QUATRIÈME ÉPISODE
Tagahor tomba dans un abaltement profond ; mais espérant trouver encore un remède à ses langueurs, il appela autour de lui les brahmanes les plus célèbres ; ils rinterrogèrent et ne comprirent rien à son tnal. Un d'entre eux lui dit :
— P?ir delà les monts Hymalaya, dans des forêts où vivent beaucoup de bêtes féroces, existe un dévot ascétique, saint et illuminé parmi tous les autres; on le nomme le Hyati Tchandragoupta. il était chef de famille ; il a vu se rider son visage et tomber ses cheveux'; sous ses yeux grandissait le fils de son fils, et il est parti pour les solitudes, en emportant avec lui le feu consacré* n se soumet à des austérités qui le délivreront des créations futures et lui donneront place au séjour d*Indra ; va vers lui, dis-lui que tu souffres, il t'accueillera avec bonté et t'apprendra d'où vient ton mal et comment tu sauras le guérir.
Tagahor partit; son cortège était si nombreux qu'on le prenait pour une armée ; des populations entières venaient pour voir passer le Maharadja, et s'étonnaient que ce fût cet homme pâle et triste, qui allait la tête basse et les épaules courbées.
Un matin que ses esclaves pliaient les tentes et chargeaient les éléphants, il se promenait seul dans une lande inculte. Il s'arrêta tout à coup, voyant briller un trésor devant lui ; il se baissa, et à travers l'épaisseur de la terre, il vit un incommensurable amas de richesses. Sur ce monceau, qui eût fait la fortune de vingt rois^
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reposait une coupe taillée dans un seul rubis ; autour de ses lèvres on avait gravé ces mots :
« Celui qui , par cupidilé, dérobe des pierres précieuses, des perles, du corail ou d'autres bijoux, renaîtra dans le ventre de l'oiseau Hémakara. »
La première pensée de Tagahor fut de faire enlever cette nouvelle fortune ; mais il se souvint que les souterrains de ses palais regorgeaient de tous les trésors qu'il avait déjà découverts.
— Bastel dit-il après quelques instants de réflexion, je les prendrai en revenant, lorsque j*aurai vu le Hyati; et puis, ajouta-t-il,j'eniai déjà tant, que je ne sais qu'en faire.
Il remarqua la place afin de la reconnaître, et il s'é-
Quand il eut traversé bien des fleuves, franchi bien des montagnes, soulevé la poussière de bien des routes, il arriva auprès des forêts où le Hyati avait choisi sa de- ' meure. Il fit poser son camp et envoya vers le solitaire , de nombreux serviteursque précédaient deux brahmanes chargés de lui offrir des présents et de le prier d'interrompre quelques instants le cours de ses prières et de ses méditations pour écouter les plaintes d'un homme i qui venait de pays lointains afin de l'interroger.
Quelques heures après, les brahmanes revinrent avec leur suite et dirent à Tagahor :
— Demain, le Hyati t'attendra, ô Maharadja ; mais il a refusé tes présents, et, comme nous insistions, il a répondu :— Celui qui, dans Tété, supporte l'ardeur des cinq feux, qui, pendant la pluie, expose aux nuages son corps saas YÔtoraent, qui i *a d'autre lit que la terre et
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d'autre abri que la racine des arbres; celui qui a dompté les onze oi^anes des sens, et qui bientôt marcliera d'un pas ferme vers les régions du Nord-Est qu'habite le dieu Isannia vêtu de gris et assis sur un taureau, celui-là n'a pas besoin de fourrures, de tapis, de colliers, de plats d'or ni d'étoffes semées de perles fines.
Lorsque, le lendemain, Tagahor parvint seul à la retraite du Hyati, il s'arrêta pour contempler celui qui était si sage qu'il passait pour un dieu.
Devant un énorme baobab dont les branches retombées à terre avaient pris racine, sur une peau de gazelle, au milieu de quatre brasiers ardents tout pleins d'étincelles, un vieillard était accroupi ; par terre reposaient un bâton de bambou à sept nœuds, et le kamandalou, vase de terre qui a la forme d'une tête d'oiseau. Une pièce d'étoffe jaune ceignait ses reins; son cordon brahmanique était une peau hideuse de serpent capel; de hauts patins de bois s'attachaient à ses pieds; son corps, frotté de cendres et de bouse de vache, était immobite comme celui d'une idole. Il paraissait insensible à tous les bruits qui s'agitaient à ses côtés ; son visage extatique, à demi rejeté en arrière, regardait fixement le soleil; ses eheveux, liés avec des joncs sur le sommet de sa tête, se divisaient derrière les oreilles en trois grosses nattes qui se nouaient sur ses épaules ; sa barbe, flottante et dure, balayait sa poitrine; ses bras s'élançaient vers le ciel, raides, décharnés, semblables à des branches mortes, et les ongles qui armaient ses doigts étaient plus longs, plus recourbés, plus formidables que ceux des animaux sauvages».
Tagahor se prcfêterna devant lui, et, se relevant, il dit :
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— C'est moi le Maharadja.Tagahor, qui viens pour te parler.
L'anachorète répondit :
— C'est moi le Hyati Tchandragoupta qui suis prêt à t'entendre.
' — O sage, dit Tagahor, je suis un malheureux qui cherche le bonheur sans pouvoir le trouver.
— Où donc l'as-tu cherché? demanda le Hyati.
— Partout, répondit Tagabor.
— Tu es bien jeune, repritTchandragoupta, pour avoir déjà fait de si longs voyages.
— J'ai marché à grands pas, répliqua Tagahor ; mais j'avais beau avancer, le but s'éloignait toujours; souvent j'ai cru l'atteindre, mais je me trompais et j'étais forcé de reprendre mes poursuites.
Et il raconta son histoire au solitaire.
Celui-ci l'écouta sans l'interrompre, et lorsqu'il eut terminé, il dit :
— Brahma a écrit sur le crâne de chaque homme l'histoire de ses destinées futures ; la tienne était de te plaindre injustement de ton sort et d'en être puni. Cette vie que tu as enviée et qui ne t'a pas empêché de souffrh*, est l'expiation des vœux impies que tu as formés jadis ; et maintenant, si tu ne veux périr misérable, il te faut recommencer ta première existence. Tu étais jeune^ tu étais fort, tu étais libre ; tu remuais joyeusement tes rames, tu vivais sur les bords du fleuve sacré, et, au lieu de remercier les dieux, tu les fatiguais de tes doléances* et de tes rêves; ils t'ont exaucé, et maintenant tu viens en pleurant me demander comment tu pourras être heureux! Les hommes naissent avec trois penchants qui
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sont : la terre, For et les femmes, c'est-àrdire Tambition, la richesse et la luxure. Tu as eu plus d'honneurs que les empereurs sur leurs trônes. Tu as eu des trésors si grands que tu aurais pu en combler les océans. Tu as eu des esclaves nombreuses et une femme que tu as beaucoup aimée, et tu t'es dégoûté de tout. Tu as essayé de descendre dans la science humaine-, et tu as si vite touché le fond, que tu es promplement remontée la surface, en cherchant quelque autre chose qui pût te satisfaire. Malgré te& insatiables désirs, les dieux t'aimaient, ô mon fils, car ils ont voulu que tu épuisasses en quelques années ce qui aurait suffi à des générations entières, afin de te convaincre que la vie n'est qu'une longue impossibilité, et lorsqu'ils t'ont vu malheureux, ils ont eu pitié de ta faiblesse, et ils t'on^ envoyé vers moi qui, seul peut-être, pourrai l'apprendre ce qu'il faut faire pour découvrir le bonheur.
— Oh I s'écria Tagahor, fais-lè-moi rencontrer enfin ce fuyard éternel que je ne puis saisir ; dis-moi, dis-moi où il est?
— Dans le renoncement volontaire de tous les plaisirs, reprit Tchandragoupta ; brûle ce talisman qui t'a été fatal...
— Que je brûle mon talisman ! interrompit Tagahor; mais que deviendrais-je, lorsque mes richesses seront épuisées?
-^D'autres les épuiseront, si tu veux m'écouter, continua le Hyati, car lu ne retourneras plus vers elles. Tu aspires au repos et à la félicité : imite-moi, tu les trouveras; enferme -loi avec la misère; ne songe qu'à ta délivrance finale; absorbe -loi dans les
méditations, et sois pauvre, si tu veux être heureux,
— Mais, dit Tagalior, rhomme pauvre n'est-il pas comme Fétang desséché qui ne peut rien offrir aux lèvres arides du voyageur ?
— Que t'importe, continua le sage, puisque maintenant c'est toi qui seras le voyageur.
Il y eut un moment de silence. Tagahor regardait jQamber les réchauds; le Hyati murmurait tout bas quelques prières; il reprit :
— Crois-moi, mon fils, ne garde plus, de ta vie passée, que le souvenir qu'on a pour les rêves; habite une chaumière et cultive ton champ; on ne t'appellera plus Maharadja, tu n'auras plus des chansons de bayadères ni des danses de jongleurs, mais tu auras, ce qui vaut mieux, le repos, la fin de tes misères et la solitude, si douce, qu'on ne peut la quitter lorsqu'une fois on l'a connue.
Tagalior avait détaché l'amulette qui pendait à son cou ; il était plein d'angoisses, et disait :
— Serai-je heureux?
— Oui, répondit l'anachorète; tu vas recommencer l'existence; tu oublieras tes chagrins d'autrefois pour ne plus voir que tes jouissances nouvelles, et tu diras : Oh! que j'ai été fou de n'avoir pas été plus tôt consulter le Hyati Tchandragoupta.
— Serai-je heureux ? serai-je heureux ? répétait Tagalior; me le promets-tu?
Et le talisman était suspendu au-dessus d'un des brasiers.
— Je te le jure, répliqua le Hyati; tu sentiras des
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aUégements profonds et des joies si grandes, que tu ne pourras plus rien désirer.
— Et jamais, reprit Tagahor, je n'éprouverai ces tristesses qui pâlissaient mes joues et me navraient tout entier.
— Jamais, dit le sage; chaque jour tu feras un pas vers la Divinité ; et ces voies-là sont les seules où Ton ne se lasse pas de marcher.
Tagàhor ouvrit la main, le talisman tomba dans le réchaud ; le fil d'or qui l'attachait se tordit en sifflant, le médaillon se fendit avec un bruit qui ressemblait à un soupir, et une petite spirale de fumée blanche plana pendant quelques secondes au-dessus des charbons ardents.
— O Agni, gardien du Sud-Ouest et dieu du feu, dit Tagahor, reçois-le en sacrifice !
Le lendemain, Q prit une feuille de palmier et écrivit :
« Le Maharadja Tagahor à Mammoëly, qui est belle » comme la fleur des lotus :
» Le Maharadja défend que jamais on le recherche. Il » donne à Mammoëly ses palais, ses pâturages, ses élé- » phants, ses trésors et ses esclaves.
» Que la déesse Lakémy veille toujours sur celle qu'a » aimée le Maharadja! »
Il roula sa lettre, en brûla les deux bouts en signe de deuil, la remit à un de ses brahmanes avec ordre de la donner à Mammoëly; puis il congédia son cortège qu'il regarda partir, conserva un esclave auprès de lui, acheta un jardin, une grande chaumière, et commença sa vie nouvelle.
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Quelque rude que la route lui parût d'abord, il y chemina avec courage, car elle devait le conduire au but qu'il poursuivait depuis si longtemps; et il fut surpris de sentir bientôt descendre en lui un contentement qu'il ne connaissait plus.
Il se réjouissait de cette détermination suprême qui l'avait arraché à ses ennuis. Il travaillait ardemment; il se délectait de ne plus entendre bruire autour de lui ce monde d'esclaves qui l'entourait jadis. Sa solitude lui paraissait charmante, et il bénissait dans son cœur le Hyati qui lui avait ouvert ces horizons nouveaux. Parfois, lorsque îa sueur mouillait ses tempes et ruisselait de son front à ses bras, il s'asseyait à l'ombre d'un manguier, et se disait :
— Oh ! que maintenant mon existence est douce et mon bonheur facile! Je ne me plains plus de mes chagrins d'autrefois, puisqu'ils m'ont amené insensiblement et par des sentiers que j'ignorais à ces joies per-
• sistantes que je cherchais en vain. Au lieu de tourmenter ma vie par toutes ces tentatives insensées, j'aurais pu, sans effort, être ainsi paisible et content; mais il faut de longues années pour faire l'apprentissage d'être heureux, et j'ignorais où les dieux avaient caché le mot de l'énigme qu'ils ont mise en chacun de nous.
11 se levait et se couchait avec le soleil. Tout le jour il labourait son jardin et tâchait, en méditant les choses divines, à éloigner son esprit de la terre.
Son esclave l'aidait dans ses travaux et disait souvent:
— Pourquoi donc le Maharadja a-t-il abandonné ses palais ? Quel crime a-t-il donc commis pour accomplir la rude pénitence de remuer la terre et de coucher dans
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une hutte de paiUe? Ah! si j'étais comme lui, je me soucierais peu des remontrances des brahmanes, et je vivrais grassement sans rien faire, à toujours dormir.
Tagahor 'n'imitait point son esclave ; il ne regrettait pas son palais. Trois fois déjà il avait cru être heureux, et trois fois il avait vu s'évanouir son espoir; mais, à celte heure, il pensait bien être arrivé enfin au terme de sa course. En effet , rien de ce qu'il éprouvait ne ressemblait à ce qu'il avait ressenti jadis ; ce n'était pas Tenivrement d'orgueil qui l'avait envahi lorsqu'il s'était vu incaiculablement riche ; ce n'était pas la satisfaction intime qui l'illuminait lorsqu'il venait de vaincre quelque difficulté de la science ; ce n'étaient pas les fièvres d'amour, ni les chaudes langueurs qui l'agitaient et rendormaient dans les bras de Mammoëly : c'était un calme si plat, un repos si persévérant, une absence si parfaite d'émotions, qu'il pensait être parvenu aux. limites possibles de la félicité humaine ; et lui, qui avait lassé tous les plaisirs, il avait maintenant des joies véritables en voyant mûrir ses citrons et fleurir ses curcumas.
Il est dans la nature de l'homme de ne pas redouter les ennuis futurs; il croit que jamais ils ne le feront souffrir comme ceux qu'il a déjà éprouvés, et il avance sans cesse, en riant , vers de poignantes désillusions, semblable à ces aveugles qui, charmés de marcher sur une molle prairie, vont en avant sans tâter la terre avec leur bâton et tombent dans des fossés pleins de ronces et d'épines. Tagalior aussi continuait sa route en fermant les yeux ; il jouissait de son présent, ne doutait pas de l'avenir et se trouvait heureux.
Gela dura dix ans.
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Depuis quelque temps déjà il ne travaillait plus qu'avec mollesse et comme à contre* cœur, lorsque, un jour de grande chaleur, il suspendit sa besogne, et s'appuyant sur le manche de son louchet :
— Eh quoil dit-il, est-ce vivre que vivre ainsi î Le Hyati m'a-t-il donc trompé comme les autres, et vaisje encore redevenir malheureux ? Au moins autrefois j'avais quelques éclairs de joie ; mais maintenant, toujours le front penché et la sueur au visage, il me faut durement éventrer la terre, la retourner, l'arroser et lui arracher graine à graine de quoi ne pas mourir de faim. O misère de moi 1 que vais -je devenir? Bralima! Brahma ! de quelle étrange destinée m'as-tu donc accablé?
Une intolérable amertume lui monta jusqu'au cœur, et il demeura longtemps immobile , pâle et regardant devant lui. De ce moment il fut plus à plaindre que jamais, car son infortune était sans ressource.
Son esclave mourut, il en fut affligé. Lui-même, il lava le cadavre et il déposa entre ses lèvres violettes le riz arrosé de beurre liquide; il fit les purifications, alluma le bûcher et jeta des grains de sésame aux génies malfaisants qui, sous forme de corneilles., viennent tourmenter les morts.
Il resta donc entièrement seul, et sa solitude lui devint insupportable. Son existence s'était lentement usée sur ses rêves et sur leur réalisation , comme le fer sur la meule. L'homme est né pour souffrir et travailler de ses deux mains ; la pensée l'épuisé, et le plaisir le tue plus vite que la douleur. Tagahor avait tant joui de la vie, qu'il n'y découvrait plus rien. C'est en vain qu'il
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avait varié les aspects du tableau, le cadre était resté le même, et sans cesse il était retombé au milieu de Tinsuffisance humaine.
11 était abattu par ime atonie extrême ; les herbes envahissaient son jardin, il n'avait plus la force de le cultiver. Tout le jour il errait dans la campagne, s'asseyant, se relevant, s'arrêtant, détestant tout ce qui Tenvironnait, et dévoré par une douleur tenace et violente.
Lorsque, dans ces courses amères, il pensait à l'air favori que chantait Mammoëly, il pâlissait et sentait des larmes qui étouffaient son cœur et trempaient ses yeux; parfois il lui revenait tout à coup au souvenir des visages de femmes qu'il croyait oubliées ; elles lui apparaissaient, rapides comme une vision, avec un geste, un regard, un air de tête particulier qui évoquait pour lui une des circonstances de sa vie passée. Alors, pendant quelques instants, il se prenait à les aimer, à les regretter, à les désirer de toute l'ardeur de son désespoir.
Souvent il rêvait à ses studieuses sollicitudes, à, ces bons travaux nocturnes qui faisaient que le matin il se couchait le cœur content, comme un homme qui a bien lempU sa tâche; ou bien, en songeant aux essences qui parfumaient son corps, aux mets merveilleux qui s'amoncelaient sur ses tables , aux têtes qui se courbaient devant lui, il jetait des cris de rage, se meurtrissait la poitrine et s'écriait :
•— Oh! pourquoi, pourquoi tout cela n'est-il plus?
Enfin, à force de se désespérer et de ne plus vivre que parmi les images de son existence perdue , il se rappela qu'un jour, en voyageant vers le Hyati, il avait reconnu
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un imttiensè trésor ; il bondit de joie et se crut sauvé. Mais, lorsqu'il fouilla son esprit pour rechercher vers quels lieux il devait se diriger, il hésita et fut épouvanté en reconnaissant l'ignorance de ses souvenirs; en effet, en brûlant son talisman, il avait perdu cette mémoire précise et locale qui le guidait avec certitude vers les richesses qu'il avait aperçues. Il était certain d'avoir vu un grand amas d'or, surmonté d'une coupe en rubis ; mais il ne savait que cela, et le reste lui échappait.
Deux jours et deux nuits il fut assis sans bouger, tenant sa tête dans les mains et faisant pour se remémorer des efforts si puissants, qu'il s'étonnait que son front n'éclatât pas. Il finit par se persuader qu'en revoyant l'endroit où le trésor s'était manifesté à lui, il serait illuminé par une réminiscence subite, et il reprit courage.
— Oh I dit-il , je le retrouverai, je l'emporterai sur mes épaules ; je recommencerai ma belle vie d*autrefois; je serai heureux , et jamais plus je ne me plaindrai de mon sort.
Aussitôt sa résolution fut arrêtée ; et , prenant avec lui une pioche de fer, il partit pour aller découvrir de nouvelles prospérités.
Il se mit donc en marche, emporté par le regret de ses ressouvenances et soutenu par un espoir fiévreux. Les soleils dévorants, l'eau des pluies, les ouragans, les fleuves, les montagnes, la fatigue, la faim, rien ne faisait osciller son courage ; il allait.
Il fuyait le malheur, l'ennui , la misère, et avançait vers des fortunes que , comme toujours, il croyait certaines. Sa gaieté était revenue , sa face rayonnait , et , ainsi qu'autrefois dans sa cabane, il recommençait en-
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core à faire de beaux projets. Chaque jour, lorsque les premières clartés réveillaient au pied des arbres, il disait :
— Encore un jour, et tout sera fini, et je redeviendrai le Maharadja !
Mais la nuit arrivait et il n'avait rien trouvé.
Il marchait les yeux fichés en terre, murmurant des invocations étranges, espérant à chaque instant que le trésor allait se révéler à lui , et tressaillant d'une émo^ tien puissante à tous les cailloux brillants qu'il apercevait.
Partout il creusait : dans les champs, dans les forêts, dans le lit des ruisseaux» sous les rochers, au bord des fleuves et parmi les ruines ; mais, cette fois, la terre était fidèle et gardait bien son secret.
Souvent Tagahor, anéanti, désespéré, vaincu, se laissait tomber sur l'herbe et pleurait ; puis il reprenait sa course, fouillait encore et se désespérait toujours.
