, et • le plus tôt possible. La nuit même, lorsqu'il se réveillait, il éprouvait au cœur des contractions violentes; ses tempes battaient avec force; ses paupières brûlaient ses yeux, et il espérait qu'il la verrait le lendemain; mais le lendemain se passait sans elle.
Enfin, un soir qu'on dansait devant lui, elle parut; elle s'arrêta sur le seuil de la porte.
— Maharadja, s'écria- t-elle, tes esclaves viennent de me saisir et de me traîner jusqu'à toi !
— Oh! ne parle pas, ne parle pas, dit Tagahor^avec angoisse; laisse-moi te regarder.
Elle était debout ; les lignes onduleuses de son corps s'arrondissaient sur ses épaules, se creusaient à ses reins, rebondissaient sur ses hanches et disparaissaient dans
de larges pantalons de hiousseline qui sortaient d*une ceinture d'argent et se nouaient ^u-dessus de ses chevilles. Autour de ses pieds, roses de carmin, sonnait ud collier de grelots. Elle allait la poitrine nue; entre se$ deux seins, dont la forîne avait ravi Tagahor, se dessinait un lotus bleu. Ses cheveux, noués avec des fleurs sur le sommet de sa tête, retombaient en grappes sur sa nuque charnue. Sa peau était de couleur café au lait; ses sourcils, nettement tracés, ombrageaient ses yeux allongés, bruns et bordés d'antimoine; son oreille était si petite qu'on la voyait à peine; le bourrelet rouge de ses lèvres épaisses, lorsqu'il s'entr'ouvrait, faisait briller des dents fines, blanches et serrées. Sa taille ployait-, et lorsqu'on voyait la souplesse de ses bras on frissonnait en pensant à la douceur de ses embrassements.
— jeune fille, dit Tagahor en lui prenant la main, sais-tu ce que j'ai souffert depuis que tu m'es apparue. ton image n'a pas cessé d'habiter mon cœur, et j'ai pleuré en songeant que peut-être je ne te reverrais plus. Mes esclaves ont passé les jours et les nuits à te chercher; j^ les faisais battre de verges, parce qu'ils ne t'avaient pas trouvée. Celui dont tu es venue te plaindre a été mis à mort, et tous, si tu veux, vont périr sur un signe de tes yeux. Écoute-moi : tu m'as révélé des émotions que j'ignorais; j'éprouve des fatigues qui me brisent, et par^'"^ aussi des ardeurs extraordinaires; tout m'ennuie, tout me lasse; seule, ta pensée remue mon âme; j'ai hesotfl de toi, je t'aime I et, si tu me repousses, je serai tout» fait malheureux.
Elle ne répondait pas; son visage était pâle; sa m^^^ tremblait dans celle de Tagahor.
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— Comment te nommes^tu? demanda4-ih —On m'appeUe Mammoëly.
— Eb bien , Mammoëlj^, reprit -il à voix basse, veux-tu rester avec moi?
—Je le veux bien, fils d*indra, répondit-elle en levant les yeux vers lui.
— Sortez tous, cria Tagalior à ses danseurs qui s'enfuirent; et, s'élançant vers elle, il la saisit et l'emporta dans ses bras en poussant un cri de joie.
Le lendemain, au soleil levant, il était debout sous le grand lierre de la véranda; il regarda les écharpes d'or qui se déployaient à l'horizon; il aspira une large bouffée d'air,
—Enfin, enfin, s'écria-t-il, je suis heureux!
Il s'abandonna en aveugle au torrent d'amour qui roQtraînait et ne quitta plus Mammoëly. Ses joailliers travaillaient sans cesse à façonner quelques ornements pour la nouvelle venue, dont les poètes chantaient les grâces; lui-même il lui attacha aux bras des bandelettes sur lesquelles des brahmanes fameux avaient écrit des prières afin d'éloigner d'elle les maléfices, les maladies et la morsure des serpents.