Les semaines, les mois, les années passèrent ; son visage se rida, ses membres s'affaiblirent et ses clieveux devinrent tout blancs.
Il mendiait aux portes en récitant des prières ; il buvait aux rivières qui passaient. En plein air et demi-nu, il dormait des nuits plus fatigantes que ses jours, et, le matin, il se relevait trempé par la rosée.
Quand sa pioche fut usée et brisée , il arracha des branches aux arbres ; quand il n'en avait pas, il déchirait le sol avec ses mains. Parfois on- voyait un homme s'élancer, courir, se précipiter à genoux, ouvrir la terre à coups de couteau et ensanglanter sur elle ses doigts impuissants; il jetait des cris inarticulés, son visage
était contracté par un effort surhumain, on entendait le râle de sa poitrine ; puis Thomme se redressait et partait en secouant la tête : c'était Tagahor.
Souvent il s'arrêtait, levait les yeux ver^ le ciel et disait à haute voix des vers dont il se souvenait; une fois il s'écria :
a Solitaire est la maison de celui qui n'a pas d'enfants, solitaire est la maison de celui qui n'a pas d'amis. L*univers est vide pour le fou et tout est désert pour celui qui est pauvre. »
C'était un fragment de Yasantaséna, une pièce qu'il aimait beaucoup, et que souvent il avait fait jouer par ses comédiens, pendant qu'il buvait des sorbets au girofle.
Un jour qu'il longeait une forêt de tamariniers, il entendit le bruit des grelots, le son des tambourins et des chants de femmes doux comme le roucoulement des tourterelles; il se détourna de sa route et entra dans une prairie.
Des jeunes filles dansaient; des fumées de parfums se tordaient au vent; des esclaves étaient assis auprès de riches palanquins ; des taureaux blancs s'émouchaient devant des chars miroitants d'acier, et des éléphants caparaçonnés attiraient les feuilles des arbres avec leur trompe allongée; une femme, jeune encore, et ruisselante de pierreries, était accroupie sur des tapis de cachemire et regardait les rondes qui s'agitaient sous ses yeux : c'était Mammoëly.
Tagahor la reconnut, il courut vers elle :
— C'est moi, c'est moi, cria-t-il, le Maharadja ; celui que tu aimais, celui qui t'aime encore!
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Il se fit UB grand tumulte. Mammoëly contempla son ancien seigneur, et en pâlissant baissa la tète sans répondre.
— O Mammoély, reprit le misérable, ne te souvient-il plus de nos nuits étoilées sous les palmistes du Gange, quand je dormais, la tête entourée de tes deux bras ?
— Va-t'en! Est-ce que je te connais, mendiant infect? s'écria Mammoëly ; va-t'en, ou je vais te chasser à coups de fouet.
Tagahor s'enfuit en agitant les bras au-dessus de sa tête.
— Oh I dit Mammoëly, comme il est changé !
Dès que Tagahor fut hors de vue, il s'assit sur un tronc d'arbre renversé, et, pendant que les pleurs coulaient sur son visage, il se dit:
— Oh ! si Brahma m'accordait de recommencer ma vie, comme je serais heureux I Je resterais simple batelier, tressant mes voiles de roseaux, taillant mes avirons, et passant les voyageurs; j'aurais ma chaumière appuyée contre un acacia; j'acquitterais la dette des aïeux en voyant mes fils s'élever près de moi, et je n'importunerais pas le ciel de mes vœux.
n resta longtemps à pleurer, puis il reprit son chemin. Parvenu auprès d'une cabane qui s'élevait à l'entrée d'un petit bois, il s'arrêta pour demander l'aumône.
— J'ai faim, dit- il; mes pieds sont déchirés; donnezmoi un peu de riz, et laissez-moi m'asseoir sur le seuil de la porte.
Bientôt un homme parut portant une jatte de terre cuite entre ses mains ; c'était Bacoulavali.
— brahmane, ne me reconaais-iu pas? demanda Tagahor.
— O Maharadja, répondit le vieux savant, couche-toi sur mes nattes, repose-toi et mange à ton aise.
Après son repas, Tagahor raconta son histoire au brahmane.
— Vois, dit-il, en finissant, mes bras sont maigris, ma poitrine se soulève avec peine, mes genoux sont las de me porter, et si mes doigts n'ont plus d'ongles,. c'est que je les ai usés à gratter la terre.
Lorsqu'il cessa de parler, il s'aperçut que Bacoulava^j ne l'écoutait-pas; il tenait son menton appuyé dans sa main, et ses yeux semblaient perdus sur la trace d'une idée fixe.
— A quoi penses- lu? demanda Tagahor.
— Je cherche à découvrir, répondit le brahmane, s'i est vrai qu'il y ail des lièvres dans la lune, comme le prélendent les astronomes.
Tagahor se leva sans dire un mot et sortit. Bacoulavali était absorbé dans ses réflexions el ne remarqua pas son départ.
Tagahor ne cessa pas de remuer la terre. Longtemps, longtemps, il erra par les villes et les solitudes, vêtu du manteau jaune des mendiants, et portant en lui le suprême espoir de trouver son trésor.
Enfin, un soir, brisé de fatigue et plus courbé qu'un centenaire, il arriva près d'une lande inculte, sur laquelle une caravane plantait ses tentes pour passer la nuit. Les feux flambaient, les dromadaires se couchaient les uns près des autres ; les marchands s'enveloppaient
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de lourdes pelisses, et i>arfois on jetait des clameurs ai guës pour éloigner les bêtes féroces. On laissa Tagahor s'approcher ; il s'assit près d*un brasier, il réchauffa ses membres engourdis par le froid, puis il s'allongea sur la terre et s'endormit.
Le lendemain, au premier soleil, le chef de la troupe poussa le cri du réveil ; chacun se leva ; seul, Tagahor resta couché.
Quelqu'un remarqua qu'il avait les yeux ouverts et fixes, qu'une écume sanglante se figeait aux coins de sa bouche et que ses bras s'étendaient en croix. On l'appela, on le remua , il ne fit aucun mouvement ; on le toucha , il était froid, il était mort.
Comme les gens de la caravane étaient de la secte de Siva, qui enterre les cadavres au lieu de les brûler, ils résolurent d'ensevelir le pauvre Tagahor là même où il avait trouvé la fin -de ses misères ; on recula le corps et on se mit à creuser.
A peine était-on parvenu à deux pieds de profondeur, qu'un coup de pioche éparpilla un amas énorme de pièces d'or et de pierreries.
Un conducteur de dromadaires ramassa une coupe qui avait jailli tout d'abord.
— Elle est taillée dans un seul rubis, dit-il; il y a même deux lignes d'écriture déroulées sur son bord.
Et il la remit à un brahmane pour qu'il pût les déchiffrer.
Voici ce qu'il lut :
« Celui qui, par cupidité, dérobe des pierres pré-
if» LES SIX AYENTDRES
cieuses, des perles, du corail ou d'autres bijoux, renattra dans le ventre de Toiseau Hémakara. »
— Ah ! dit-il, c'est le soixante et unième verset du douzième livre des Lois de Manou !
FIN DE TAGAHOR.
Le Fait isolé qui frappe un particolier dénonce souvent les mauvaises institutions tTun peuple. John Smallerboroug.
A l'extrémité du Seniiâar, près des frontières du Fâzoglou, par le 12® degré de latitude, sur les rives du Nil bleu, s'élève un gros village appelé Farkana. Quelques huttes en limon, fermées par des nattes du Kordofal, sont disséminées çà et là sous les palmiers et parmi les mimosas à fleurs jaunes près desquels marchent les gypaètes dégoûtants qui disputent aux vautours les charognes oubliées; des tourterelles roucoulent sous le feuillage et s'envolent effrayées par les gambades des singes qui sautent de branche en branche ; des bandes de buffles noirs vont boire au Nil, que tachette le museau des crocodiles et que soulève le vaste dos des hippopotames. Là tout est calme et silencieux, une implacable chaleur fait miroiter la terre ; une clarté aiguë noie tout ce qu'elle atteint dans des nuances uniformément blanches. Le ciel est toujours bleu, le soleil toujours ardent, la brise toujours brûlante. Pendant la nuit, les astres agrandis brillent d'un éclat extraordinaire et montrent au milieu d'eux la constellation de la Croix du Sud, dont Dante a parlé. C'est l'ancienne Ethiopie, la
région des noirs, sinon des nègres ; c'est le pays où Ton fait le commerce de la poudre d'or, des plumes d'autruche, de5 dents d'éléphant et des cornes de rhinocéros.
Dans ce village de Farkana existait, il y a quelques années, un Nubien noir nommé Arbagi. Au moment où commence celte histoire, c'était un jeune homme de vingt ans, hardi, robuste, fort en train déplaisirs et qui vivait heureux. Il soignait ses dattiers, cultivait un champ de doura, jouait du darabouk à faire damner les meilleures danseuses, et s'en allait une fois par année au delà du fleuve Blanc faire la chasse aux autruches dans le désert qn'avoisineDjebel-Déier. 11 était renommé pour son adresse à jeter la lance et à manier ces lourds sabres que l'Allemagne envoie jusque dans le centre de l'Afrique; nul n'était plus habile que lui à conduire un dromadaire, à suivre la piste des autruches et à les tuer sans gâter leur plumage; il excellait à tous les exercices du corps, ne reculait devant aucune fatigue et ne redoutait rien, si ce n'est le diable, les sorciers, les maléfices et les incantations ; en un mot et pour dire une phrase toute faite, c'était un jeune homme accompli.
Pendant le jour il travaillait dans les champs, dirigeant à travers de petits canaux l'eau puisée dans le Nil à l'aide des chadoufs, fécondant les palmiers à l'époque de leur floraison, ou lançant avec sa fronde des pierres rapides contre les troupes d'oiseaux qui s'abattaient au milieu des plantations. Quand la nuit venait, il rentrait à la hutte paternelle, puisait avec ses mains dans un plat de lentilles, jusqu'à ce que sa faim fût rassasiée, mâchait quelques feuilles de tabac roulées avec du sel
gemme, s'étendait sur sa natte et s'endormait. Souvent cependant, presque tous les soirs, on aurait pu le voir sortir avec préOsiutîon de sa cabane, se glisser dans l'ombre, le long des maisons, en évitant les clartés de la lune, marcher en faisant ses paâ légers et arriver ainsi à une habitation isolée, placée un peu en dehors des limites du village, sur la berge du fleuve. Là, il s'arrêtait quelques secondes, regardait avec soin s'il n'était ni suivi ni remarqué, imitait le plaintif aboiement d'un chien et se jetait lestement sous un bouquet d'arbres. A ce signal, la natte de la cabane se soulevait et laissait passer une jeune fille qui allait rejoindre Arbagi. Us s'éloignaient alors ensemble sous les grands palmiers sombres que remuait le vent du Nil, sans se soucier des singes qui grimaçaient en s'éveilJant, ni des chacals qui rôdaient en miaulant comme de3 chats à demi étranglés.
Cette Nubienne, qui ne redoutait point le danger des nocturnes tête-à-tête, avait environ seize ans; elle aimait Arbagi et en était aimée. Comme elle était aussi mince et aussi flexible que la tige des palmiers de son pays, on l'appelait Thaouileh (la svelte) ; c'est par ce seul surnom qu'elle était connue, et c'est de cette façon que je la désignerai toujours. Son costume, d'une simplicité toute primitive, se composait d'un pagne formé de petites lanières de cuir entremêlées de coquillages qui serrait son corps vers les hanches et retombait audessus des genoux. Ses jambes grêles et ses pieds nus à talon étroit marchaient allègrement parmi le sable et les roseaux ; à son cou résonnait un lourd collier en verroteries blanches et bleues, où pendait une amulette; un
bracelet de filigranes d'or tressés, que son amant lui avait donné, s'enroulait à son bras. Elle allait ainsi, laissant indolemment le soleil briller sur sa peau presque noire, montrant, selon l'usage de la Nubie, tout ce qu'il est convenu de cacher ailleurs, et n'imaginant pas qu'il y eût sous le ciel des villes plus grandes que le hameau de Farkana. Son front bombé, son nez arrondi, ses lèvres épaisses, son œil grand et profondément doui, donnaient à sa physionomie un aspect tranquille et un peu triste qu'égayait seulement l'éclat de ses dents splendidement blanches. Ses cheveux, d'un noir roux, plutôt crespelés que crépus, semblaient entourer sa tête comme un gros bonnet de laine ; ils se divisaient en mille petites nattes relevées par des nattes plus fortes cordées entre elles, dont chacune se terminait par un bouquet de tresses assez semblables au gland d'un cordon de sonnettes. Cette mode est invariable depuis des siècles dans ces régions encore inconnues au progrès, car la plupart des statues pharaoniques de la vieille Egypte portent des coiffures semblables à celle que nous venons de décrire. Deux fois par semaine, Thaouileh, qui avait de la coquetterie ainsi qu'il sied à une fille préoccupée de sa personne, allait dans un champ voisin de sa maison, arrachait à un ricin quelques larges feuilles pourprées et les battait entre deux pierres, afin d'en extraire l'huile dont elle imbibait largement sa chevelure; si, par bonheur, on tuait un mouton dans quelque hutte peu éloignée de la sienne, elle priait et suppliait si gentiment qu'on ne pouvait se refuser à lui donner quelques morceaux de graisse encore tiède qu'elle étalait sur les nattes de sa jeune tête. De cette
façon ses dieveux étaient toujours convenablement soignés et elle évitait les coups de soleil.
Beaucoup de gens déUcats trouveront Thaouileli assez peu ragoûtante avec sa peau noire, ses pieds nus, son huile de ricin et sa graisse de mouton, mais je suis innocent de toutes ces déplaisances et je ne puis dire que ce que j*ai vu. Du reste, Arbagi estimait que sa maltresse était charmante; il ne voyait rien de plus agréable qu'elle sur la terre, il l'adorait très-sérieusement et il lui disait quelquefois, après l'avoir longtemps et attentivement contemplée : « Tu es belle comme la pleine tune! » Singulier compliment qui fait plaisir sur les rives du Nil bleu I
La mère de Thaouileh, déjà ridée et fanée par l'âge, n'avait guère que trente-trois ans; c'était une femme de mœurs douteuses, elle fumait beaucoup, laissait souvent ses fuseaux immobiles, s'enivrait volontiers en buvant de l'eau-de-vie de dattes, se consolait parfois avec les bateliers en passage des ennuis de son veuvage, et laissait à sa fille une liberté dont celle-ci usait très- libéralement au profit de son ami Arbagi.
Les rêves du Nubien étaient bien simples, et il se croyait certain de les voir promptement réalisés. Il voulait, faisant encore une chasse fructueuse aux autruches, rapporter assez de plumes pour amasser un petit pécule, se bâtir une hutte nouvelle, y conduire Thaouileh, qu'il aurait épousée, et vivre heureux en attendant les événements, la vieillesse et la mort.
C'est sans doute de ces projets qu'il s'entretenait la nuit sous les palmiers, à la lueur des étoiles, car le jour fixé pour son départ était prochain. Les hommes étaient
m . LESSIX AVENTDRES
réunis, le chef était désigné, les dromadaires étaient arrivés. Des sorciers consultés avaient affirmé que la conjonction des astres se présentait favorablement; un imam avait récité un khaîhvue pour assurer un voyage heureux aux chasseurs; on avait cuit les grains de doura et réparé les outres en peau de chèvre ; l'expédition était prête. On devait partir un lundi de mars, trois heures avant le lever du soleil.
La veille du jour où l'expédition allait prendre la route du désert, on avait fait de grandes réjouissances, c'est-à-dire qu'on avait joué du darabouk, dansé, lancé le djerid, et qu'on avait immolé trois ou quatre moutons, à la grande joie des femmes coquettes. Le soir, Arhagi se rencontra comme d'habitude avec Tliaouileh. 11 était triste, une vague inquiétude appesantissait son cœur; il se sentait allangui et troublé; de sombres pressentiments l'agitaient et il se disait : Pourquoi partir ? Puis il raffermissait son courage en pensant que les cheikhs et les sorciers avaient déclaré que nul accident ne troublerait la chasse. Thaouileh elle-même, malgré son insouciance un peu obtuse, ne laissait pas d'être impressionnée par les inquiétudes de son amant.
— Emporte tes lances et ton bouclier en peau de crocodile, lui dit- elle; là-bas, dans le pays où lu vas, il y a des hyènes et des lions.
— Je ne crains rien, répondit Aibagi; le cheikh m'a donné un talisman qui doit éloigaer toutes les bêtes féroces et attirer les autruches et les gazelles. Mais j'ai peur pour toi ; ta mère est une mauvaise femme qui peut-être voudra te marier à un autre lorsque je serai parti.
i;eunuque noir 170
— Je t'attendrai, je le jure, répliqua Thaouileh; mais tâche de revenir promptement. Quand tu ne seras plus là, mon cœur deviendra pAle à force de souffrir.
— Avant trois mois je serai de retour, et je te rapporterai un autre bracelet d'or et du koheul pour mettre autour de tes yeux.
Puis il resta silencieux , rêvant à quelque pensée pénible et marchant lentement auprès de la Nubienne qui le suivait sans parler. Tout à coup il s'arrêta, et lui saisissant le bras :
— Prends bien garde aux marchands d'esclaves surtout, s'écria-t-D ; ces djellabs sont des gens cruels ; ils n'ont point notre couleur et mangent les hommesi'iioirs pour devenir aussi forts que nous ; quand ils reviendront du Fâzoglou, cache-toi , car s'ils te rencontraient seule ils te prendraient, t'attacheraient sur leurs bateaux et t'emmèneraient jusqu'au Kaire, qui est une ville ([u'on ne peut en faire le tour. Reste dans ta hutte. S'ils paraissent, car comme je ne serai pas ici, personne ne pourrait te défendre ; tu serais achetée, vendue, revendue ainsi qu'une brebis ; tes maîtres te couperaient les cheveux, te battraient , et comme tu es belle, ils te prendraient pour eux.
Il la reconduisit jusqu'à sa hutte, la serra contre son cœur pendant qu'elle pleurait, et lui promit de revenir promptement.
— Prends bien garde aux djellabs, lui dit-il encore en la quittant pour la dernière fois.
Thaouileh se glissa à pas de loup dans sa cabane pour regagner sa natte ; mais sa mère ne dormait pas : tenue en éveil par les copieuses libations qu'elle avait faites
n« LES SIX AVENTURES
dans la journée à l'occasion de la fêle du départ pour la chasse, elle entendit sa fille rentrer.
— Ah ! te voilà, cria-t-elle ; d*où viens-tu ? Tu pleures, je t'entends ! parce que ton Arbagi va partir 1 Qu'est-ce que ça fait? Si le grand diable d'enfer l'emporte pendant son voyage, tu en prendras un autre, voilà tout !
Et comme sa fille , peu calmée par ce raisonnement, sanglotait plus fort, elle lui donna une paire de soufflets qu'elle accompagna d'épithètes si grosses que nous n'osons les répéter. Après cette judicieuse correction, elle s'endormit , et Thaouileh finit par en faire autant.
A l'heure fixée, la caravane partit. En haut de son dromadaire, Arbagi baissait la tête et écoulait une voii persistante qui lui disait : <s Ne pars pas ! »
Quelques hommes accompagnèrent les chasseurs jusqu'au moment où le soleil se leva ; on s'arrêta, on se serra les mains encore une fois, on échangea les vœux du voyage.
— Que Dieu soit avec vous au milieu de vos dangers, là-bas, dans le désertj
— Que Dieu soit avec vous dans vos maisons, là-bas, au bord du fleuve Bleu !
Puis on se sépara ; les uns revinrent au village, les autres continuèrent leur route à travers les sables.
Ainsi que l'avait dit Arbagi, la chasse dura trois mois.
Un jour, au moment où le soleil couchant allait disparaître derrière les montagnes de l'horizon, des Nubiens revenant des champs annoncèrent qu'ils avaient aperçu une longue caravane qui se dirigeait du côté de Farkanâ , et que c'était sans doute celle des chasseurs d'autruches. A celte nouvelle, tout fut en rumeur dans
le village ; les femmes poussèrent des cris aigus en signe de joie, les hommes saisirent des darabouks, des flûtes à deux branches, et battant les uns, souf&ant dans les autres, ils allèrent au-devant de leurs compatriotes. On ne tarda pas à distinguer au loin , parmi un nuage de poussière, les hardis chasseurs montés sur leurs dromadaires qui marchaient suivis par des chameaux chargés du bagage. Bientôt on vit un homme se détacher du groupe principal et venir de toute la vitesse de sa monture jusqu'auprès des habitants de Farkana; c'était Arbagi.
— Sois le bien arrivé, lui cria-t-on.
— Soyez les bien retrouvés, répondit-il. Puis il ajouta: Tout est-il bien dans le village ?
— Non, lui répliqua-t-on ; il y a des larmes pour loi ; le malheur a passé dans la cabane de Thaouileh.
— Est-elle donc morte? demanda Arbagi d'une voix étranglée.
— Sa hutte est vide, lui répondit -on.
— Que Dieu maudisse la langue qui donne de si mauvaises nouvelles! cria-t-il en excitant son dromadaire qui reprit sa course. Arbagi se dirigea droit sur la maison de sa maîtresse ; il sauta à terre en y arrivant : la mère de Thaouileh était sur le seuil.
— Où est ta fille? lui cria le Nubien.
A cette question, la femme prit ses cheveux à deux mains comme pour les arracher, et d'une voix larmoyante qu'elle coupait par des cris semblables à des sanglots, elle répondit :
— Est-ce ma faute, à moi? Je dormais dans ma hutte, pendant le grand soleil ; Thaouileh est sortie, des djel-
lî& LES SIX AVENTURES
labs maudits qui revenaient du fleuve d'en liaut ont passé, ils ont vu la fille qui était seule sous les aibres, ils l'ont sàisie,ils Vont emmenée sur leurs bateaux pour la vendre dans les viUes. Si tu n'étais pas parti, cela ne serait pas arrivé ; tu aurais couru après les marchands d'esclaves et tu aurais repris ma fille. Je suis malheureuse, ma cabane est trop grande maintenant, et je pleure sans fin ni cesse. Voilà plus de deux mois qu'elle est partie; les djellabs sont bien loin à Thenre qu'il est. Arbagi restait atterré ; peu à peu les larmes baignèrent ses yeux fixes, il pleura abondamment. Sa douleur, une vraie douleur de nègre, eut une explosion terrible, li se roula à terre , mordit ses |bras , poussa des rugissements, prononça des malédictions sur la mère de Tbaouileh et sur les habitants du village; il était comme fou. Quand le paroxysme de sa fureur désolée fut passé, il resta étendu sur la poussière, plus semblable à uu cadavre qu'à un homme ; il ne parlait plus, un râle sourd et guttural affirmait seul sa vie et sa douleur. Des hommes et des femmes l'entouraient; on le regardait avec pitié, mais nul n'osait le consoler. Tout à coup il se releva:
— Quels étaient ces djellabs? demanda-t-il.
— Il y avait trois barques , lui répondit un des assistants, elles étaient commandées par Ahmed-Abûu-Chellal, celui qu'on appelle l'Homme des cataractes.
— Gomment Thaouileh a-t-elle été enlevée?
— Personne ne le sait; c'est sa mère qui a raconté l'histoire en pleurant, quelques jours après le départ de sa fille.
— Oh ! chienne, tu n'as pas su garder ton enfant, dit
Arbagi en frappant au visage la mère, qui se sauva en poussant des cris. C'est bien, reprit-il après un moment de silence, je connais THomme des cataractes, je vais courir après lui> je le rattraperai et je reprendrai TUaouileh que je ramènerai ici.
—Tu es fou! lui disait-on de toutes parts; voilà deux mois au moins que les djellabs sont partis ; tu ne pourras jamais les rejoindre; où veux-tu âUer ?
— A Sennâar.
— Mais ils n*y sont'certainement plus.
— J'irai à Dongola.
— Et s'ils l'ont déjà quitté?
— J'irai au grand Kaire, j'irai au bout du monde, mais je veux la ravoir et je l'aurai !
Il ramassa son poignard, le rattacha à son bras gauche par le bracelet de cuir tressé, jeta sur son dos son bouclier et son sabre, saisit sa lance, et d'un bond escalada son dromadaire.
— Et ton père qui ne t'a même pas revu ?
— Eh! je me soucie bien démon père... Je ramènerai Thaouileh, je le jure, ou ma lance deviendra rouge jusqu'au milieu du manche !
Il poussa en avant son dromadaire, qui partit au grand trot avec un cri plaintif. La foule, qui s'était réunie autour d'Arbagi, se dispersa peu à peu. La nuit était venue, un grand calme endormait la nature; le bruit du Nil troublait seul le silence; la mère de Thaouileh sortit lentement de sa cabane, et regardant vers la direction qu' Arbagi avait prise :
— Va, dit-elle, crève ton dromadaire, cours à pied, épuise-toi; elle est trop loin maintenant, tu ne la rejoin-
dras jamais^ et tu ne sauras pas comment les djellabs l'ont emmenée. Et puis, au reste, c'était ma fille et ce que j'ai fait ne regarde personnel
Le voyage d'Arbagi ne fut pas un voyage , ce fut une course. Le troisième jour après son départ, il arriva à la ville de Sennâar. Encore tout plein de fièvre, de fureur et peut-être de l'espoir insensé de retrouver celle qtfil aimait, il s'arrêta au milieu du bazar, sorte de place où l'on vendait toute espèce de denrées, et là, sans descendre de son dromadaire fatigué, il cria au premier marchand qu'il aperçut :
— Hé! l'homme I depuis combien de temps les djellabs ont-ils passé devant la ville ?
L'homme interpellé se contenta de renverser légèrement la tête en arrière et de faire imperceptiblement claquer sa langue pour prouver qu'il ne savait rien de ce qu'on lui demandait.
Arbagi leva les épaules avec colère, arança quelques pas, et, s'arrêtant de nouveau, il s'écria de sa voix la plus retentissante :
— Ohé! les hommes! obéi les hommes! êtes-vous des chiens ou des musulmans adorant Dieu l'unique, révélé par notre seigneur Mahomet ? Laisserez-vous un de vos frères au visage noir vous appeler et pleurer en vain ?
A ces clameurs, on se réunit autour d'Arbagi , qui continua :
— Une fenune du pays de Farkana, d'où je suis, a été enlevée pendant que j'étais allé chasser les autruches ; elle a été emmenée sur les derniers bateaux des djellabs; celui qui les conduit s'appelle Ahmed-Abou-
Cliellal; je cours après lui..,. dites vite, car mes minutes sont comptées : j a-t-il longtemps qu'il a quitté SennAar?
Tout le monde répondit à la fois, chacun essayant de crier plus tort que son voisin ; quelques-uns parlaient avec la bonne intention d'être utiles à Arbagi ; d'autres, se moquant de lui, lui faisaient de grosses plaisanteries sur l'enlèvement de la jeune fille ; le plus grand nombre parlait pour parler ; on ne s'entendait pas. Un vieillard fendit la foule avec autorité, prit le dromadaire par sa corde nasale, et s'adressant au Nubien, il lui dit :
— Ton entreprise est folle, mon fils ; ce que les djellabsont emporté ne revient jamais; ceux dont tu parles ont passé ici il y a plus de sept semaines, je m'en souviens; c'est à ma boutique que l'Homuie des ealaractes a acheté des lentilles sèches et du doura pour nourrir ses esclaves. Crois-moi, retourne à Farkana; tu vas aller dans des pays ou les Turcs blancs sont nos maîtres, ils te feront soldat et te battront à coups de courbach; ne quitte pas la bonne Nubie. Si cependant tu veux continuer la route, va, mon fils, et que Dieu soit avec toi. Le djellab m'a dit qu'un de ses bateaux avait un bordage enfoncé et qu'il serait sans doute obligé de s'arrêter à Kliartoum pour le faire réparer. Hâte-toi donc, tu les trouveras peut-être encore dans cette grande ville qui est au confluent du Nil blanc et du Nil bleu.
— Je les atteindrai, s'il plaît à Dieu, répliqua Arbagi en se- baissant pour toucher le turban du vieillard avec sa main droite qu'il porta ensuite à ses lèvres; que les bénédictions du ciel descendent sur ta maison ; toi seul m'as indiqué ce que je dois faire, j'irai à Kliartoum.
182 LES BIK AVENTURES
Il reprit sa route, cow«nt jour et nuit le long du Nil, triryersant les villages <M>ttine un ouragan et s'arrèlant à peine quelques heures pour dormir et donner un peu de repos à son dromadaire déjà épuisé par les chasses et par cette course éperdue. Enivré de mouvement, surexcité par la fatigue et les insomnies, Ârbagi allait, emporté par sa fièvre, ne songeant à rien qu'à retrouver Thaouileh, ayant, comme un enfant, cédé à un premier mouvement irrésistible et ne réfléchissant pas qu'il poursuivait une aventure au-dessus de ses forces. Qu'offrirail-il aux djellabs en échange de Thaouileh ? comment réussirait-il à s'emparer d'elle? comment la ramènerait-H au pays de Farkana ? il n'y pensait même pas. il était en proie à l'exaltation des hommes primitifs, exaltation sauvage, irréfléchie, imprudente, qui ne voit quele but sans jamais s'inquiéter des moyens de l'atteindre.
Le jour, il s'arrêtait dans les huttes riveraines, etusant de la large hospitalité orientale, il y prenait quelque nourriture; la nuit, quand il sentait fléchir sous son poids les jambes de son dromadaire, il s'arrêtait, se couchait sur la terre nue, pensait à sa maîtresse et se désespérait. Il était soutenu parla colère immense qu'il avait en une' minute amassée dans son cœur en apprenant l'exécraWe nouvelle ; cette fureur concentrée, sans cesse ravivée par le souvenir, lui tenait lieu de force et d'intrépidité. S'il eût rencontré les djell§bs, il se fût jeté dessus à grands coups de sabre ; mais malheureusement pour lui il ne rencontrait que la solitude et l'indifférence.
La veille du jour où il devait arriver à Khartoum, son dromadaire amaigri avait ralenti son allure. Arbagi s'ar-
fêta SOUS un bois de mimosas 'pendant la nuit ; au point du jour, quand il voulut repartir, il s'aperçut que la pauvre bête, surmenée depuis de longs jours, fourbue, âlante, était couchée sur le flanc et donûait à peine signe de vie. Elle ouvrait ses grands yeux doux et mélancoliques, faisait de vains efforts pour se soulever, agilait avec peine ses jambes affaiblies et recourbait, en poussant une plainte à peine articulée, son cou devenu trop lourd à porter.
— Vas-tu mourir aussi? s'écria Arbagi.
Le vaillant animal qui avait parcouru tant de déserts et suivi la piste de tant d'autruches sans se lasser jamais, fit un suprême effort et réussit à se dresser sur les jambes de devant; mais une douleur presque humaine passa dans son regard, il se laissa retomber pesamment sur le côté et ne bougea plus.
A la vue de ce compagnon de ses périls et de ses voyages qui lui manquait au moment où il espérait le plus en lui, Arbagi fut pris d'un désespoir insensé ; il se jeta sur le corps de son dromadaire, saisit sa tête dans ses mains, la regarda longtemps sans parler', comme pour y chercher un reste de vie, puis la rejetant inerte et lourde, il se prit à pleurer à sanglots.
— Hélas! disait-il, me voilà tout à fait seul, et mon dromadaire lui-même m'a quitté. Que vais-je devenir maintenant, et comment pourrai-je courir as^z vite et assez longtemps pour rejoindre les djellabs?
11 enleva les sacoches qui contenaient encore un paquet de plumes d'autruche et le bracelet qu'il avait promis à Thaouileh ; il les plaça sur ses épaules, prit ses armes et, ainsi chargé, se remit en chemin. 11 fut trois
journées h faire la route que son dromadaire aurait parcourue en quelques heures.
A Kharloum, il apprit que les djellabs étaient partis depuis cinq semainijs.
— Si mon dromadaire n'était pas mort, se dit-il, je les aurais rattrapés avant leur entrée en Egypte.
Il vendit ses plumes d'autruche, le bracelet d'or, son sabre, et, grftce aux quelques talaris qu'il obtint en échange de ces objets, il fit prix avec un reïs (patron de . barque) qui partait de Khartoum pour se rendre à Abou- Ahmed avec une cargaison de blé.
On allait lentement sur le fleuve; les vents, parfois contraires, arrêtaient la barque, qui alors atterrissait et demeurait souvent pendant de longues heures immobilisée au mouillage. Quand on repartait, les matelots, que nulle impatience ne sollicitait, ramaient mollement, au bruit cadencé de leurs chansons, et se souciaient peu des sollicitations incessantes d'Arbagi.
• — Hâtons-nous, disait-il au reïs, il faut gagner les djellabs de vitesse.
— Il est impossible d'aller plus vite, répondait indolemment le patron ; mais s'il plaît à Dieu, tu pourras les retrouver à Assouan.
— C'est bien loin et c'est bien long, pensait Arbagi.
L'inquiétude le dévorait. 11 n'avait plus là, pour soutenir sop' emportement, la surexcitation d'une course violente, le mouvement du voyage, l'ardeur de la poursuite. Il ne pouvait pas à son gré accélérer ou ralentir sa marche ; il était esclave et comme prisonnier de ce bateau dont il était forcé de subir les insupportables lenteurs qui le désespéraient, mais contre lesquelles il était
LKUNUQOK NOIR 185
impuissant. Une ou deux fois il s*élait jeté aux avirons et les avait maniés avec une vigueur terrible; mais c'avait été peine perdue, car les autres- matelots avaient immédiatement manœuvré d'ensemble pour paralyser ses efforts. Forcé de vivre dans un étroit espace, pêlemêle avec les hommes du bord et les autres passagers, lui qui était habitué aux larges champs et au désert, il souffrait d*une sorte d'irritation physique plus pénible et plus dure qu'une maladie réelle; il ne pouvait se mouvoir à son aise au milieu de l'encombrement de la barque ; il était devenu méchant, se querellait avec ses compagnons et quittait souvent le pont resserré pour monter sur l'habitacle. Là, il s'asseyait parmi les cordages, sous le soleil qui lui mordait la peau, immobile, regardant machinalement l'eau couler et s'entretenant, loin de tout contact, avec ses pensées douloureuses. Ce fut là que la première fois, comme écrasé sous son abattement, il se posa cette question : Que vais-je faire? Il ne put sagement se répondre. Il aperçut toute l'absurdité de son projet et comprit que sa douleur furieuse l'avait poussé sur une voie sans issue. Sa raison, toute douteuse qu'elle était, lui conseillait de renoncer à son entreprise, d'abandonner la recherclie de Thaouileh et de retourner au pays de Farkana. Il se repentait d'être parti et de n'avoir point écoulé les conseils que chacun lui avait donnés. U aurait donc voulu n'avoir jamais quitté son village, et, par une contradiction bien simple à comprendre, il n'osait pas y revenir. Son amour-propre, un amour-propre de nègre, lui montrait les impitoyables railleries qui l'attendaient à son retour s'il arrivait seul, triste, misérable, sans ramener Thaouileh ou sans s'être
i86 LES SIX AVENTURES
vengé. Il redoutait les sarcasmes qui vienckait s'attacher à lui comme autant de Abolies barbelées, et, coûte que coûte, il se résolut à continuer son voyage. — Je la retrouverai peut-être, se disait-il pour réconforter son cœur défaillant, j'aurai peut-être le bonheur de la reprendre et de recommencer avec elle à vivre heureux. Si les djellabs sont partis si loin que jo ne puisse jamais les atteindre, eh bien! je resterai dans un village d'Egypte, je louerai ma liberté pour ne pas mourir de faim, je cultiverai la terre, et plus tard, quand tout sera oublié, je retournerai du côté de mon pays.
Malgré ces belles promesses qu'il se murmurait tout bas, il était tombé dans un découragement sans bornes; il passait des journées entières couché sur l'habitacle, la tête cachée entre ses mains, pensant à son village que peut être il ne reverrait plus et à Thaouileh, qui maintenant lui semblait irrémissiblement perdue. 11 ne disait plus au rets de la barque : Hâtons-nous! Il en était arrivé à n'avoir pas plus d'énergie qu'un des ballots entassés sur le pont.
Cependant le bateau descendait le courant; malgré la mollesse de l'équipage, le chemin diminuait chaque jour, le but se rapprochait. Un matin, on arriva au mouillage d'Abou -Ahmed. En mettant pied à terre, Arbagi reprit un peu de courage et se sentit comme délivré de la servitude qui l'avait immobilisé si longtemps. Il répéta son habituelle question :
— Depuis combien de temps les djellabs ont-ils passé?
— Oh ! oh! depuis longtemps, lui répondit-on.
11 raconta son histoire aux gens qui l'écoutaient.
L'EUNUQUE NOIR lg7
Parmi eux se trouvait uo grand jeuoe homme hardiment robuste, n'ayant pour tout costume qu'un ample caleçon blanc, portant sur sa tête nue de longs cheveux uoirs traversés par une plume de porc-épic et tenant en main une lance terminée par un fer très-aigu. C'était un Arabe Ababdeh. il dit à Arbagi :
— Écoute, l'homme, je vais te donner un conseil que lu feras bien de suivre. Les djellabs ont une grande avance sur toi, mais tu peux arriver avant eux à Assouan, où ils sont forcés de s'arrêter plusieurs jours pour payer le droit d'entrée en É^pte de chaque esclave. Ils sont en barque, ils vont relâcher à Dongola et sont obligés de parcourir tout ce grand coude que le Nil fait depuis Abou-Ahmed jusqu'à Wadi-Halfa. Viens avec nous ; nous partons après- demain, au lever de la lune, et nous nous rendons directement à Korosko à travers le désert ; nous marcherons en droite ligne, tandis que les djellabs ne peuvent avancer qu'en faisant l'énorme détour du fleuve ; nous ne seront guère plus de quatorze à seiae jours pour traverser les sables, et nous avons biiMa des chances d'arriver avant les marchands d'esclaves; si nous arrivons après eux, ils n'auront plus sur tm qu'une avance insignifiante que tu pourras facilement rattraper encourant au bord du Nil; car ils ont trois barques* très-lourdes qui descendent lentement.
Arbagi accepta ; de ce qui lui reslait d'argent , il acheta des outres destinées à contenir l'eau de son voyage, de la farine et une plaque de fer pour faire cuire son pain à la mode bédouine.
A la nuit indiquée, on se mit en marche; la caravane, condiMte par des Arabes Ababdehs, se composait de cent
cinquante chameaux chargés de différentes denrées, et de quelques dromadaires que montaient les chefs.
Arbagi marchait h pied presque isolé au milieu de ses compagnons de route, parlant peu et comme étourdi parla tristesse incessante qui sortait de son cœur. Quand il était trop fatigué , quand la chaleur du sable brûlait ses pieds, il grimpait sur un chameau, se faisait une place parmi les outres, fermait les veux et s'en allait comme une masse inerte, balancé par les mouvements réguliers de sa monture, et n'ayant d'^iulre sensalion que celle d'un engourdissement profond. La nuit, près de la caravane rangée en cercle, il dormait, la tête appuyée sur un oreiller de sable, et, le plus souvent, ne pouvant se donner au sommeil, il regardait les étoiles à travers ses larmes.
Une nuit qu'il était ainsi couché sans dormir, il vit une hyène qui venait en rôdant jusqu'à lui. Il ne désirait pas mourir, mais il lui était indifférent de vivre, et il était si intimement découragé qu'il ne fit pas même un mouvement pour écarter la bête fauve. Elle le flaira, s'éloigna et fut tuée à quelques pas de lui.
Le jeune Arabe Ababdeh qui avait engagé Arbagi à choisir la route du désert, avait cependant pris le pauvre Nubien en amitié; quelquefois il venait près de lui, le réconfortait et lui disait :
— Quand nous serons arrivés à Korosko, nous tiendrons conseil avec les anciens, et nous te dirons ce qu'il faut faire.
— S'il plaît à Dieu, répondait humblement Arbagi. Un matin il sç fit un grand mouvement dans la caravane ; les chameaux et les dromadaires inquiets s'agi-
L'EONCQUENOIR 1S9
talent, grognaient sourdement, et semblaient prêts «^ prendre une course rapide.
— Qu'est-ce donc? demanda Arbagi.
— Nous ne sommes pas loin de Korosko, les bêtes sentent le Nil, lui répliqua- t-on. Trois heures après, en effet, la caravane, débouchant entre deux basses montagnes sablonneuses et rocheuses, apparaissait dans une petite plaine couverte de quelques huttes en limon, disséminées à travers des champs; on était arrivé.