Il avait enfin ressaisi l'espérance, et il trbuvait maintenant qu'il faisait bon de vivre; plus de soucis, plus de tristesse. A cette heure, il était tout entier aux joies d'être aimé par celle qu'il aimait, et les richesses, qu'il avait tant appelées, ne lui paraissaient bonnes qu'à prévoir et à réaliser les désirs de Mammoëly. Il souriait à tous les étonnements qui la surprenaient dans ce monde nouveau dans lequel elle vivait; en effet, elle avait un peu peur lorsque, parmi les jardins, elle se promenait
sur un chariot d'or traîné par six grandes lionnes plus douces que des gazelles.
Ils étaient toujours ensemble, retirés, seuls; nul ne les voyait plus; ils semblaient avoir oublié qued*aulresèlres eidslassent au monde. Souvent on apercevait des formes enlacées qui passaient lentement et se perdaient sous les platanes* c'étaient eui. D'autres fois on entendait le son d'un lu th et une voix vibrante qui disai t des mots d'amour, c'était Mammoëly qui chantait, couchée aux pieds de soa seigneur, pendant qu'il lui passait la main dans les cheveux. Us s'absorbaient en eux-mêmes et se suf Qsaieal si bien que la vue de quelqu'un leur était insupportable. La nuit, lorsque tout dormait, lorsque les brises muettes passent dans les airs, ils montaient sur les terrasses, et là, appuyés l'un sur l'autre, perdus dans d'ineffables ravissements et ne parlant pas, ils regardaient les clairs de lune.
Ud soir, comme ils sortaient ainsi, ils heurtèrent au seuil de la porte le cadavre d'une panthère noire: c'était la pauvre Thorr, qui se sentait si délaissée qu'elle était venue là mourir de jalousie.
Parfois, dans le même palanquin, ils se faisaient porter à travers les campagnes, s'arrêtaient, ordoimaient aux esclaves*de les attendre, et s'en allaient, marchant au bord des ruisseaux, mouillant leurs pieds dans les eaux transparentes, se couchant sur l'herbe des prairies, cueillant des bouquets de fleurs sauvages, admirant tout, se réjouissant de la voix des oiseaux, du bruit des arbres, de la couleur du ciel, des profondeurs de l'horizon et puisant dans leur joie de nouvelles ardeurs pour s'aimer.
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11 ne se lassait pas de causer avec elle ; à ses côtés, il eût épuisé rinfini ; presque toujours il lui racontait ses temps écoulés.
— O ma chère Jtfammoëly, lui disait-il alors, lorsque je fai revue après ma longue attente, il m'a semblé qu'une existence nouvelle descendait en moi, et je suis étonné d'avoir su vivre avant de te connattre. Lorsque Je souffrais» lorsque j'avais dans le cœur de vagues désirs que je ne pouvais formuler, je comprenais bien qu'il me manquait quelque chose, et je m'ingéniais à trouver ce que je ne savais pas; ce qui me manquait, c'était toi qui n'étais pas venue. J'ai été bien fou de croire que la richesse et la science pourraient me rendre heureux! Insensé que j'étais! je n'avais pas prévu l'amour. Mais maintenant tu es à moi, fille charmante; ma vie est une extase, et je défie le malheur de m'atteindre dans tes bras.
Alors Mammoëly attirait vers la sienne la tête de son amant, et l'on n'entendait plus que le murmure de leurs baisers.
Il disait vrai en parlant ainsi, car il avait découvert dans cette passion des joies puissantes qu'il n'avait jamais ressenties.
Autour de lui s'évertuaient jadis des troupeaux de femmes, esclaves de ses fantaisies, et il avait pensé que son âme, saturée par la satisfaction incessante de ses désirs, était lasse de l'amour, alors qu'elle ne le connaissait pas; aussi, quand vint en lui sa tendresse pour Mammoëly, ce fut comme une révélation rayonnante qui l'illumina tout à coup; il se sentit saisi au profond du cœur; et, dominé par ces sentiments nouveaux qui
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renivraient, il attribua ses tristesses passées à ce qu'il n'avait encore jamais aimé. Illusion radicale dont il ne devait pas tarder à revenir ! U employait sa vie à la glorification de son amour et prenait les autres hommes en pitié, parce qu'ils n'avaient point une Mammoëly.