Quand les chameaux eurent été déchargés et qu'on eut entassé les ballots en plein air, au pied d'un vieux mimosa à moitié mort, FArabe Ababdeh s'approcha d'Arbagi et lui dit :
— Viens, nous allons t'enseigner le moyen de reprendre la jeune fille que les djeliabs ont enlevée. •
Ils se rendirent au bord du Nil et s'assirent sous les palmiers, en compagnie de quelques vieillards; on alluma les tdiibouks, et quand Arbagi eut raconté son histoire, un des vieux Arabes lui dit :
— Il ne faut pas perdre courage ; tu touches au terme de tes peines, et, si tu veux m'écouler, bientôt iu retrouveras celle que tu cherches. Les djeliabs ont passé ici il y a trois jours, ils allaient lentement; la saison est mauvaise, les vents sont contraires maintenant pour descen- ' dre le fleuve. Tu vas partir, tu marcheras le long du Nil; tu es jeune et fort, tu rattraperas facilement les marchands d'esclaves; hâte-toi, car il faut les rejoindre avant qu'ils soient entrés en Egypte, à Assouan, et avant qu'ils aient payé l'impôt. Si tu vois leurs bateaux, ne pousse pas de cris, ne dis rien, ne fais rien qui puisse donner l'éveil; cache-toi derrière les arbres du rivage, et suis
leurs barques en te faisant invisible. Là où elles s'arrêteront pour passer la nuit, arrête-toi; si elles atterrissent sur l'autre bord, jette-toi à la nage et traverse le fleuve. Maintenant, écoute. Chaque matin les djellabs font descendre leurs esclaves à terre par bandes de huit ou dix, un seul homme les surveille. C'est à ce moment que tu devras apparaître ; tu reconnaîtras ta Nubienne, tu la prendras, tu la feras fuir vers les villages riverains, tu la suivras de loin; si le djellab se jette sur toi, lu es armé, tu sais ce qu'il te reste à faire. Ici, en Nubie, chaque hutte s'ouvrira pour te recevoir ; plus bas, en Egypte, il n'en serait plus ainsi ; vas donc et sois courageux; ramène ici ta jeune fille, nous te ferons partir avec elle par notre prochaine caravane pour Abou- Ahmed, et de là tu t'arrangeras pour rejoindre Farkana. Les djellabs sont des chiens, et il est permis de leur reprendre ce qu'ils ont volé.
— Et tu crois que je réussirai, dit Arbagi qui sentait une nouvelle ardeur descendre en lui.
— Tu le peux, si tu le veux, répondit le vieillard ; sois intrépide et rusé, et je te jure, par le Prophète ami de Dieu, que nous te remettrons sur la route de ton pays.
Arbagi se pencha vers le vieillard, prit sa main et la porta rapidement à ses lèvres et à son front; puis, se redressant, il s'écria :
— J'irai, et par la sainte maison de la Kaaba, je jure que je reprendrai Thaouileh, et que je la reconduirai sous sa hutte.
— S'il plaît à Dieu! s'il plaît à Dieu ! répondirent tous les assistants.
Ranimé parles bonnes paroles du vieil Arabe, qu'il prenait presque pour des promesses» Arbagi se mit en route; il fit ses adieux aux Ababdciis, en leur assurant qu'il reviendrait bientôt. *
— Je n'ai plus d'argent, leur dit-il avant de s'éloigner.
— Qu'importe, lui répondit-on, tu n'en as pas besoin ; tu mangeras dans les huttes nubiennes.
11 partit donc, chaîné de ses armes, le cœur rassuré, presque heureux, touchant enfin à ce but qu'il poursuivait depuis si longtemps, et pensant déjà aux joyeuses difficultés du retour.
Le premier jour il coucha à Séboua, le second à Dakkeh, le troisième auprès de Dandour, dans un hameau qu'on appelle Abouhor, et qui se trouvé exactement sous le tropique du Cancer. Là il apprit que les djellabs, retenus par le vent, avaient sans doute passé la nuit sur la rive gauche du Nil , près du grand village de Kalabcheli, où se dresse un temple ruiné. Avant le lever du soleil, Arbagi traversa le fleuve à cheval sur untronc de palmier, qu'il dirigeait en pagayant avec ses mains, ayant grand soin de remuer ses jambes qui traînaient dans l'eau, afin de faire du bruit pour effrayer les crocodiles. Le soleil était déjà haut dans le ciel lorsque le Nubien arriva près de Kalabcheh. Il aperçut au loin trois barques qui voguaient de conserve et glissaient lentement sur les eaux vertes du Nil. C'étaient les ba- ^ux des djellabs. 11 s'arrêta, immobile, derrière le tronc raboteux d'un palmier doum, plus ému, 0us oppressé que s'il se fût trouvé en présence de Dieu.
— Enfin, s'écria-t-il, c'est donc jHHir demain au point
iOi LKSSIX AVENTURES
du jour que je reprendrai Thaouileti! il continua à avancer sans se presser, certain maintenant que sa proie re pouvait lui échapper, et comme il passait devant les maisons de Kalabcheli, il voulut aller y demander quelque nourriture. Mais il aperçut une foule réunie près d'un homme accroupi sous un immense sycomore; il entendit des cris et s'approcha.
Ce rassemblement et ces clameurs avaient lieu autour d'un nazir » turc en tournée de perception, et qui, selon Tusage égyptien, faisait rentrer les impôts à grand renfort de bastonnade.
Le nazir, qui était un homme ventru, marqué de petite vérole, important, violent et assez semblable à un polichinelle en colère, aperçut Arbagi qui portait son poignard au bras, son bouclier sur le dos et sa lance h la main.
— lié! rhomme au bouclier, lui cria-t-il de loin, approche ici!
Le nazir n'avait pas tini dé parler qu'un de ses • chaouchs s'était élancé vers le Nubien cl le conduisait avec force bourrades vers le terrible fonctionnaire.
— D'où viens-tu ? demanda-t-il.
— De Farkana qui est un village près du Fâzoglou.
— Pourquoi portes-tu des armes dans la Nubie inférieure, auprès de la première cataracte qui est la frontière d'Egypte?
— Je porte ces armes parce qu'elles sont à moi ; je suis de la haute Nubie, chez nous tout homme libre peut avoir sa lance.
1 Sorte d'offlcier civil c'.iargc de percevoir les impôls et d'atlministrer la justice dans les disuicts qu'il (laicourt.
L^EUNGQUE NOIU 19S
— Ici, il n'en est pas de mèrae; le glorieux Abbas- Pacha, qui est Fombre du Padischah, qui lui-même est Tombre de Dieu, a défendu de porter des armes dans ce pays, parce que vous n'êtes tous que des pourceaux rebelles.
— Je ne le savais pas, dit Arbagi qui commençait à trembler.
— Il fallait le savoir; tu vas remettre tes armes à un' de mes chaouchs, et de plus tu vas payer tout de suite deux cents piastres pour avoir désobéi à l'édit du viceroi.
— Je n'ai pas d'argent; je viens h pied de Korosko; auparavant j'ai eu de grandes infortunes, il ne me reste pas un para. -
— Bon! bon! je sais ce que cela veut dire; puis, se tournant vers son chaouch, le nazir ajouta avec une extrême douceur : Donnez-lui soixante coups de bâton.
Arbagi se dégagea de l'étreinte de l'exécuteur qui déjà l'avait saisi, et se précipitant aux genoux du nazir, il lui baisa les pieds, frappa sa télé contre terre et s'écria :
— Par ta barbe, que Dieu bénisse, ne me fais pas frapper; je n'ai pas le temps d'être battu ; je te jure que j'ignorais la loi.
— Si lu n'as pas le temps d'être bâtonné, paye les deux cents piastres.
— Mais je n'ai pas d'argent..
— Faites! dit le nazir en s'adressant à ses gens. Arbdgi lutta en désespéré, mais il ne tarda pas être
renversé, terrassé, lié, étendu la face contre le sol et maintenu par un vigoureux gaillard qui, accroupi sur
les épaules du patient, paralysait tous les efforts de sa résistance.
Un chaouch prit un bâton et se mit à frapper ; le nazir comptait les coups; ils tombaient avec régularité el battaient sourdement la chair meurtrie qui laissait couler des iilets de sang, que le bâton dispersait en chaudes gouttelettes» Arbagi cria, puis se tut, et Ton ne vit plus ' sa douleur qu'aux frémissements qui agitaient et soulevaient son corps. Au soixantième coup le nazir dit: « Assez I » Le bourreau s'arrêta, et, àTaide des Iongués manches de sa robe, il essuya son visage moite de sueur.
Arbàgi se releva, chancela quelques instants comme un homme ivre, et, cherchant un point d'appui contre un palmier voisin, il regarda le nazir qui souriait.
— Au jour du jugement dernier, lui dit-il d'une voix étouffée, quand il faudra passer sur le pont Al-Siràt, la mauvaise action que tu viens de commettre pendra à ton cou, chien fils de chienne, et elle sera si lourde qu'elle te fera tomber dans les flammes où Chîlhan le lapidé te recevra pour donner ton cœur en pâture à des scorpions!
Puis il lui cracha au visage, en lui criant la plus effroyable injure qui puisse atteindre un musulman :
— Je maudis ta barbe !
Le nazir pâlit légèrement, et, s'adressant de nouveau à son chaouch, il lui dit :.
— Donne -lui un bakchich^ de vingt coups de bâton; il me les rendra au pont Al-Sirâl.
1 Poorboire.
L'EUNUQUE NOIR i95
. Arbagi fut de nouveau jeté à terre ; mais, quand Texécution fut terminée, il était évanoui.
— Qu'on emporte cette charogne! dit le nazir. Deux hommes prirent le sanglant Arbagi et le déposèrent à récart, sous un palmier.
11 fut rappelé à lui par une douleur atroce ; de? mouches, attirées par le sang, s'étaient abattues sur ses plaies vives et tourmentaient ineupportableraent sa chair. Il les chassa avec un effort qui lui arracha un gémissement, essaya de se relever et s'affaissa comme une masse sans vie. 11 redressa peu à peu sa tête, regarda vers le Nil, y découvrit trois points noirs qui s'éloignaient de plus en plus, et rappelant à son souvenir tout ce qui s'était passé, il laissa retomber son visage contre terre et poussa un cri déchirant. Le nazir était parti, les hommes étaient rentrés dans leurs maisons pour éviter la grande chaleur, Arbagi était seul, dévoré parlaflèvre, par la soif, parle soleil et par la souffrance. Il rampa comme il put du côté du village, et s'écria d'une voix lamentable :
— Oh! les musulmans! Personne n'aura-t-il pitié de moi? Allez-vous me laisser crever ici comme un chacal blessé ?
A ces clameurs plaintives, une femme déjà âgée sortit d'une cabane voisine; elle vint jusqu'à Arbagi, lui offrit à boire, baigna d'eau ses tempes brûlantes, puis, le saisissant sous les bras, elle l'aida à se traîner jusque dans sa misérable Imtte, le coucha sur une natte, et frotta ses plaies avec de la graisse.
— Je veux partir et continuer ma route , dit Arbagi en proie à son idée fixe.
196 LLS SIX AVENTURES
La yieiUe Nubienne liocha la tête et répondit :
— Peut-être pourras-tu marcher dans deux mois; peut-être seras-tu estropié pour ta vie entière; les Turcs sont nos maîtres, et leurs chaouclis ont les bras lourds.
La fièvre s'était emparée d'Arbagi; il grelottait. C'était h peine s'il avait remercié la vieille compatissante. De ce qu'elle disait il ne comprenait qu'une chose, c'est qu'il allait êlre immobilisé pendant de longues semaines dans des souffrances incessantes; il pensait à Thaouileh et répétait à chaque minute, comme un refrain qui l'obsédait :
— Perdue ! encore perdue! perdue! perdue!
La vieille crut qu'il avait le délire et qu'il était sur le point de trépasser. Elle alla chercher un cheikh qui connaissait toutes sortes de secrets infaillibles pour fermer les plaies et guérir les maladies. 11 vint, s'accroupit auprès du malheureux, lui passa à plusieurs reprises la main sur les yeux, lui colla sur le front des petits morceaux de papier sur lesquels il avait écrit des attributs (Je Dieu, laissa quelques autres amulettes semblables destinées à être brûlées et dont on devait délayer la cendre dans la boisson préparée pour le malade, puis il s'en alla en déclarant qu'Arbagi était à la dernière extrémité, mais cependant qu'il guérirait, s'il plaisait à Dieu.
Pendant longtemps Arbagi pleura et gémit comme un petit enfant, mais la vie s'était raidie dans son corps éprouvé; graduellement la fièvre cessa, les [ilaiesse cicatrisèrent, et après six semaines de repos absolu, il put quitter sa natte et se traîner jusqu'au seuil de la hutte. Il était décharné comme un cadavre et geignait à chaque
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mouvement. On lui Improvisa deux béquilles avec iks branches arracfiées à un acacia, et peu à peu, avec do grands ménagements, il reprit l'usage de ses membres.
— Que veux-tu faire maintenant? lui dit un jour sa vieille hôtesse.
— Je veux partir, je veux quitter ce pays maudit.
— Alors, reprit la vieille, il faut aller jusqu'à Assouan, qui est à quinze heures de marche d'ici; c'est là où s'arrêtent les bateaux qui remontent le Nil; peul-élre trouveras-tu un reïs qui consentira à te conduire jusqu'à Korosko, où les Arabes Ababdehs t'accueilleront et te feront repartir pour Abou- Ahmed.
— Cela m'est égal, répondit Arbagi; je ne lîcr.spas à retourner vers Farkana; je veux ne pas mourir de faim, voilà tout, je travaillerai ; quand je serai enfin rétabli, je redeviendrai fort!
— Ici chacun suffit à sa besogne ; les clïamps ne sont pas grands et les besoins sont petits. Va donc à Assouan; là il y a des hommes riches qui ont beaucoup de terres ou qui font le commerce, et qui pourront l'employer.
Une semaine après cette conversation, Arbagi parlait, remerciait la vieille qui avait eu pitié de lui, et lui disait :
— Que dans le paradis, aupr?3S des fleuves de lait, Dieu te donne de beaux jeunes liommes pour réjouir ton éternité I
— Que Dieu exauce ton vœu ! répondit simplement la vieille.
Après quaffe jours d'une marche qui lui parut très pénible, Arbagi arriva à Assouan; en entrant dans le bazar, qui n'est qu'une longue rue abritée par des pail-
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lassons déchiquetés, son premier soin fut de demander à un marchfflid :
— Depuis combien de temps n'avez-vous pas vu de djellabs?
— Les derniers venus sont partis il y a environ deux mois, après être restés quinze jours amarrés à Ttle d*Éléphantine.
— Oh ! sans le nazir! pensa Arbagi.
A Assouan, il vécut de charité» mendiant aui portes et dormant sur le sable, près du Nil. Parfois il était en proie à de telles angoisses qu'il bouchait ses yeux avec ses poings fermés, comme pour échapper lui-même au spectacle de ses propres douleurs.
Un jour qu'il était couché le dos au soleil et le front appuyé sur ses bras entre-croisés, il sentit qu'on le remuait à coups de pied ; il leva lentement la tête et vit un homme qui se tenait debout près de lui.
— Que veux-tu? lui demanda-t-il ; pourquoi vienstu troubler mon sommeil?
— Écoute-moi, répondit Thomme, je suis reïs d'une barque ; il faut que je parte pour le Kaire ; un de mes matelots s'est sauvé ; j'ai eu beau faire battre le pays, je ne puis retrouver le déserteur; veux-tu le remplacer? Je te nourrirai, et ^uand nous serons arrivés à Boulak, qui est le port du Kaire, je te donnerai vingt piastres.
— Quelle besogne aurai-je à faire?
— Tu rameras du matin au soir quand le vent sera nul ou contraire. Si le vent est bon, tu dormiras ou tu joueras du darabouk' à ton aise. ")>
— C'est bien, j'accepte, dit Arbagi qui se leva et suivit le reïs.
Une vague espérance, semblable à ces clartés lointaines qu'on aperçoit au bout des longs souterrains, venait de lui apparaître.
— Au Kaire, se disait-il, c'est là que Thaouileh a dû être vendue; Dieu est le plus grand, et peut-être pourrai-je enfin la retrouver.
Arbagi fut bien vite installé à bord ; on appareilla le soir même; la barque portait un louird chargement de granit de Sjène. On mit un long aviron entre les mains du Nubien. Debout et demi-nu, il imita le chef de nage qui était placé devant lui; les matelots entonnèrent une mélopée lente qu'accompagnait sourdement le bruit des rames retombant dans l'eau jaillissante ; on s'éloigna du rivage, et bientôt on perdit de vue les palmiers d'Éléphantine et la mosquée ruinée qui domine les maisons d'Assouan. '
Joyeux, turbulents et gouailleurs, les matelots du Nil sont de véritables enfants. Ils chantent tout le long du jour en maniant leurs pesants avirons, ils racontent les histoires les plus merveilleuses qu'on puisse imaginer, se mettent, dès que le vent leur devient propice, à jouer du darabouk et à danser sur le pont ; se réjouissent aux grosses plaisanteries, aux coq-à-l'âne, aux jeux pleins d'une bruyante brutalité, et pendant la nuit dorment d'un sommeil profond, couchés presque tous sur les [)lanches de leurs bateaux.
Avec de semblables compagnons, le lamentable Arbagi n'était point à son aise; lui qui ne chercliait que la solitude et le repos pour se livrer tout entier à sesr pensées douloureuses, il se sentait ahuri et opprimé au milieu du bruit et de l'activité qui l'entouraient. Comme il ne
Sm LK8 Six AVENTURES
se mêlait pas aui: jeux de ses compagnons, ses compagnons le prirent pour victime' de leurs jeux. On le secouait, on le heurtait; il se laissait faire avec une lassitude résignée dont une récente expérience lui avait appris l'utilité. Une fois, en effet, fatigué d'être plus remué qu'il ne lui convenait, il avait durement repoussé un des matelots ; une dispute s'en était suivie, dans laquelle le reïs était intervenu pour administrer une demidouzaine de coups de corde sur les épaules d'Arbagi. Le Nubien souffrit sans mot dire, non pas l'humiliation, car les corrections corporelles n'entraînent, en Orient, aucune idée de déchéance, mais la douleur physique, et il se promit de s'abandonner dorénavant avec docilité aux fantaisies violentes de ses camarades.
On avançait. L'inondation qui commençait à monter emportait rapidement la barque sur le dos du Nil; les villages passaient et disparaissaient avec leurs bois de palmiers,'Jeurs pigeonniers garnis de fagots, leurs basses mosquées et les hautes montagnes qui précèdent le désert. Quand le vent du sud soufflait, on tendait une petite voile à la poulaine; alors les matelots, laissant les avirons, se mettaient vite à frapper les darabouks retentissants et dansaient jusqu'à perdre haleine. Arbagi se couchait dans un coin, à l'ombre du bordage, et renvoyait sa pensée vers les chères tristesses qui navraient son cœur. Un jour qu'il était ainsi seul et absorbé, il écouta machinalement d'abord, puis avec un intérêt croissant, le murmure éclatant des tambourins; ce bruit monotone, et qui porte avec lui une sorte de mélancolie invincible, lui rappela en mémoire le village de Farkana, le départ pour la chasse aux autruches et ces bandes
d'amis joyeux qui raccompagnaient au départ et qui faisaient pour lui des vœux d'beureux retour. A ce sou* venir, tme amertume infinie noya son âme, un sanglot monta jusqu'à ses lèvres, et il pleura abondamment. De ce jour, les matelots ne l'appelèrent plus que Abou- BekA (le père des larmes).
Quand on fut arrivé à Boulak, le reïs mit vingt piastres (quatre francs) dans la main d'Arbagi et il le renvoya. Le Nubien quitta sans tristesse ses turbulents compagnons, marcha quelque temps sur une large roule plantée d'arbres, traversa les ombrages de rEzl)ekyeii et entra auKaire. 11 fut étourdi par les rumeurs qui bruissdient dans la ville. Ces ânes galopant, ces longues files de chameaux chargés, ces chevaux harnachés de housses rouges, ces chrétiens d'EuToj>e, ces musulmans de tous pays, ces femmes voilées, ces marchands qui passent en criant leurs denrées, ces immenses bazars, ces rues entre-croisées, ces mosquées magnifiques, celle énorme citadelle, ces maisons si hautes, comparées au\ huttes de Farkana, ces portefaix plient sor.s le poids de fardeaux écrasants, cette foule, ce bruit, ce mouvement, cette fièvre d'activité le ijUiugorent dans une sorte de stupéfaction maladive. Il s'nnétait aux carrefours, roslait immobile, coudoyé, hourlo, bousculé, et regardait ffiachinalemenl autour do lui sans savoir de quel côté se diriger. 11 clîcrchail quelque cliose cependant; il fouillait d'un œil inquiet la profondeur des bazars, il entrait jnsque sous le porche des maisons lîabilées par les pac^^as; il suivait allcnlivoiiienl du regard les négresses <^iui j)assaient à ses cotés. Auprès de la mosquée d'El- Azar, il vU sortir d'une boutique un homme qui avait le
a02 LES SIX AVENTURES
visage noir comme lui ; il reconnut un Nubien et l'aborda en lui disant :
— O mon frère des vallées de la Nubie 1 veux-rlu m'indiquer ma route pour trouver le bazar aux esclaves? Je suis perdu dans cette grande ville où je mets le pied pour la première fois.
— Je vais te conduire jusqu'au kban des djellabs, lui répondit le Nubien; les rues sont ici plus embrouillées qu'un écheveau de chanvre qui a servi de jouet à de jeunes cliiens; tu ne pourrais jamais retrouver ton chemin.
Us partirent ensemble, traversant tant de rues, de ruelles et de bazars, que le pauvre Arbagi se sentait découragé jusque dans la moelle de ses os.
— Comment la découvrir jamais ! se disait-il, au milieu de cette ville si grande, si compliquée et si populeuse ?
A force de marcher, ils arrivèrent auprès de la mosquée du khalife Ilakem; le Nubien s'arrêta devant une vaste maison blanchie à la chaux, ouvrit les battants d'une grande porte en bois blanc, et poussant Arbagi par les épaules, il lui dit :
— C'est ici; que Dieu te conduise I
Arbagi se trouva dans une large cour carrée, entourée de bâtiments percés de chambres et surmontés d'une galerie circulaire abritée par un auvent. Des négresses à peine enveloppées d'une couverture étaient entassées pêle-mêle à l'ombre des murailles; quelques-unes d'entre elles broj^aient la farine, d'autres pétrissaient le pain; elles causaient et riaient en montrant leurs dents blanclies et ne semblaient pas se trouver malheureuses. Des
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djellabs vêtus de robes bleues et coiffés d'ua turban blanc étaient accroupis datis une chambre et comptaient des pièces d'argent. Un homme entra, autour duquel les marchands s'empressèrent. A son approche, on fit lever plusieurs négresses qui vinrent vers lui. Il les examina avec soin Tune après Tautre, leur tàtant les Jambes, leur frappant sur le dos, palpant leur tête, leur faisant ouvrir la bouche afin d'examiner leurs dents, les faisant marcher, courir, s'arrêter, respirer, porter des fardeaux. Puis il suivit les djellabs à leur comptoir et discuta avec eux le prix de la marchandise.
Cependant Arbagi regardait de loin chaque visage de femme qu'il apercevait 5 son cœur battait haut dans sa poitrine. U demeurait immobile et comme cloué à sa place. Un esclave appartenant au service des djellabs s'approcha de lui et lui demanda ce qu'il faisait là, planté sur ses jambes, comme un héron au bord de l'eau.
— Je voudrais parler à Ahmed-Abou-Cliellal, répondit Arbagi.
— Abou-Ghellal est parti pour Damas la sainte depuis pluâ d'uii mois, il doit être maintenant déjà arrivé à Lagaba, dit l'esclave; que lui veux-tu ?
— Il a pris à Farkana une fille qu'on nomme Thaouileh; l'a- t-il vendue ici, ou la conduit-il vers Damas à travers les sables de Sinaï.
— Farkana? Thaouileh ? reprit l'esclave en faisant un effort de mémoire, je ne sais pas.
Puis se dirigeant et emmenant avec lui Arbagi vers un groupe de femmes noires, il dit :
iS»% LES SIX AVENTURES
— Olié! les gazelles à peau d'ébène! vous souveûez- Yous d'une esclave nommée Tiiaouileli?
— Oui,^répoDdit une jeune fille, presque une enfant; elle a été achetée sur le Nil bleu ; elle avait un bracelet d'or au bras.
— Oui ! oui ! s'écria Arbagi.
— La semaine qui a suivi notre arrivée au grand Kaire, elle a été emmenée par* un Turc qui est revenu trois jours après la payer parce qu'il ne lui avait pas Irouvé de vices rédliibitoires.
— Notre marchandise est toujours de bonne qualité^ tjiïirma sentencieusement Tesclave.
— Quel était ce Turc? demanda Arbagi.
— Je ne sais, répondit la négresse; sans doute l'intendant de quelque pacha.
— Elle est donc ici ! se disait Arbagi en s'éloignanl ; mais comment la retrouver?
En effet, comment la retrouver? Là était toute la question, et il était impuissant à la résoudre. Seul et comme égaré dans cette vaste ville qu'il ne connaissait pas, ne sachant à qui demander secours/ n'ayant à son aide qu'un renseignement vague et inutile, ne sachant aucun métier qui pût lui procurer le pain quotidien, il se sentait sombrer dans les abhnes d'un désespoir sans fond.
— Oh! se répétait-il à chaque instant, pourquoi ai-je quitté le bon pays de Farkana?
Il vivait comme par miracle,. ramassant, à travers les rues, sur les tas d'ordures, des concombres à moitié moisis, des fruits gâtés, des restes de nourriture qu'il disputait aux chiens; quand la nuit venait, il traver-
sait la place Roumelieh, sortait du Kaire et &*èn allait entre Taqueduc de Youssouf et les abattoirs chercher un gîte parmi les mamelons sablonneux qui avoisinent la ville; là il se creusait un lit dans la poussière et y dormait, quand toutefois il pouvait dormir. Pendant la journée, il stationnait au khan Rhalil, vaste bazar où les marchands vendent aux riches femmes du Kaire les étoffes de Damas, des Indes, de Brousse et d'Europe 11 s'asseyait à terre près d'une boutique et se chargeait, moyennant quelques paras, de porter les paquets et les fardeaux. Il était donc devenu portefaix ; mais cette profession nouvelle le laissait souvent inutilisé pendant de longs jours, et alors, dans ces moments de repos forcé, il se redisait sans fin ni cesse les détails de sa pitoyable liistoire.
11 voyait souvent un vieux cheikh qui portait le turban vert des chérifs traverser les bazars en distribuant des aumônes et de bonnes paroles aux malheureux qu'il rencontrait. Souvent même Arbagi avait ramassé la petite pièce de monnaie que le vieillard lui avait jetée en passant.
— Cet homme est miséricordieux el bon, se dit Arbagi, je lui raconterai mes aventures; il me plaindra, pe consolera, et peut-être me donnera-t-il quelques sages avis dont je pourrai profiter.
Il s'enhardit dans cette pensée, el un jour qu'il aperçut le cheikh qui faisait ses largesses habituelles, il se leva, le suivit, et saisissant pour la baiser la manche de sa robe :
— Père, lui dit-if, je souffre, je suis tout h fait malheureux, et je voudrais te conter mon histoire afin que tu pusses me diriger dans la roule du salut.
»i LES SIX AYENTORES
— Parle, mon fils, répondit le cheikh; le Prophète a dit : a Accueillez ceux qui pleurent ! »
Arbagi, tout en marchant près du vieillard, racontait ce qu'il avait perdu et ce qu'il avait souffert. Le cheiWi récoutait sans parler et sans donner aucun signe extérieur de ses impressions. Quand le récit fut terminé, il se tourna vers le Nubien et lui dit:
— De quoi le plains- tu? Ne connais-tu pas la loi de Dieu? Ne sais-tu pas que Tange Gabriel a dicté au Prophète les paroles suivantes : a Us seront exempts de blâme ceux qui se borneront à la jouissance de leurs femmes ou des esclaves que leur main droite leur aura procurées. » Tu n'a rien à réclamer à ceux qui ont acheté ou vendu cette femme dont tu parles.
Puis s'éloignant et se séparant d' Arbagi, il ajouta:
— Que le salut- soit avec toi!
— Avec toi le salut! répondit machinalement le Nubien, qui bientôt s'écria avec fureur:
— Voilà maintenant que j'ai tort d'être malheureux et de me plaindre ! le Koran est-il donc fait contre les hommes à peau noire ?
Depuis plus de trois mois, cette existence d'angoisses durait pour Arbagi, qui se voyait maintenant condanmé à toujours vivre au Kaire , où il réussissait à peine à ne pas mourir de faim , et qui avait perdu tout espoir de jamais revoir son pays et de jamais retrouver Thaouileh, lorsque le hasard parut enfin avoir pitié de lui.
Un jour- que , selon son habitude , il était accroupi dans le khan Khalil , il vit une femme montée sur un âne , précédée par un eunuque noir et suivie par deux négresses juchées comme elle sur des l)audets. La foule
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se dérangeait aux cris de l'eunuque et livrait le chemin au cortège en disant:
— C'est une Kanoun (grande dame) !
Arbagi leva nonchalamment les yeux sur cette femme et ne vit rien qu'une sorte de paquet informe voilé de blanc, enveloppé d'un manteau de* taffetas noir et diaussé de bottines jaunes. La femme passa. Les négresses qui l'escortaient étaient sévèrement voilées comme elle, et ne laissaient voir que leurs yeux sombres qui luisaient entourés de mousseline blanche. Tout à coup, Arbagi se dressa par un mouvement brusque et nerveux, car au bras pendant d'une de ces esclaves il venait d'apercevoir un bracelet d'or semblable à celui qu'il avait donné jadis à Thaouileh. 11 eut comme une défaillance et il crut que son cœur allait cesser de battre» Puis il prit sa course à travers la foulé qu'il ouvrait à coups d'épaule , et se mit à suivre la négresse qui allait au grand trot de son âne. Au détour d'une rue , il se jela vers elle :
— Thaouileh? lui cria-t-il à voix basse.
La négresse laissa échapper un cri de surprise et ne répondit rien , seulement Arbagi put voir u/ie étrange stupeur se peindre dans son regard.
— C'est elle 1 se dit Arbagi qui aurait voulu déchirer le voile de celle qu'il cherchait depuis si longtemps.
Il ralentit sa course pour ne point donner l'éveil ; suivit de loin les trois femmes, dont une se retournait souvent , et les vit enfin entrer dans une vaste maison en pierres située au delà de l'ancien quartier des Mame* luks, dans les pnvirons de la mosquée de sultan Haçan.
Par la grande porte ouverte que gardaient quelques
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hommes accroupis sur des nattes, il put voir une large cour entourée de bâtiments derrière lesquels on apercevait la haute tige des arbres d*ua jardin. Arbagi fut prudent, il passa plusieurs fois,' avec toute Findifférence dont il fut capable, devant la maison afin de la reconnaître, puis il s*éloigna, et, s'arrètant près d'un marchand ambulant qui vendait des gâteaux de sésame, il le questionna sfur le propriétaire de ce palais qu'il montrait du doigt.
Il apprit alors que c'était un important fonctionnaire envoyé au Kaire par Sultan-Abdul-Medjidpour affaires relatives à l'Egypte; que cette maison avait été gracieusement mise à sa disposition par un neveu du vice-roi, qu'il était fort riche, aimait beaucoup le plaisir, se nommait Kurchid-Pacha et menait une grande existence.
— Il a un harem plein d'esclaves circassiennes, ajouta le marchand en terminant ; elles sont gardées jiar trois eunuques noirs et servies par beaucoup de négresses.
La nuit approchait , Arbagi s'en alla vers les aqueducs. Il se coucha, comme toujours, sur la terre nue et ne dormit pas. 11 songea au moyen d'entrer dans la maison de Kurchid-Pacha , d'y vivre , d'y avoir une fonction , si infime qu'elle fût , et de se glisser dans le harem pour revoir sa chère Thaouileh.
Après avoir ballotté dans sa tête mille impraticables desseins, il finit par s'arrêter à un projet qui lui sembla offrir quelques chances de réussite. Dès le lendemain, il se mit à l'œuvre pour l'accomplir heureusement. 11 alla silencieusement s'accroupir à la porte du palais de Kurchid-^Pacha et il attendit. Un esclave l'aperçut et lui cria :
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— Hé! riiommo! que fais-tu là?
— J'attends que Son Excellence le pacha de Constanlinople, sur qui soient les bénédictions de Dieu, sorte, afin de lui adresser une prière, répondit Arbagi; je sais qu'il est aussi bon que riche, aussi généreux que puis* sant, et je veux lui parler en mettant ma tête sous ses pieds.
— Notre matlre est comme Dieu, répondit l'esclave, il écoute ceux qui l'invoquent.
Deux jours après, un matin, Arbagi, toujours fixé au poste qu'il s'était choisi, vit le pacha qui sortait pour se readre à la citadelle; il était précédé de ses sais, et suivi (le son secrétaire, de son porte-pipe et des principaux officiers de sa maison.
— Effectivement, pensa Arbagi, c'est un grand per-
Au moment où le cortège franchissait le seuil du palais, Arbagi se leva, et se précipitant à genoux, mit, comme il l'avait dit, sa tête sous le pied de Kurchid-Pacba et resta immobile.
— Que veux-tu? dit le pacha.
— Me donner à toi parce que je suis robuste, parce que j'ai faim, parce que tu es bienfaisant comme l'inondation du Nil, répondit le Nubien.
■^Qui es- tu?
— Je suis un pauvre pèlerin, répliqua Arbagi qui récitait la fable qu'il avait longuement préparée; je revenais de la Mekke, où j'ai bu l'eau du puits Zem-Zem; la fatigue et je ne sais quelle maladie brûlante m'ont ar- ^té àKosseir; les hommes de ma caravane sont repartis sans m'altendre; comme je l'ai pu, je suis arrivé à Ké-
lâ.
néh, puis j'ai marché jusqu'au Kaire pour trouver à utiliser ma jeunesse et mes forces; mais les musulmans d'Egypte n'ont pas eu pitié de moi. On m'a parlé de ta grandeur, je suis accouru, je me suis assis à ta porte, guettant ta venue, afin de te dire : Je me donne à toi.
— Va devant mon cheval, dit le pacha, si tu sais courir, je te prendrai et te nourrirai.
— Que Dieu te fasse sentir le parfum de son paradis! s'écriaArbâgi en se redressant et ense mettant en marche.
Le soir, il était installé dans la maison de Kurchid- Pacha en qualité de sais. Il avait pour fonctions de soigner les chevaux, de courir devant son maître quand il sortait, le jour avec un fouet pour écarter les passants, le soir avec des torches afin d'éclairer la route.
Kurchid-Pacha, qui venait d'accueillir Arbagi, était un haut fonctionnaire turc, dans toute la force du terme. n avait environ quarante ans et portait le laid costume constantinopolilain qui exagérait encore l'embonpoint blafard dont ses traits agréables étaient défigurés. Il possédait cette bonté vague et cette douteuse charité que la prévoyante loi de l'islamisme inculque à presque tous les musulmans. Sa fréquentation avec les principaux Européens de Constantinople lui avait donné certaines manières d'être dégagées passablement avenantes. Gomme il baragouinait quelques mots de français, il passait pour un homme du progrès et se disait invinciblement attaché au parti de la réforme. Mais sous ce léger vernis de civilisation, sous cette écorce trompeuse, on retrouvait vile le Turc, le Turcoman, le conquérant; le cuivre était sous l'or. D'une effroyable démoralisation facilement dissimulée derrière les infranchissables bar-
rières du harem, il ne reculait devant rien pour satisfaire les fantaisies de sa nature brutale; les plaisirs les plus violents et les plus monstrueux suffisaient à peine à son organisation déjà à demi épuisée par les excès. Insatiable d'argent, il était d'une moralité politique plus que douteuse, vendait volontiers au plus offrant ses secrets et ceux de l'État, pressurait jusqu'à l'épuisement les sujets du sultan dans les provinces qu'il avait à gou-^ verner, se montrait plat jusqu'à l'abjection envers ses supérieurs, et traitait ses inférieurs avec un mépris hautain qui allait souvent au delà de la tyrannie. 11 savait s'accommoder entre les civilisations orientale et occidentale; à l'une et à l'autre il avait emprunté ce qu'elles ont de plus mauvais; de la première, il avait gardé la polygamie et le reste ; à la seconde il avait pris l'ivrognerie, et grâce à ces doubles vices, il pouvait dire • Je suis^ un Turc civilisé.
Arbagi ne savait rien de toyt cela; au reste, il »'en serait peu soucié. Dans ces pays le Turc est le maître, il fait ce qu'il veut, nul n'ose s'insurger contre ses fantaisies, si féroces qu'elles soient. Il n'y a pas vingt ans que Mehemet-Bey-Defterdar faisait ferrer un de ses sais qui en mourait, et qu'il donnait ordre d'ouvrir le ventre d'un soldat qui, malgré ses dénégations, fut ainsi convaincu d'avoir volé et bu une tasse de lait. Des exemples plus récents ne nous manqueraient pas au besoin; la vie d'Abbas-Pacha ne fut que la folie permanente d'un pouvoir poussé jusqu'à l'hystérie furieuse. Un jour que nous nous sentirons beaucoup de courage, nous oserons peut-être raconter sa mort qui fut digne de son existence entière.
Quoi qu'il en soit, Arbagi avait réussi au delà de ses désirs. 11 habitait le même palais que Tbaouileb et songeait incesçaminent aux moyens de la revoir. Tout en causant avec les nombreux domestiques qui composent la maison d*un grand seigneur turc, il avait habilement pris différentes informations. 11 savait que le harem était gardé par un kislar-aga (chef des eunuques) déjà vieux, assisté par deux jeunes eunuques âgés de quinze à seize ans; que les négresses étaient presque aussi attentivement surveillées que les épouses blandies, et que le pacha achetait souvent de nouvelles esclaves.
Le palais était divisé en trois corps de logis distincts, qui , avec la muraille où s'ouvrait la grande porte d'entrée, formaient un quadrilatère parfait autour d'une cour assez vaste. Le côté gauche était occupé par les appartements du pacha , le côté droit servait de logement aux intendants et aux secrétaires ; le bâtiment du milieu, dont une façade dopnait sur d'immenses jardins, contenait le harem.
Les gens de service dormaient dans les écuries ou à la belle étoile , à leur choix. Arbagi passait presque toutes ses journées accroupi dans la cour et regardait sans relâche du côté du harem, dans l'espoir qu'il apercevrait Thaouileh ; mais les fenêtres étaient masquées par un fin treillage en bois étroitement entremêlé. Ce treillage, que nul regard ne peut pénétrer, permet aux personnes placées à l'intérieur de voir facilement ce qui se passe au dehors. Thaouileh avait souvent appliqué son œil à ces grillages, et parmi les habitants de la maison elle avait reconnu Arbagi.
— A-t-il donc aussi été acheté à Farkana , puis em-
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mené sur le Nil et vendu ici? se disait-elle. Or, par curiosité ou par tout autre sentiment, elle se résolut a interroger Arbagi; elle attendit une oc<:asion favorable, et un jour que son amant était seul daçs la cour, elle prit ses voiles, descendit , et passant près du Nubien tremblant , elle lui dit :
— Ce soir, trois heures après le dernier chant des muezzins, monte l'escalier du harem, je t'attendrai.
Arbagi ne répondit pas, mais il ferma les yeux comme pour savourer plus intimement ce grand bonheur qui venait le trouver après tant d'infortunes.
La journée lui parut longue, les heures avaient triplé leur durée , et le chant des muezzins lui sembla une musique céleste ; dès que la nuit fut venue il traîna sa natte dans un coin de la cour et se jeta dessuç comme pour dormir. Les bruits de la maison s'éteignirent peu à peu, les lumières disparurent , on n'entendit plus que l'aboiement éloigné des chiens vaguant à travers la ville, la lune seule éclairait d'une lumière blafarde le haut bâtiment du harem.
Gomme autrefois, comme à l'époque de son bon temps dans le village de Farkana, Arbagi se leva lentement, rasa les murailles dans l'étroite bordure de l'ombre, arriva jusqu'à la porte du harem dont il déplaça la lourde portière de cuir qui, selon l'usage, fermait seule l'entrée et pénétra dans l'escalier. Il rampait plutôt qu'il ne marchait, pieds nus, haletant, retenant sa respiration et comprimant de la main les battements tumultueux de son cœur. Des étincelles d'or couraient devant ses yeux, ses oreilles bourdonnaient, il s'arrêtait au moindre craquement des boiseries, et tremblait comme, un enfant.