Cependant il était parfois troublé par cette pensée que peut-être elle ne le chérissait pas d'une tendresse égale à la sienne, et afin qu'elle l'aimât outre mesure, il lui faisait boire des philtres terribles que des sorcières et des magiciens avaient composés, par une nuit saifs lune, au bord des cimetières, dans le crâne d'un pestiféré. Mais il n'en était pas besoin, car elle lui avait donné tout ce qui était en elle.
Un jour, que tous deux s*accoudaient à la balustrade d'un balcon, ils virent Nizraïm Zeratochtès qui passait dans les jardins.
— Hé! Zeratochtès, lui cria Tagahor, je n'ai pas eu besoin de mourir pour rencontrer le bonheur; je l'ai trouvé dans l'amour.
— L'amour, ô Maharadja, répondit le mage en s'arrètant , est comme le Gange qui coule devant toi : d'abord, ce n'est qu'un petit ruisseau qui murmure sur de blancs graviers; peu à peu il augmente, il s'élargit, il devient immense, il est fleuve; il déracine les forêts, submerge les îles, renverse les rochers et emporte ses rivages; mais bientôt il se sépare, il se divise en cent branches qui toutes s'appellent d'un nom différent, et l'on sait à peine laquelle est ce Gange superbe qui tout à l'heure était , si grand qu'on croyait qu'il coulerait toujours ; puis il arrive à la mer , qui le prend et Tenglou tit si bien que jamais tu ne pourras y retrouver sa trace.
— Cesl-à-dire, pauvre Nizraïm, répliqua Tagahor, que l'amour finit par s'user et disparaître?
Zératochtès s'inclina en signe d'assentiment.
— Que penses- tu de cela, chères délices de mon cœur ? demanda Tagahor à Mammoëly.
— Je pense, répondit-elle, que ton mage est un fou et que je t'aimerai pendant toute ma vie.
A ces mots ils rentrèrent, et Zératochtès continua sa promenade.
Tagahor remerciait la déesse Ganga de l'avoir fait si heureux; il se plongeait plus ardemment chaque jour dans l'adoration de sa maîtresse, et riait lorsqu'il se rappelait ce que le mage lui avait dit.
Cela dura deux ans.
Bientôt il ressentit quelques atteintes de tristesse ; souvent ses yeux demeuraient fixes et ses traits semblaient immobilisés par une idée poignante et tenace ; Mammoëly jetait alors les bras autour de son cou et lui disait:
— Qu'as-tu, mon cher seigneur? pourquoi ta bouche n'est-elle pas souriante?
— Je ne sais, répondait-il; c'est sans doute l'amour qui me donne cette mélancolie; mon bonheur est si grand que j'en suis accablé.
Alors il la priait de chanter, non pas tant pour l'entendre qu'afin de pouvoir suivre, sans être interrompu, le vol toujours errant de ses pensées.
Un jour, il lui prit la fantaisie de faire danser ses bouffons. Mammoëly en fut surprise, car souvent elle lui avait demandé de faire jongler devant eux quelques brindjaries, et sans cesse il lui avait refusé en disant:
— Ma tendresse ne le suffit donc plus, que tu \eu\ troubler nos bonnes solitudes?
Les bouffons sortirent de leur longue paresse, vinrent et sautèrent au bruit des tambours. Tagahor s'amusa beaucoup.
Le lendemain il voulut voir combattre ses béliers, on les amena ; ils avaient les cornes dorées et la laine peinte en jaune; ils se heurtèrent; l'un d'eux fut tué au premier choc, et Tagahor regretta la mort de sa panthère favorite qui eût eu tant de plaisir à broyer sous ses dents les os du vaincu.