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Il arriva ainsi, mouillé de sueur, jusqu'à un long corridor sur lequel la lune dessinait les ombres entre-croisées du treillage des fenêtres. Une femme accroupie dans renfoncement d'une porte se dressa devant lui comme un fantôme, mit un doigt sur ses lèvres en signe de silence et s'éloigna. Il la suivit. Us arrivèrent ainsi, glissant sur les nattes, jusqu'à une petite chambre où brûlait une veilleuse vacillante, La femme s'arrêta :
— Les eunuques dorment , dit-elle en étouffant sa voix, parle bas et que Dieu nous garde, car on nous tuerait si l'on nous découvrait ici.
C'était bien Tbaouileh ; Arbagi s'élança vers elle sans dire un mot, et crut qu'il allait mourir de joie en la serrant dans ses bras.
— Enfin, s'écria-t-il d'une voix sourde après quelques instants de silence, je t'ai donc retrouvée ! El alors il lui raconta sa longue et douloureuse histoire. Quand il Teut terminée, Thaouileh lui répondit simplement :
— Oui, tu as bien souffert; mais aussi c'est de la faute, pourquoi as-tu quitté Farkana pour courir après moi?
Arbagi resta anéanti. Thaouileh continua :
— Ce ne sont pas les djellabs qui m'ont enlevée, c'est ma mère qui m'a vendue.
— Ta mère ! ô la chienne I
— Oui, c'est ma mère; un jour elle me dit de sortir avec elle pour aller traire les buffles : c'était le matin ; eUe me conduisit jusqu'à un endroit où se trouvaient les djellabs qui, la veille, s'étaient arrêtés au village; elle me livra à eux, ils m'emmenèrent, et en échange
L'EUNUQUE NOIR 2tô
de moi ils lui donnèrent deux talaris et un grand pot plein d'eau^-de-vie de dattes.
— Oh! dit Arbagi, si jamais je retourne là-bas je l'écraserai comme une vipère. Et tu as été bien malheureuse, n'est-ce pas ; les djellabs ont été durs pour toi , ils t'ont peut être battue ?
— Non, répliqua Thaouileb, dont la contenance tranquille exaspérait Arbagi , les djellabs ne sont pas méchants ; ils ont eu des soins pour nous ; les femmes jouaient entre elles, nous nous amusions quelquefois beaucoup ; il y avait des darabouks, on riait, on chantait, on dansait. Nos maîtres nous donnaient du riz et de bonnes lentilles à manger, nous n'étions vraiment pas mal.
— Ah ! vous n'étiez pas mal, répliqua Arbagi avec amertume ; pendant ce temps, moi, j'étais couché sous le bâton Ses Turcs; et il montra ses membres luisants de cicatrices.
Thaouileh hocha la tête sans répondre, en faisant un geste qui semblait dire : Que veux-tu que j'y fasse ?
— Kt ici ,' reprit le Nubien , n'es-tu pas lasse d'êlxe esclave, d'être enfermée comme une prisonnière, de vivre loin de ton pays?
— Ah ! ici, nous sommes très-bien, répondit Thaouileh ; vois, j'ai de beaux pantalons en soie jaune, j'ai un collier de corail , on nous donne à manger des fritures sucrées qui sont exquises. Quelquefois les eunuques nous fouettent quand nous manquons à notre service, mais cela n'arrive pas souvent. Ici je suis tout à fait heureuse, et l'on dit que nous partirons bientôt pour Constantinople, où le pacha a un palais encore plus
beau que celui-ci. Quant à mon pays, pourquoi veuxtu que je le regrette? j'y allais à moitié nue, ma mère me battait, tu restais trop longtemps en chasse, et je ne mangeais que des graines de doura; ici j'ai de riches habits et je suis nourrie comme une princesse. Puisque te voilà retrouvé, je ne désire plus rien.
— Pensais-tu souvent à moi ? demanda-l-il.
— Quelquefois, surtout dans les premiers temps. A son tour Arbagi ne réponcfit rien.
Deux heures avant le jour il quitta Thaouileh et regagna sa natte sans aventures.
Il se recoucha , et levant avec fureur son poing fermé vers le harem, il poussa un rugissement sourd et s'écria en lui-même :
— Ah ! on riait I on chantait I on dansait I et moi je courais le long du Nil, ensanglantant mes pieds et pleurant mon pauvre dromadaire mort de fatigue^, je songeais à elle sur rélroit bateau qui avançait si lentement; je marchais à la suite de la caravane à travers les sables en feu du désert; j'étais battu comme un damné; je restais de longs jours immobile et meurtri Sur une natte misérable; je fatiguais mes bras à ramer sur le Nil; j'établissais mon gîte à travers les chacals et les vautours, et pendant que j'amassais sur moi plus de douleurs que l'enfer n'en réserve aux juifs, elle jouait du darabouk, mangeait des fritures au sucre et se réjouissait d'avoir des pantalons jaunes ! Hélas ! les vieillards du pays avaient raison, pourquoi ne les ai-je point écoutés, pourquoi ne suis -je pas resté au village de Farkana I
Sa colère contre Thaouileh était sans bornes; il roulait dans sa tête les projets les plus extravagants; il vou-
lait remonter au harem , enlever sa maîtresse de vive force, s*enfair avec elle le long des bords du Nil, et regagner ainsi, à force de marche, les hospitalières vallées de la Nubie. Seul , en proie à sa fureur qu'il exaltait dans le silence 4e Tobscurité, il murmurait des menaces terribles et rêvait de grandes vengeances. Cet état de surexcitation fébrile ne pouvait durer ; une pluie de larmes éteignit l'orage de son cœur, et quand le jour se leva, nul parmi les serviteurs de Kurchid-Pacha n'eût pu deviner le drame désolé qu'Arbagi venait de jouer avec lui-même.
Avant de quitter Thaouileh, il était convenu avec elle d'un signal qui indiquât que tout reposait dans le harem et qu'on pouvait y pénétrer sans danger. Je dois le dire à la louange de Thaouileh , elle faisait souvent ce signal , très-souvent , presque tous les soirs. Faut-il en conclure qu'elle aimait Arbagi autant qu'elle en était aimée ? Non pas 1 elle trouvait avec lui certaines satisfactions qui plaisaient à sa nature grossièrement obtuse; mais elle n'aurait rien quitté pour lui, et elle ne comprenait même que très-imparfaitement pourquoi il avait abandonné son pays et traversé tant de souffrances dans le seul espoir de la rejoindre ; elle se disait parfois quand elle pensait à lui : — Mais pourquoi donc est-il venu a,u grand Kaire ? Au reste , elle no se plaignait pas de sa présence ; elle l'accueillait avec assez de plaisir quand , au péril de sa vie, il franchissait les escaliers du harem ; elle ne répondait pas à ses reproches dont le sens lui échappait; elle s'étonnait qu'il ne fût pas très-heureux d'être suffisamment nourri , suffisamment habillé, suffisamment ahné, car elle
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n'imagiDait pas pour elle, un plus grand bonheur que d'avoir des pantalons de soie , des conûtures et un amant.
Ârbagi n'était point ainsi : il aimait Thaouileh en raison directe de tout ce qu'il avait supporté pour elle. Il souffrait de la bienveillance indifférente qu'elle lui témoir gnait , de la servitude qu'elle subissait presque joyeusement , de son étonnement du luxe qui l'entourait» du désaccord d'affection qu'il sentait entre elle et lui ; en un mot , il lui en voulait de n'être pas malbeiireuse comme il avait été malheureux. Était-il dans la vérité absolue ? je ne sais ; mais, à coup sûr, il était dans la triste vérité du cœur humain.
Au reste , je dois le dire , Arbagi était une exception parmi ceux de sa race. Ce n'est point chez les hommes noirs de la Nubie qu'il faut aller chercher les beaux sentiments de l'amour, la constance et la force de subir le martyre pour mériter et conserver Taffeclion de l'objet aimé. Grossiers dans leurs désirs incomplets, facilement oublieux du bonheur passé , enfermés et clôturés dans leurs déserts, superstitieux sans religion, ils vivent d'une vie matérielle insuffisante et menés comme des bestiaux par les Turcs, dont l'intolérable orgueil de racoles considère comme des êtres inférieurs dignes à peine de pitié. La civilisation semble les tenir en quarantaine, parqués entre leur fleuve et leurs sables , et les contraint à végéter misérablement , dévorés par la triple peste de l'ignorance, de la paresse et de la pauvreté. Un jour, bientôt j'espère , le monde rougira de honte en reconnaissant de quel secours il s'est si longtemps privé, en ne sachant pas les richesses de ces pays que peuplent des
nations entières encore en état d'enfance et dont le nom est à peine venu jusqu'à nous.
Arbagi, à force de vivre dans les déserts, à force de marcher kt nuit à la clarté des étoiles, regardant le ciel immense, sondant de Tœil les incommensurables horizons, cherchant à travers le silence à découvrir le bruit sourd de la marche des autruches, Arbagi, à force d'être baigné par les larges effluves de la solitude et de la contemplation, avait fini par emprunter à la splendide nature qui l'entourait quelque chose de sa tristesse et de sa grandeur. 11 avait développé en lui, à son insu, une sensibilité nerveuse, non pas égale à celle qui attaque et agite si cruellement les hommes de nos climats, mais du moins supérieure à la passivité flegmatique et résignée des habitants de son pays. La différence entre lui et ses compatriotes était radicale et facile à comprendre : il pouvait jouir ou souffrir d'un sentiment ; eux ne pouvaient souffrir ou jouir que d'une sensation. Il aimait Thaouileh comme aurait pu l'aimer un homme formé par la civilisation. Sa douleur, quand il eut perdu sa maîtresse, se doubla de la violence innée dans le sang Iropical, et il partit comme un fou pour une recherche qui devait lui amener tous les malheurs que j'ai déjà dits et que j'ai encore à dire.
Quant à Thaouileh, c'était une véritable Nubienne > iûsouciante, ingrate et gourmande. Elle avait beaucoup pleuré le jour de son enlèvement, s'était peu à peu ha7 bituée à son nouveau genre de vie, avait promplement cessé de penser à Arbagi, s'était vite consolée, et, comme elle le disait naïvement elle-même, se trouvait une fort heureuse créature. Dans les pays d'Orient, qui
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sont encore plus arriérés que les nâtres relativement à l'éducation des femmes, il est rare de les rencontrer Tortueuses, fidèles ou seulement attachées aux affections qu'elles inspirent. Réduites aux seules fonctions du plaisir et de la maternité, elles n*ont point celte élévation d'âme, cette intelligence de cœur, cette délicatesse d'esprit que nous trouvons souvent chez les femmes de notre nation, malgré Tétai stupide d'infériorité où les tient encore une législation brutalement incomplète et qui, grâce à la puissante impulsion donnée par les apô- i très d'une doctrine basée sur des principes étemels, ne tardera pas à disparaître.
Entre Arbagi, aigri par des infortunes réelles, et Thaouileh, engourdie dans les molles nonchalances de son luxueux esclavage, une lutte était donc imminente. Elle n'eut pas lieu, grâce au Nubien, qui aimait sincèrement, et qui par conséquent était faible. Il accepta tout de sa maîtresse, ne s'insurgea point contre ses caprices, n'essaya point à réveiller en elle un sentiment plus vif ou plus élevé, s'abstint de lui faire des reproches et se trouva suffisamment récompensé de ses douleurs par le bonheur qu'il savait encore faire naître auprès d'elle. Son amour seul l'avait-il amené à cette sorte d'abnégation de lui-même en face de Thaouileh? Je ne le crois pas. Peut-être avait -il subi sans s'en douter l'influence des richesses qui l'envû-onnaient ; pour lui, pauvre palefrenier, elle était devenue une créature presque supérieure, elle semblait participer des grandeurs au milieu desquelles elle vivait, elle rayonnait en haut tandis qu'il s'éteignait en bas; elle était sa maîtresse dans to^te l'acception du terme, c'est-à-dire maî-
tresse de lui. Il savait bien que lorsqu'elle ne voudrait plus faire le signal qu'il attendait chaque nuit avec tant d'impatience, il serait tout à fait vaincu et sans puissance de la reconquérir; il la subissait donc telle qu'elle était ; mais, comme disent les bonnes gens, le diable n'y perdait rien, et quand, après ses rendez-vous nocturnes, il regagnait sa natte dans un coin de la cour, il pleurait et se trouvait malheureux d'être si peu aimé.
Il faisait régulièrement son service et ne se plaignait pas de son sort extérieur; le pacha lui avait bien deux ou trois fois appliqué des coups de cravache en travers ' du visage, mais ce n'était point pour des accidents de cette nature qu'Arbagi se fût permis de maudire le destin. Et puis, malgré la tendresse insuffisante de Thaouileh, il se consolait de bien des mésaventures en pensant à cette mystérieuse porte du harem qui, presque chaque soir, s'entr' ouvrait pour lui.
Depuis plusieurs mois, Arbagi menait cette singulière existence , que nul accident n'avait troublée , lorsque ses rendez-vous avec Thaouileh furent tout à coup interrompus. Le kislar-aga, vieux et affaibli par l'âge, était tombé malade et s'avançait insensiblement vers les existences nouvelles que la mort ouvre devant nous. Comme il occupait un appartement dans le harem et que chaque nuit des femmes esclaves veillaient pour le soigner, les rencontres des deux amants étaient devenues impossibles ; le service extraordinaire exi«é par la maladie du vieil eunuque amenait un va-et-vient continuel qui aurait rendu au moins dangereuses les visites habituelles d' Arbagi. Ce dernier avait pris assez courageusement son parti en pensant que le
kislar-aga n'avait pas longtemps à vivre. En effet, on en désespérait. Quelques cheikbs célèbres appelés par les femmes s'étaient, dès les premiers instants de son mal, rendus auprès de lui ; ils l'avaient entouré d'amulettes, avaient récité de longues prières en sa faveur, mais sans réussir à le soulager. Quand Kurchid-Pacha eut appris que le chef de ses eunuques était sérieusement malade, il lui envoya son médecin ordinaire, ancien chirurgien en chef [hakim-bctchi] d'un régiment turc, espèce d'aventurier qu'il avait admis peu à peu dans une sorte de familiarhé domestique. Ce médecin se nommait Gaprioli; il était Corse et semblait mieux fait pour manier le stylet que la lancette. Trop violemment. paresseux pour dompter sa sauvage ignorance, il avait reculé devant l'examen deç^ Facultés françaises et s'était contenté de faire quelques études superficielles à l'université de Pise,oiîi il avait enfin obtenu, per fas et nefas^ je ne sais quel diplôme écrit en latin de sacristie qui lui donnait l'équivalent du litre d'officier de santé. C'en était assez pour tenter la fortune en Orient. Caprioli, ou plutôt le docteur Caprioli, ainsi qu'il s'intitulait lui-même, partit pour l'Egypte, où, après diverses péripéties, il réussit à s'attachera la personne de Kurchid-Pacha, auquel il avait su plaire à force de basse servilité. Les individus de cette trempe ne sont pas rares dans l'empire ottoman, et ces chevaliers d'industrie de la science auraient peutêtre réussi à compromettre auprès des musulmans l'inaltérable renommée de la médecine française, si des hommes de courage et de haut savoir, sortis de nos écoles et dont nous nous enorgueillissons à bon droit, n'avaient laissé ?i Constcintinoplo, à BoyrouUi, au Kaire,
L'EUNUQUE NOIR a»
à Alexandrie, à la Ganée et dans vingt autres villes, l'impérissable souvenir des grands services qu'ils ont rendus. 'CaprioU était donc un bandit, en outre passablement ivrogne et très esprit fort en matière de croyance : un jour qu'on lui demandait quelle était sa religion, il répondit : a 11 n'y a d'autre Dieu que l'argent, et tout moyen est bon pour parvenir jusqtfà lui. »
Aux mains d'un pareil homme, le kislar-aga ne devait pas tarder à dire adieu à la vie. Le docteur Caprioli le bouurrait de médicaments frelatés qu'il fournissait luimême et qu'il faisait payer cher. L'âge, la maladie et la médecine corse emportèrent un beau soir le pauvre eunuque vers le paradis de Mahomet.
On lui fit des obsèques magnifiques; les cheikhs de la mosquée d'El-Azar furent tous convoqués et accompagnèrent le corps jusqu'au tombeau, sur lequel on immola dix moutons; les pauvres reçurent d'abondantes aumônes ; en un mot, Kurchid-Pacha fit les choses comme un gr^and seigneur qu'il était.
Pendant qu'on enterrait le défunt kislar-aga, le harem était plein de troubles. A qui allait échoir le difQcile héritage du mort? Les deux autres eunuques, à peine âgés de seize ans, étaient trop jeunes pour oser y prétendre; le pacha allait donc être obligé de trouver un nouveau maître de son harem. Où le prendrait-il? où l'achoterait-il? Serait-U bon ou méchant? passerait-il aux femmes quelques-unes de leurs fantaisies ou les battrait-il impitoyablement à la moindre faute? Graves questions sur lesquelles on raisonna et on déraisonna pendant toute la journée.
Le soir même du jour où le kîslar-aga avait été conduit au cimetière qui s'élève près des tombeaux des mameluks, Thaouileh fit le signal convenu, et Arbagi monta près d'elle. Ce soirrlà aussi le docteur Gaprioli était resté près de Kurchid. Le pacha était dans une des chambres retirées du palais; débarrassé du vêtement moderne que les Turcs ne portent qu'à r^ret et seulement en public, il était enveloppé dans une large lobe retenue par une ceinture en laine de cachemire. Il fumait accroupi sur un divan, et riait lourdement aui plaisanteries douteuses que Gaprioli faisait pour le divertir. Devant le pacha se dressait un petit guéridon qui supportait un vase plein de noisettes épluchées, deux bouteilles et deux verres à vin de Ghamps^e. Les bouteilles avaient le cou enfoncé dans les épaules et contenaient de Taraki. Un jeune esclave, de ceux qu'on appelle en Orient des mameluks, âgé d'environ dix-sept ans, se tenait debout près de son maître. Son costume et son attitude avaient une certaine nonchalance féminine qu'augmentaient encore la pâleur de son visage et la longueur de ses cheveux. Souvent il remplissait les verres que vidaient le pacha et le docteur, chargeait le tchibouck des convives et reprenait sa pose immobile.
La nuit s'avançait; la pesanteur de l'ivresse et du sommeil alourdissait les paupières de Kurchid. Plus familiarisé que son hôte avec les liqueurs fortes, Gaprioli parlait toujours, mais, malgré ses saillies, il ne réussissait que difficilement à arracher une sorte de bégayement indistinct aux lè\Tes du pacha engourdi. Gaprioli comprit qu'il était temps qu'il se retirât; mais au moment où il s'inclinait jusqu'à terre avant de s'éloigner, il
s'arrêta brusquement en prêtant l'oreille à une rumeur violente qui semblait se rapprocher. Kurchid-Pacha entr'ouvrit les yeux et demanda :
%— Qu'est-ce qu'il y a donc? pourquoi ce bruit?
Le jeune mameluk allait se précipiter vers la porte, lorsqu'elle s'ouvrit brusquement devant Arbagi, que les eunuques tenaient par les bras et que suivaient trois ou quatre esclaves noirs armés de bâtons. Le plus âgé des eunuques lâcha le Nubien qui semblait plus mort que vif, et se dirigeant vers le pacha, il lui dit en abaissant le front jusque sur les pans de sa robe :
— Cet homme vient d'être saisi dans le harem par nous, au moment où nous faisions notre ronde.
— Avec qui était -il? cria Kurchid en se levant.
— Avec une Nubienne qu'on nomme Thaouileh.
— Eh bien, tuez-le! reprit le pacha en se rasseyant avec calme.
Les esclaves voulurent entraîner Arbagi, qui leur écliappa et vint se jeter aux pieds de Kurchid.
— Grâce ! grâce! écoute-moi, lui dit-il avec une voix suppliante, et par le Dieu unique qui voit les actions de tous les hommes, laisse-moi te raconter mon histoire. Tu ne sais pas le nom de cette femme dont les eunuques t'ont parlé, tes regards n'ont jamais daigné s'abaisser sur elle ; cette femme est tout mon bonheur. C'est pour la retrouver que je suis venu au Kairp, c'est pour la revoir que je suis entré dans ta maison et que je me suis donné à toi, moi qui suis un homme Ijbre et un musulman. Pourquoi me faire tuer? La mort d'un pauvre Nubien de Farkana importe-t-elle à la gloire d'un seigneur comme loi, qui es un des astres qui brillent autour du grand
sultan? Par ta mère, par tes pieds, par la poussière de tes pieds, aie pitié de moi! Au lieu de me faire mourir sous le bâton de tes chaouchs, donne-moi cette femme, dont la possession est plus que ma vie ; avec elle je retournerai vers les frontières du Fâzoglou, et tu auras fait une bonne actioù qui te vaudra de dormir à Tombre de Tarbre Tuba pendant une éternité de délices!