Puis ce furent les bayadères, les comédiens, les poètes, et insensiblement il reprit ses parties d'échecs et sa vie d'autrefois. Le palais se ranima; les torches flambèrent; les danses s'agitèrent au son des fanfares; de grands festins fumèrent dans les cuisines. Il se faisait encore illusion sur lui-même; il croyait avec bonne foi qu'il ne renouvelait tous ces plaisirs, dont jadis il avait été las, que pour plaire h Mammoëly, et il ne comprenait pas qu'à son insu quelque chose le poussait à s'entourer de foule et de fracas, afin de fuir des tête-à-tête qu'il ne supportait plus qu'avec peine. En effet, lorsque maintenant il demeurait longtemps seul avec Mammoëly, il restait des heures entières sans parler; il ne répondait à ses questions que par des monosyllabes , il ne trouvait plus rien à lui dire; tout se taisait, tout se mourait en lui. Si par hasard il parvenait à secouer sa torpeur et à ne pas laisser éteindre ses paroles, il en sortait d'âpres querelles; un levain d'aigreur semblait monter à chaque mot, et alors le Maharadja s'en allait, comprimant sa colère, et Mammoëly pleurait.
TAGAHOR i'û
Un matin, qu'elle avait épuisé ses chants et ses caresses sans pouvoir ranimer les langueurs de son amant, il se leva tout à coup, et appelant ses esclaves, il ordonna de préparer une chasse. Mammoëly avait bien remarqué le changement que chaque jour amenait dans Tagahor, mais jamais encore il ne l'avait quittée, et elle entendait au dedans d'elle une voix qui lui disait qu'il ne partait ainsi que pour la fuir. Son sang reflua vers son cœur, elle devint très-pâle, et s'inclinant devant lui :
— Ne t'en va pas, dit-elle, je t'en conjure; reste auprès de moi. Comment ai-jepu le déplaire, et pourquoi veux-tu me quitter?
— Mon absence ne sera pas longue, répondit Tagahor, et il me semble que je peux bien aller chasser pendant quelques jours sans que pour cela tu te plaignes de mon abandon.
—Eh bien! reprit-elle, puisque tu veux partir, laissemoi t'accompagner; je me ferai petite pour ne pas te gêner sous la tente de ton éléphant, et si les tigres bondissent jusqu'à toi, au moins je serai là pour partager ton péril.
— Tes forces sont trop faibles pour supporter nos fatigues, répliqua Tagahor; reste, je reviendrai bientôt et le rapporterai de belles peaux pour te faire des tapis.
— Attends au moins que tes astrologues aient vu si les temps sont propices, et si quelque danger ne menace point ta route.
— Je n'ai que faire des prévisions de mes astrologues, et je ne veux pas attendre.
— Oh ! ne me sois pas cruel ; ne suis -je donc plus celle que tu aimes? Par nos nuits d'amour, ô Maharadja, dit-
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elle en tombant à ses genoux, permets-moi de te suivre!
— Non, dit Tagalior avec violence, j'irai seul; et sans te plaindre, tu attendras mon retour.
Il sortit. Mammoëly marcha derrière lui, retenant ses larmes et baissant les yeux. Lorsqu'ils arrivèrent à la cour du palais, les femmes tatares étaient déjà sous les armes; les étendards claquaient au vent; les porteurs de palanquin étaient à leur poste ; les chevaux piaffaient en agitant leurs crinières; les traqueurs faisaient tourner autour de leur tête le tchakra, disque tranchant que lance et ramène une longue tresse de cuir. Des carquois ralentissaient sur le dos des cavaliers; les timbales grondaient , les cymbales éclataient , les trompettes sonnaient, -les tambours battaient. Auprès des escaliers, un grand éléphant blanc se tenait immobile : c'était Couroubournou. A son poitrail s'entre-choquaient deux rangs de clochettes d'or; sur son large crâne brillait un diadème de pierreries; sa trompe était peinte en rouge; des girandoles d'améthystes pendaient de ses oreilles, ses défenses étaient cerclées d'anneaux d'argent. Des housses de pourpre retombaient de ses vastes épaules; sur son dos s'élevait un tendelet de soie blanclie qui abritait des piles de coussins contenus dans un grand cadre d'ivoire. Le mahaout, chamarré d'étoffes de toutes couleurs, était à clieval sur son cou, tenant à la main l'aiguillon d'acier et la hache pesante.