— A boire! dit Kurchid- Pacha à son mameluk.
Arbagi, se traînant encore plus près de son maître,
reprit avec une voix que l'émotion dominait de plus en plus. 11 raconta toutes ses souffrances, entrecoupant ses paroles d'invocations au Prophète, se battant la poitrine, pleurant, baisant la robe de Kurchid, se tournant alternativement, cx)mme pour invoquer leur assistance, vers le mameluk impassible et vers Caprioli qui ricanait. Le pacha semblait être réveillé tout à fait ; je ne sais quel sourire diabolique passait sur ses lèvres, il remplit luimême son verre, le vida d'un seul trait et se frotta les mains comme un homme qui vient de trouver enfin la solution d'un problème difficile et longtemps cUerclié.
— Tu sais tout, disait Arbagi en terminant la longue narration de ses infortunes, veux-tu encore me faire tuer? C'est sur cette esclave indigne de toi que j'ai osé lever les yçux; c'est pour elle que j'ai pénétré dans le harem; ta pitié n'est-elle pas émue de ce que j'ai souffert,
et ne veux-tu pas me permettre d'être enfin heureux.
— Tu es entré dans le harem, répondit lentement Kurchid -Paipha, je ta pardonne; tu aimes à voir celte fille de Nubie, c'est bien ; tu pourras la voir à ton aise, tu pourras entrer jour et nuit dans le harem, y dormir» y vivre, tu en seras le maître?
i;EINUQUE noir 2Z7
Arbagî resta comme pétrifié, ne comprenant rien aux paroles du pacha, qui échangea avec Gaprioli un indéfinissable coup d'oeil.
Le Nubien surprit ce regard; il eut tout à coup TintelligeVïce du forfait qu'on préparait contre lui, et se prit à jeter des cris lamentables.
— Emportez ce braillard, dit Kurchid, et suivez le docteur.
Les esclaves prirent Ârbagi, qui se débattait, et accompagnèrent Gaprioli.
Le pacha continua à boire ; un grand silence s'était abattu sur la maison.
Au bout d'un quart d'heure, Gaprioli rentra.
— Allons, encore un coup, dit Kurchid, et adieu. Demain, lu viendras voir ton malade?
"— Je viendrai le voir tous les jours, répondit le docleur.
£f saluant le pacha, qui lui fil un simple geste de la main, il se relira.
Kurchid, resté seul, se sentit peu à peu gagné par le sommeil; il appuya sa tète sur un coussin, murmura quelques paroles épaisses et ne tarda pas à s'endormir. Le mameluk le regarda pendant quelques instants, se versa à lui-même un verre d'araki, puis s'éloigna sur la pointe du pied en se retournant parfois pourvoir si son maître ne se réveillait pas. Dès,qu'il eut franchi la porte, il prit sa course, monta rapidement les marches qui conduisaient à sa chambre, y prit des voiles et un vêtement de femme, dont il s'affubla, et, ainsi déguisé^ descendit dans les jardins. Une fenêtre du harem était ouverte; il l'escalada et se perdit dans l'ombre.
s» LES SIX AVENTURES
Étaii-oe aussi Thaouileh que le mameluk allait retrouver? Non, c'était Nefisseh-Kanoun , une fiUe de haute lignée et la légitime épouse de Kurchid-Pacba.
Qu'on me pardonne ces détails, que j'atténue autant que possible; peignant les mœurs des Turcs of)pTes* seurs des Arabes, je suis contraint de dire la vérité ; et puis je ne fais pas un roman, je raconte une histoire.
Quelques jours après ces événements, Kurchid-Pacha aperçut Caprioli.
— Eh bien, docteur, lui cria-t-il, comment se porte notre kislar-aga?
— Aussi bien que possible, répondit le médecin ; avant un mois ton Nubien sera sur pied, rétabli et prêt à commencer son service.
En effet, Arbagi devait guérirj sa jeunesse, sa vigueur et la pure atmosphère de l'Egypte réussirent à lui sauver la vie. Extérieurement du moins, il paraissait résigné, ne parlait plus que par monosyllabes et semblait vivre dans des contemplations étranges qui emportaient son ftme loin de terre. Mais celui qui eût pu descendre dans son cœur eût été épouvanté ^n voyant toutes les passions de vengeance et de haine qui s'y mêlaient dans une effroyable promiscuité. Le premier jour qu'il put se lever, dans la chambre même où il était resté, il se dirigea lentement vers un grand coffre rempli de vêtements qui paraissait oublié dans un coin. 11 se baissa, l'entoura de son seul bras droit et le souleva comme une plume.
— Ah! ah I dit-il avec un sourire terrible en le laissant retomber, ils ne m'ont pas ôté ma force!
. Lorsqu'il fut tout à fait rétabli, il reçut un costume
splendide approprié aux nouvelles fonctions qu'on lui avait infligées, et il se dirigea vers le harem. Quand il monta cet escalier qu'il franchissait si lestement naguère, il fut prêt à défaillir. 11 s'appuya contre la muraille, et renversant sa tête en arrière, il ferma les yeux; lorsqu'il les rouvrit, ils étaient animés d'une expression aiguë d'implacable volonté.
— Non, dit- il à demi- voix, je ne suis plus un homme; maintenant à quoi bon conserver mon cœur?
Puis il pénétra froidement dans les appartements des femmes, avec le calme d'un maître qui marche sur son domaine. Une des premières esclaves qu'il rencontra, fut Thaouileh. Dès qu'elle l'aperçut, elle s'élança vers lui :
-^ Va-t'en I va-t'en ! lui cria-t-elle; que viens-tu faire ici? depuis un mois que je ne t'avais pas vu dans la cour, je croyais qu'on t'avait tué et j'en remerciais Dieu ; tu es comme un mauvais génie attaché à mes pas; vat'en, je ne veux plus te voir. A cause de toi j'ai été battue, battue si longtemps que je suis restée comme morte; va-t'en, ou j'appelle les eunuques à mon secours!
— Hélas! répondit Arbagi, tu ne sais donc rien? Quand tu m'aperçois, tu as peur et voilà tout; et cependant, lâche couleuvre, que n'ai-je pas souffert pour loi. Ah! ils t'ont battue? le grand mal! crois-tu donc qu'il ne m'a pas fait battre aussi, lenazir de Kalabcheh? Sais-tu comment ils m'ont mfitrtyrisé, moi, cette nuit où ils nous ont surpris? Écoute, ils m'ont traité comme les soldats abyssiniens traitent leurs prisonniers; ils ont fait plus que m'arracher la vie, ils m'ont réduit à
laao LES SIX aventures
n'être plus qu'un malheureux forcé de vivre sans amour et de vieillir sans enfants; ils ont fait de moi un être misérable qui toujours se désolera de ses souvenirs et qui jamais ne se réjouira de son espérance ; mon existence est close, ils ont fermé la porte de ma destinée, et je suis maintenant, jusqu'à la fin de mes jours, emprisonné dans la douleur et dans la haine. Appelle les eunuques à ton secours, si tu veux, ils trembleront devant moi, car à cette heure, ajouta-t-il en baissant sa voix que l'émotion étouffait, c'est moi qui suis le kislar-aga.
Le sentiment d'épouvante qui avait saisi Tliaouileh lorsqu'elle avait reconnu son ancien amant s'évanouit tout à coup, une vague expression de raillerie passa dans ses yeux et im sourire imperceptible effleura ses lèvres.
— Oh I ne ris pas, s'écria Arbagi en la saisissant par le cou,, ou je t'étrangle comme une louve I
Thaouileh, effrayée, se sauva sans retourner la tête. Arbagi, resté seul, laissa tomber son front dans ses mains et se mit à murmurer tout bas un air qu'il chantait autrefois à Farkana. Une heure après, il fut trouvé évanoui sur les nattes par une esclave qui passait.
Ce fut son dernier jour de faiblesse.
Il était devenu implacable, il était la terreur du harem; sa vigilance allait jusqu'à la férocité, et Kurchid- Pacha trouvait qu'il avait fait « une bonne acquisition, » car ses femmes n'avaient été jamais plus ni mieux surveillées. Mais il en était une qu' Arbagi traitait avec plus de sévérité que toutes les autres, c'était Thaouileh. L'amour qu'il avait eu pour elle s'était changé en une
sorte de baine jalouse qui ne laissait aucun répit à la pauvre fille. Elle n'obtenait jamais la permission de sortir pour aôcompagner ses maîtresses blanches, elle était cruellement battue pourlesplus légères fautes de service, et traînait dans le harem une existence misérable qui la forçait souvent à regretter ces jours d'une liberté déjà éloignée, où elle marchait à moitié nue sur les rives du NU bleu.
— Pourquoi me hais-tu et pourquoi me fais-tu battre? dit-elle un jour à Arbagi.
— De quoi te plains- tu, lui répondit-il'; n'as-tu pas des confitures et des pantalons de soie?
Taouileh ne fit plus de semblable question; elle comprit que toutes les anciennes souffrances du kislaraga s'étaient extravasées en un ressentiment que le temps seul pourrait peut-être parvenir à calmer. Arbagi lui causait maintenant une telle frayeur, que sa seule présence la paralysait, et que, semblable à un enfant, elle allait se cacher jusqu'au fond des appartements, afin de n'être pas rencontrée par lui. Mais il savait toujours la rejoindre, et si, par malheur pour elle, il la trouvait oisive ou endormie, il la faisait fouetter sans écouter ses prières ni ses cris.
En face de Kurchid-Pacha, Arbagi était obséquieux et servile; il semblait, pour son maître du moins, avoir chassé tout souvenir de son âme. Sa colère veillait cependant, et rien ne devait Téleindre. \
Une nuit qu' Arbagi faisait sa ronde dans le harem, il entendit des voix qui parlaient bas dans l'appartement de Nefisseh-Kanoun. Il avança sur la pointe du pied, enveloppé dans les ténèbres, et reconnut facilement que
la princesse était en conversation intime avec le mameluk favori de Kurcbid-Pacha. Il se retira lentement sans donner Téveil.
— Bien, se dit-il avec un sourire, ce n'est pas moi qui troublerai vos tendresses ; je veille sur Thaouileh, que d'autres veillent sur la kanoun ; le mameluk me venge du pacha, c'est pour le mieux. *
Il y avait dix-huit mois environ que ces événements avaient eu Ueu , lorsque Kurchid-Pacha fut rappelé i Constantinople, où l'attendait une très-haute position près du sultan.
On quitta le Kaire, on s'embarqua à Boulak pour gagner Alexandrie par le Nil et le canal Mahmoudieb.
Les femmes furent emfermées dans une cange que surveillaient les eunuques. Quand le bateau se détacha de la rive aux chants des matelots, Arbagi, qui était debout sur l'habitacle de l'arrière, leva vers l'horizon un regard qui contenait toute son âme.
— Oh ! dit-il avec un soupir qui ressemblait à un sanglot, les chères vallées de la Nubie, où j'ai été si heureux, je ne les reverrai donc jamais!
Puis se tournant vers la ville du Kaire, dont on apercevait les sveltes minarets et les jardins touffus, il cracha vers elle et s'écria en levant les bras :
— Sois maudite! ville tributaire des sultans, où les Arabes sont foulés aux pieds comme de la paille fanée; un jour, nos frères du Hedjaz, les Wahabis, te réduiront en poudre et chasseront ces Turcs ' épais qui ensanglantent de leurs cruautés le sol où les khalifes ont vécu!
— Ainsi soit-il! répondit le reïs de la cange, qui
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avait par hasard entendu les imprécations du kislaraga.
La traversée jusqu'à Gonstantinople s'effectua, sans incidents, sur un bateau à vapeur de la marine ottomane, qui avait été mis à la disposition de Kurchid- Pacha.
Le honaq qu'habitait le pacha était situé près de la ville, à Kourou-Tchesmé, sur la rive européenne du Bosphore. C'était un immense palais construit en bois, comme la plupart des maisons de Stamboul, dont le pied baignait presque dans la mer, composé de plusieurs corps de logis reliés les uns aux autres par des galeries» ouvert de cours spacieuses et appuyé à de grands jardins pleins de rosiers, de myrtes et de verveines. Kurchid- Pacha, en faveur auprès de Sa Hautesse, augmenta encore le luxe de sa vie ; des esclaves nouveaux furent achetés, dont plusieurs furent spécialement attachés à Arbagi, qui était devenu un important personnage. Mais les honneurs dont on l'entourait, l'existence grasse et tranquille au milieu de laquelle il usait ses jours, sa puissance illimitée sur le harem, ne pouvaient alléger son cœur toujours gonflé de sourdes colères, ni dérider ses lèvres qui ne savaient plus sourire. Ce n'était plus maintenant ce jeune Nubien qui jadis lançait le djerid, jouait du darabouk et courait joyeusement sous les palmiers de son pays; c'était un homme chargé d'un embonpoint malsain, au teint verdàtre, à la voix grêle comme celle d'une vieille femme, aux joues flasques et molles, aux lèvres lippues, aux paupières fatiguées, au regard éteint, à la démarche lente ; rien qu'à le voir, on devinait son étrange profession, et les hommes du peuple, quand ils
l'apercevaient, se rangeaientarec crainte et disaient entre eux :
— C'est le kislar-aga d'un grand pacha !
11 passait souvent des heures entières le front appuyé contre le treillage des moucharabies qui surplombaient le Bosphore, et là, immobile, il regardait les kaïdjîs qui ramaient et dont peut- être il enviait le sort. Parfois il semblait pris d*une rage insensée, et alors il frappait jusqu'au sang les esclaves qui se trouvaient près de lui. Quant à Thaouileh, il était pour elle plus sévère que jamais, il était devenu tout à fait méchant et liaïssait indistinctement les hommes et les femmes. Un jour on l'entendit qui répétait en marchant à grands pas :
— Je mourrai enragé ! je mourrai enragé I
Ces moments de fièvre étaient rares; le plus souvent, presque toujours, Arbagi était calme et portait avec une dignité réelle son titre de kislar-aga.
Depuis un an à peu près il habitait Constantinople, lorsqu'un incident, en apparence insignifiant, vint précipiter sa destinée en faisant éclater toutes les violences qui couvaient en lui. La kanoun Nefisseh mit au monde un garçon ; le mameluk se frotta les mains, et Kurchid- Pacha ressentit la joyeuse fierté d'un père auquel il naît un héritier. A celte occasion, de grandes réjouissances eurent lieu dans lé harem, et un matin le pacha fit appeler Arbagi.
— Écoule, kislar-aga, lui dit-il : un fils est né dans ma maison, c'est une prospérité que Dieu m'envoie. Pour célébrer la venue de cet enfant que j'appellerai Khalil (le bien-aimé), je veux marier trois des femmes de la
L*EUNC]QUE NOIR i235
kanoun avec trois de mes esclaves. Je les doterai largement £t leur donnerai la liberté ; ils resteront près de moi ou partiront, selon qu'il leur plaira. Aujourd'hui tu iras dans les bazars, tu achèteras quelques bijoux que je ferai donner aux femmes, car je veux que les mariages aient lieu demain.
— » C'est bien, répondit Arbagi. Quelles sont les femmes que tu désignes?
— Une Abyssinienne, une négresse et cette Nubienne qu'on appelle Thaouileh et que tu dçis connaître, ajouta Eurchid en souriant.
— C'est bien, répliqua Arbagi en s' éloignant, après avoir baisé la robe du pacha.
— Elle! mariée! se dit-il lorsqu'il fut seul, il faut que le pacha soit fou! Personne l'aura jamais, et maintenant riieure est venue ! ^
Le malheureux aimait-il donc encore Ttiaouileli ?
Le jour même il se rendit à Constantinople, escorté de deuxesclaves. Tua portant sa pipe et l'autre tenant son cheval ijar la bride.
Au lieu de se diriger vers le bazar des bijoutiers, il s'arrêta au bazar des serruriers devant une boutique, et parlant à un homme accroupi près d'un tas de ferrailles, il lui dit :
— Écoute, l'homme : j'ai deux lévriers du Kurdistan qui font rage dans mon écurie, chaque nuit ils rompent la corde qui les attache et mordent mes chevaux ; cela
* ne peut durer. As-tu deux chaînettes solides, neuves, que nul chien, si fort qu'il soit, ne puisse briser, et qui réussissent enfin à maintenir ces deux bêtes indomptables?
i36 LES SIX AVENTURES
Le mdrcliand jura par Mahomet que lui seul savait forger des clialnes semblables à celles que le kislar-aga demandait; puis il lui en montra plusieurs, parmi lesquelles Arbagi en choisit deux, dont il éprouva longuement et minutieusement la résistance. H les roula, les mit dans sa ceinture , et retourna à Kourou* Tchesmé.
Quand il fut revenu au palais» au lieu de monter au harem, il flt le tour de la maison, parcourut les cours, les jardins, les écuries, les chambres, les combles même, et s'arrêta longtemps à considérer un grenier plein de paille qui avoisinait les appartements réservés aux femmes.
Vers minuit, les gardiens en vigie en haut de la tour de Galata et de la tour du seraskier signalèrent un incendie à Kourou-Tchesmé, et se répandirent dans la ville en poussantleur cri sinistre : Stamboul da Yanguin uxxrl (Le feu esta Constantinoplel] Les deux châteaux du Bosphore tirèrent chacun un coup da canon en signe d'alarme, et les liabitants, réveillés, purent apercevoir une grande lueur qui, se reflétant dans les eaux assombries de la mer, éclairait d'une rouge clarté les cyprès des jardins. Le palais de Kurchid-Pacha était en feu.
Les eunuques faisaient entrer dans des caïques couverts les femmes épouvantées et les conduisaient sur la rive asiatique; les esclaves et les domestiques s'empressaient avec des clameurs et sauvaient les effets précieux; les palefreniers tiraient des écuries les chevaux à demi asphyxiés et fous de terreur. C'était un effroyable tumulte, chacun ne pensait qu'à soi et se sauvait en toute hâte. Les hauts fonctionnaires arrivèrent à cheval, suivis
de leurs kaouas; les soldats vinrent en hftte se ranger autour de l'incendie qui flambait comme un enfer et jetait bas des pans de muraille qui craquaient en s*écroulant; les pompiers arméniens accoururent et firent ce qu'on appelle la part du feu. Le palais et une soixantaine de maisons brûlèrent. Les Turcs impassibles regardaient ce désastre et répétaient f
— Allah Kerim! (Dieu est généreux!)
Quand le jour fut venu et que toute alarme eut cessé, on se compta. 11 manquait trois personnes : Kurchid- Pacha, Thaouileh et le kislar-aga.
On se mit à fouiller les décombres fumants. Sous des débris, on rencontra promptement les cadavres à demi calcinés, mais encore reconnaissables, du pacha et de la Nubienne, et Ton remarqua avec étonnement que l'un et l'autre avaient le cou violemment serré avec une chaînette de fer. Le corps d'Arbagi ne fut point retrouvé.
On crut bientôt, dans toutes les maisons de Kourou- Tchesmé, que le kislar-aga n'-était autre que le diable lui-même, et qu'il s'était envolé après avoir étranglé Kurchid-Pacha et Thaouileh. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on ne revit jamais plus Arbagi.
Qu'est-il devenu? Je n'en sais rien. Cependant j'ai tout lieu de croire qu'il n'est point mort, et voici pourquoi:
Pendant les années 1849 et 1850, j'ai passé environ quatre mois au Kaire. Un de mes plus fréquents plaisirs tait d'aller place de Roumelieh, voir les saltimbanques et les bateleurs qui tenaient séance quotidienne près des murs de la mosquée de Sultan-Haçan. Parmi ces his-
trions, il en était un qui avait le talent de toujours réunir autour de lui une foule compacte : c'était un homme jeune encore, mais difforme par une obésité maladive ; il n'avait qu'à ouvrir la bouche pour exciter des éclats de joie parmi les spectateurs, tant sa voix était singulièrement criarde et fêlée. Les Arabes, qui sont de grands enfants, se réjouissaient fort à ses coq-à-l'âne, à ses farces, à ses gestes dont la licence touchait souvent à l'obscénité, à son altitude générale, qui était vraiment comique, et comme il faut toujours qu'ils donnent des surnoms à tous ceux qu'ils voient, ils appelaient ce bateleur intrépide : AbourDhahhak (le père du rire). Or, un jour que je regardais Abou-Dhahhak faire ses tours et se livrer ayx contorsions les plus grotesques, deux hommes, qu'à leur costume je reconnus pour des matelots, vinrent se placer près de moi. Au bout de quelques instants, l'un dit à l'autre :
— Eh ! ne le reconnais-tu pas, ce démancheur de mâchoires?