L'éléphant s'agenouilla , et Tagahor s'élança sur lui.
— Reviendras-tu bientôt, Maharadja ? demanda Mammoëly.
— Je ne sais pas, répondit-il.
Le mahaout poussa le cri du départ ; l'éléphant leva
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sa trompe en reniflant avec joie, se mit en marche, et le cortège s'écoula lentement.
Mammoëly resta sur le péristyle jusqu'à ce que le dernier des serviteurs fût parti ; elle suivit du regard, aussi longtemps qu'elle le put, son amant qui s'éloignait, et, remontant vers ses appartements, elle se jeta dans les bras d'une vieille esclave qu'elle avait amenée autrefois avec elle et qu'elle affectionnait beaucoup.
— Ah ! s'écria-4-elle en laissant éclater ses sanglots il ne m'aime plus! il ne m'aime plusl ,
— Mon enfant, lui répondit la vieille esclave, le cœur des hommes est comme ces poissons rouges qui nagent dans (les bassins de cristal, et qui meurent si chaque jour on ne leur donne de l'eau nouvelle.
Lentement balancé par les pas réguliers de son éléphant, ranimé par l'aspect des paysages, rafraîchi par le vent qui passait dans sa chevelure, Tagahor se sentit heureux d'être seul.
Il s'interrogea, et il comprit que son anaour était mort et que rien ne pourrait le faire revivre. Sa douleur fut grande de voir ses espérances de bonheur se détourner de lui encore une fois, et, comme toujours, il s*eh prit à la destinée. Emporté par le tourbillon de ses joies premières, il avait cru, comme tant d'autres, à l'éternité de l'amour, et il s'apercevait que c'est le moins immortel de tous les dieux.
Cependant leur tendresse aurait pu durer plus longtemps; mais ils l'avaient rendue trop exclusive, elle s'était éteinte à force d'être gorgée , et, comme ces avares qui meurent de faim sur les monceaux d'or qui les auraient fait vivre longtemps, elle s'était tuée en s'absor-
batit dans le cercle étroit de sa propre satisfaction. En ne s'occupant plus que de Mainmoély, Tagahor avait oublié les autres jouissances dont il était déjà fort ennuyé quand il s'en sépara : aussi fut-il étonné et presque charmé lorsque, en retournant v^rs elles dans sa lassitude d'amour, il y prit un goût ravivé par sa longue abstinence; sa passion s'en ressentit; en reconnaissant d'autres plaisirs que ceux qu'il trouvait avec sa maîtresse, il perdit cette croyance qu'elle seule pouvait le rendre heureux. De ce moment il ne chercha plus qu'à sortir d'un état qui lui était devenu insupportable.
De son côté, Mammoëly s'était abandonnée, sans réfléchir, à toutes sortes de joies d'oi^ueil, de bonheur et d'amour. Elle avait adoré son seigneur avec abnégation; elle n'avait jamais eu qu'une pensée : lui plaire -, elle avait naïvement cru que toujours elle serait aimée, parce qu'elle aimait toujours, et, comme elle avait tout donné, il ne lui restait plus rien pour retenir son amant saturé d'elle et de lui-même. Elle ressemblait à ces généraux qui perdent la bataille faute d'une réserve prudemment disposée à l'avance.
A son retour de la chasse, il revint près d'elle, cherchant ce qu'il n'y pouvait plus rencontrer. Il s'indigna contre elle de sa propre froideur et il la battit; non-seulement il s'en lassa, mais aussi s'en dégoûta ; à ses côtés, il était plus mort qu'un cadavre.
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