— Non.
■— Mais c'est ce Nubien que nous avons pris autrefois à Assouan, qui pleurnichait toujours, etque nous avions nommé Abou-Bekd (le père des larmes).
Ce saltimbanque était-il réellement Arbagi? Le matelot avait-il été abusé par une ressemblance fortuite ? C'est ce que je n'ai jamais su.
FIN DE l'BUNCÛI'B NOIR.
Faites do bien an juste et vous en recevrez ine grande récompense.
Eoeléêiaitiquê, c. xii, v. ii.
Mon héros venait d'arriver à Rome ; il s'appelait Paulus, et n'avait jamais aimé qu'une belle dame blonde qui avait des épaules charmantes. Il passait généralement pour un original, parce qu'il s'habillait de velours, ce qui faisait dire aux bonnes gens qu'il avait des goûts d'artiste. Il était assez riche pour vivre libre, il était trop pauvre pour vivre bien; il n'avait point de position , comme on dit , et il allait à sa fantaisie. Tout ce qu'on savait de ses occupations,' c'est qu'il restait parfois des heures entières à contempler un tableau , et qu'il se couchait volontiers au soleil en fumant. Jamais on ne l'avait vu danser au bal, et on lui supposait des inclinations peu distinguées, parce qu'il préférait la conversation d'un paysan ou d'un matelot à celle d'un député, fût-il même de l'opposition. Certains événements, dont nul ne se préoccupait, l'affligeaient outre mesure : ainsi il prit le deuil le jour où monsieur *** fut élu de l'Académie française, 11 faisait souvent l'aumône, mais détestait les philanthropes, et il estimait qu'un baptême est plus trisle à voir qu'un enterrement.
11 prenait Teiistence comme elle venait, il la supportait comme il pouvait; mais il' se promettait bien, in petto , que le jour où elle le fatiguerait , il irait voir ce qui ^ passe de l'autre côté de Téternité.
Il s'asseyait volontiers le soir sur le boulevard et regardait passer les femmes , mais il n'en suivit jamais aucune. 11 aimait mieux les faire trotter dans sa cervelle, bras dessus, bras dessous, avec sa fantaisie, que de se fatiguer à les accompagner en leur disant des mots spirituels. Le mariage Tépouvantait ; quant à la foi conjugale, il ne l'avait jamais comprise, et il n'admettait que la foi élective.
L'extérieur de Paulus n'était point déplaisant; il avait de beaux cheveux noirs et des yeux d'un bleu trèsfoncé, ce qui, comme chacun doit le savoir, est un signe de bonté supérieure. Il était de petite taille, et
Vingt-cinq printemps embellissaient sa vie.
Un jour, il avait écrit à sa maîtresse pour lui demander un rendez-vous : elle refusa. Le procédé parut ridicule à Paulus, qui sortit de fort mauvaise humeur. 11 se promena sur les boulevards et aux Tuileries; il trouva les hommes affreux et les femmes laides. Pour la première fois, Paris lui sembla ennuyeux. Comme rien ne le retenait, il lit ses paquets, prit un passe-port, et , sans dire adieu à personne, il partit pour l'Italie. Il descendit le Rhône en chantant des barcaroUes, il s'enfuit de Marseille au plus vite, et, au bout de trois jours de traversée, il arriva à Givita-Vecchia. Douze heures après, il était à Rome, la ville aux sept collines, ainsi que disent les gens du beau langage.
11 rencontra à Rome des émotions qu'il ne soupçon^ nait pas et des rêveries profondes comme l'infini. Pour lui 9 la ville se repeupla. Quand il errait dans les rues désertes , il se rangeait pour ne point gêner les jeunes patriciens qui passaient à ses côtés, suivis de leurs clients, la barbe poudrée d'or et la pourpre à Tépaule, Quand il était au Forum et qu'il regardait Tare de Sep* time Sévère, il n'osait poser ses pieds profanes sur la voie sacrée ; il voyait le vainqueur, la face couverte de carmin , triompher, couronne en tête, sur son char d'ivoire, et il entendait résonner les armures prises dans les batailles. Quand il allait aux bains de Caracalla, il se dilatait à la chaleur des étuves, et il souriait en écoutant les petits vers qu'un poète grec avait composés pour lui. 11 voj^ait fumer au loin les festins de Vitellius et rencontrait Hélic^abale que traînaient des tigres enharnachés d'argent. Un soir il coudoya Messaline qui cachait son visage en se glissant le long des murs. 11 vivait en pleine antiquité et s'étomiaitde ne point porter la toge et l'anneau des chevaliers. Lorsqu'il vit le Golisée, il se prit à pleurer, puis il s'en alla en songeant aux Césars ; il regretta le temps où les festins s'éclairaient avec des esclaves enduits de résine, et il pensa que Néron était le plus grand artiste qui eût jamais été donné au monde.
Parfois cependant il se rajeunissait et consentait à voirJa Rome moderne. Ces jours-là il allait à la promenade du Poussin, il admirait la haute beauté des temmes romaines, il évoquait Alexandre VI et entendait les arquebusades de monsieur de Bourbon. Il avait peur en regardant le Moïse de Michel-Ange, et sous la cou-
iii LES SIX AVENTURES
pôle de Saint-Pierre il rêvait à Calvin. 11 alla entendre une grand'messe à la chapelle Sixtine, il trouva que le pape avait bonne mine avec sa tiare et ses vêtements blancs : les cardinaux lui semblèrent n'avoir point déplaisante figure dans leurs manteaux de moire rouge; il fut charmé de la voix des castrati , et il estima que le saint-père n'avait point tort d'en avoir, puisqu'il était pape, et que cela faisait bon effet.
Quoiqu'il ne fût point dévot , quoiqu'il penchât volontiers vers le système des éléatiques physiciens, et qu'il fût disposé à ne reconnaître, comme Leucippe d'Abdère, que trois choses : les atomes, l'espace vide et le mouvement , il assistait à la messe régulièrement tous les dimanches. U allait à l'église de la Trinité des Monts, qui est la chapelle d'un couvent de religieuses françaises. Les femmes sont cachées derrière des grilles que le regard ne peut franchir, et ce sont elles-mêmes qui disent les hymnes sacrées; c'est là ce qui enchantait Paulus. Ces voix mélodieuses qui planaient sous I9 voûte sans qu'on pût voir d'où elles sortaient, le ravissaient en extase. Enveloppé de son manteau, appuyé contre un pilier, il fermait les yeux et s'en allait par les espaces. L'imagination arrange tout à son profit; aussi les nonnes lui paraissaient-elles toutes charmantes et persécutées; à chacune des voix il prêtait un visage d'ange.
Comme on était au mois d'octobre, c'est-à-dire à l'époque du petit carnaval de Rome, il usait encore d'une autre distraction qui lui plaisait fort ; il allait, le dimanche , à la villa BjOTghèse , voir danser les gens du peuple; et là, assis sous les grands pins ombreux, il pouvait se convaincre que nos contredanses sont déplo-
rables en comparaison du saltarello ; la pétulance des hommes, la beauté des femmes, le chant de la mandoline, le grondement des tambourins' lui donnaient le vertige et lui faisaient prendre sa belle patrie en exécration. 11 se sentait certainement très-fier d'être Français, mais maintenant il ne comprenait pas qu'on pût vivre ailleurs qu'en Italie.
Un jour, il revenait de la villa Borghèse, songeant à tout ce qu'il'avait vu. Il marchait, coudoyant et coudoyé, insensible à ce qui remuait autour rie lui* Il était plongé dans mille idées folles comme il en passe par toutes les cervelles, et qui, après le spectacle d'une chose inconnue, revêtent toujours une teinte de paisible tristesse.
Il allait donc ainsi, la tête baissée, brûlant sa moustache à son cigare, et il se faisait cette judicieuse réflexion, qu'il était bien sot de n'être pas venu plus tôt à Rome, lorsqu'il fut tiré de sa rêverie par une voix nasillarde qui disait derrière lui :
— La charité pour l'amour de Dieu!
Paulus, qui n'aimait point à être distrait de ses idées, donna de bon cœur au diable celui qui le dérangeait. U haussa les épaules et allongea le pas. La voix sembla marcher aussi vite que lui et le sollicita de nouveaiL Pendant le court intervalle qui sépara les deux demandes, il avait renoué ie fil rompu de ses pensées, aussi fut-il tenté de se mettre en colère en le voyant brisé une seconde fois. U accéléra sa marche sans se retourner, peu disposé à faire l'aumône à cet infatigable interrupteur, il s'en croyait quitte tout à fait, et déjà il se replongeait complaisamment dans ses rêvasseries, lors-
que la voix éclata presque dans son oreille, et lui dit cette fois avec une variante :
— Mon bon monsieur, la charité, s'il vous platt !
Paulus se compara mentalement à Pierre Grîngoire entrant à la cour des Miracles, et il se retourna avec la ferme résolution de malmener ce terrible mendiant; mais il s'arrêta court et ne trouva rien à dire. ^
Un homme se tenait devant lui, le chapeau à la main et répétant sa phrase banale avec l'accent particulier à tous les pauvres; son visage était sillonné par la petite vérole, et ses paupières s'entr'ouvraient pour laisser apercevoir deux yeux immobiles d'un blanc laiteux. C'était simplement un aveugle et il n'y avait là rien qui pût étonner Paulus. Mais ce malheureux s'appuyait sur le bras d'une jeune fille d'un charme inexprimable. Elle était ft*éle et paraissait maladive. Elle portait le costume des femmes du peuple de Rome, et la couleur de ses yeux bleus se mariait parfaitement à la nuance cendrée de ses cheveux blonds.
Paulus restait à la contempler; 'elle pencha sa jolie tête sur son épaule, et tout en avançant la main elle lui fit un doux sourire. Paulus sourit aussi, et comme au fond il n'avait point mauvais cœur, il fouilla dans sa poche et mit un paoîo dans la main qu'on lui tendait. La petite mendiante le remercia par une gracieuse révérence, l'aveugle lui dit : — Que Dieu vous bénisse! et ils s'éloignèrent.
Paulus la regarda quelques instants; puis, tout en continuant son chemin, il parvint à ressaisir encore une fois la bobine de ses idées : ce qui prouve qu'un bienfait n'est jamais perdu.
LA DOUBLE AUMOHE 9«L
Le Imdemain, Paulus fut accosté par Taveugle et sa fiUe; comme la veille, elle le regarda en souriant, et comme la yeiUe, Paulus lui fit Taumône. Chaque jour, dans ses promenades, il les rencontra; il s'accoutuma fort à la mine gracieuse de la jeune fille, et il prit Thabitude dç lui donner, tantôt quelques bajocci, souvent même une petite pièce blanche ; chaque fois, elle le remerciait par un de ces sourires tristes et reconnaissants comme en ont les malheureux; son père le traitait d'excellence et lui donnait mille bénédictions.
Un jour qu'il avait mis dans sa main son offrande quotidienne, il s'arrêta près d'elle et lui demanda son nom:
— Je m'appelle Thérésa, monsieur, mais tout le monde me nomme Thêta, répondit-elle d'une voix légèrement émue.
Paulus lui dit encore deux ou trois paroles, et la quitta. Lorsqu'il eut fait quelques pas, il se retourna machinalement, et il vit Thérésa immobile à la place où il l'avait quittée et le suivant attentivement du regard. En se voyant surprise en flagrant délit de contemplalion, elle baissa les yeux et devint toute rose; puis elle s'éloigna rapidement. Paulus ne rémarqua rien.
Il était sans doute en veine de questions, car le lendemain il lui demanda quel était son pays.
— Je suis née à Rome, dans le Trans-Tevero.
Paulus ne répliqua point, mais il s'en alla fort surpris
qu'une Romaine eût des cheveux blonds et des yeux bleus; cela dérangeait ses idées sur là couleur locale.
Habituellement il déjeunait au café Grec, à l'heure où ce café est entouré par tous les mendiants de Rome, qui
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vienneDt demander la charité aux êtres bienheureux qui peuvent manger deux fois par jour. L'aveugle s'y trouvait toujours, et Paulus, tout en dégustant son chocolat, dirigeait de temps en temps ses yeux vers Thêta, qui, accoudée à la porte, semblait convoiter le pain blanc qu'il émiettait dans sa tasse. Quand il tenait quelques instants ses regards attachés sur elle, elle rougissait et se détournait avec embarras. Elle avait je ne sais quelle pâleur maladive qui la rendait charmante; sous ses misérables baillons on sentait une finesse de formes que la pauvreté n'avait point dégradées. Elle avait un geste familier qui lui allait à ravir; elle inclinait la tête sur l'épaule, avançait les lèvres, et souriait en regardant de côté : or, quand ce regard s'arrêtait sur Paulus, il avait une douceur et une intensité singulières.
Lorsque, par hasard, il passait un ou deux jours sans la voir, il éprouvait comme un sentiment d'inquiétude. 11 la cherchait de l'œil dans les rues , et lorsque enfin il la rencontrait, à son aumône ordinaire il ajoutait quelque autre petite monnaie, afin que l'équilibre fût rétabli.
La pauvre fille avait-elle donc le cœur épris pour le charitable Paulus? Je l'ignore ; mais ce que je sais bien, c'est que, quand ils se trouvaient face à face, ils se regardaient avec plaisir.
Cependant la saison avançait; les chênes verts avaient pris leurs sombres teintes d'hiver, les pins de la villa Pamphili s'agitaient au souffle du vent tramontane; le Tibre jaunissait et les Anglais arrivaient en foule. Paulus se décida à faire une excursion dans les environs de Rome, avaat le commencement des pluies. Il partit, et, tout émerveillé de celte poésie large et mélancolique de
la campagne romaine, il courut à Âlbano, à Rocca di Papa, à Tivoli, à la Vill' Adriana, à Frascati. Partout il criait au prodige et se méprisait fort d*ètre né en vue des buttes Montmartre. Il demeura quelques jours à Albano, afin de pouvoir se promener seul, à son aise, sous les grandes galeries de feuillage qui dominent le lac, et là, dans ces calmes allées, je ne sais pourquoi ^ il pensait souvent à Thêta la petite mendiante.
Quinze jours se passèrent ainsi, toujours en admirations nouvelles, puis un soir il revint à Rome. Le lendemain il alla, selon sa coutume, déjeuner au café Grec. L'aveugle et sa fille étaient déjà devant la porte. Il trouva Thêta changée ; ses joues avaient pâli et ses yeux étaient voilés par une expression de tristesse qu'il ne leur connaissait pas encore. Sa tête penchait sur sa poitrine ; elle restait immobile, comme si elle fût devenue insensible aux aumônes qu'elle pouvait recueillir. Lorsque Pâulus fut arrivé auprès d'elle, il la toucha légèrement à l'épaule ; elle releva la tête et jeta un grand cri.
— Sanf Antonio! mon bon monsieur, dit-elle, je vous croyais parti !
En parlant ainsi, son visage s'était couvert de rougeur et elle enveloppait Paulus d'un regard ardent. Il paraît qu'il en fut touché, car ce jour-là son aumône fut presque magnifique.
Pendant qu'il déjeunait, il observa que Tliêta semblait singulièrement troublée ; une fois même il crut remarquer qu'elle essuyait ses yeux humides.
Paulus s'en alla plein d'émotion. Il cherchait en vain à s'expliquer sa tristesse, et comme il ne pouvait y réussir, il se dirigea lentement vers la Farnesina. Là, il s'assit
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commodément sur une chaise et regarda la Galatée. Tout en contemplant le chef-d'œuvre, il se prit à penser ceci : que ce serait une chose digne et magniQque d'ordonner des galas et des réjouissances pour l'univers entier, les jours anniversaires de la naissance de Raphaël ou de quelques autres hommes aussi triomphants que lui. Cette sage réflexion le soulagea, et il regagna son petit appartement de la via Sistina.
Un malin, dans le Corso, il examinait des gravures attachées aux carreaux d'une houtique; la marchande était sur le seuil de la porte et tricotait, tout en regardant du coin de l'œil la veste de velours que portait notre ami Paulus. A ce moment, la petite mendiante passa avec son père; elle s'arrêta devant notre héros, qui, fidèle à son habitude, mettait déjà la main à sa bourse, lorsque la marchande de gravures s'adressa vivement à lui.
— Ne lui donnez rien, monsieur, s'écria-t-elle, c'est une fainéante qui ne mérite pas vos bontés. Elle fait la coquette au lieu de nourrir son vieux père. Hier, elle est entrée chez le parfumeur qui'est en face et elle y a acheté de la pommade au benjoin. C'est à cela qu'elle dépense l'argent qu'elle reçoit en demandant l'aumône.
A ces mots, Thérésa baissa la tête, et ses yeux se remplirent de pleurs; elle était rouge de confusion. Paulus remarqua que ses cheveux étaient en effet nattés avec plus de soin que de coutiime, il remit dans sa bouree la petite pièce qu'il en avait tirée, et en prit une beaucoup plus grosse :
— Tenez, mon enfant, dit-il à Thérésa en la lui donnant, voici de quoi avoir aussi^de l'eau de Portugal, si cela vous fait plaisir.
LA 1>0UBLE AUMONE 249
La marchande tourna le dos en grondant, et la mendiante jeta à Paulus un regard plein de reconnaissance.
11 s'éloigna, et en se promenant il se souvint qu'il n'avait pas écrit une seule lettre depuis son départ de Paris, et pensa qu'on pouvait s'inquiéter d'une absence aussi prolongée et si peu expliquée. Le soir, il rentra de bonne heure , afin de mettre sa correspondance en ordre. Il s'assit devant sa table, tailla ses plumes, prit une belle • feuille de papier blanc et commença à écrire. Lorsqu'il fut à la fin de la première page, il s'arrêta pour la laisser sécher. Pendant ce temps, il se mit à dessiner des bonshommes sur la couverture du livre qui soutenait son bras. Il fil d'abord des tambours-majors, des diables, puis des figures de femmes, sans avoir une conscience bien nette de son action. Au bout de quelques minutes de cet exercice, il cessa pour contempler son ouvrage, et il s'aperçut que tous les hommes avaient des nez démesurés et que toutes les femmes ressemblaient singulièrement à Thérésa» la mendiante. Cela le fit rêver longtemps; aussi, lorsqu'en se couchant il pensa à sa lettre, il s'aperçut qu'il en avait déchiré la moitié pour faire une cigarette.
Le lendemain, comme il rentrait chez lui, il rencontra Thêta qui passait devant sa porte. ïl voulut lui faire la charité et ne trouva point d'argent dans sa poche.
— Attendez, lui dit-il, je demeure ici et je vais vous jeter quelque chose par la fenêtre.
— Ah! répliqua Thérésa, c'est là que vous habitez? je suis bien aise de le savoir.
Paulus no fit pas grande attention à ces paroles : il
monta lestement ses trois étages* ouvrit sa croisée et laissa tomber quelques bajoeci dans le tablier qu'elle loi tendait.
Pendant qu'elle s'éloignait, il s'accouda àla fenêtre et resta à la contempler. Elle se retourna plusieurs fois en souriant, et ce jour-là encore Paulus ouUia d'écrire ses lettres.
Les choses allaient donc ainsi, doucement, pas à pas. Us se voyaient tous les jours et semblaient se chercber lorsqu'ils ne s'étaient point rencontrés. Paulus se sentait gagné par une sorte de mélancolie nonchalante dont il ignorait la cause, il s'y abandonnait sans pouvoir se l'expliquer; et s'il eût interrogé Thêta, peut-être èût-il été fort étonné de la voir dans les mêmes dispositions d'esprit.
Un soir que Paulus montait le sombre escalier de sa maison en rentrant chez lui, il lui sembla entendre soupirer à ses côtés. 11 s'arrêta, étendit les bras dans l'ombre, prit sa grosse voix et demanda :
— Qui va là?
Nulle voix ne répondit à la sienne ; il crut s'être trompé et pénétra chez lui, laissant comme toujours la clef sur la porte, car il était fort négligent. Il s'assit au coin du feu, ouvrit son Suétone et lut jusqu'à minuit; puis il se mit au lit et souffla la lumière. Jamais Paulus ne fermait à sa fenêtre rideaux ni jalousies; il aimait, lorsqu'il s'éveillait la nuit, à voir le ciel sombre à travers les croisées, et le matin il trouvait cliarmant d'être distrait de son sommeil par les premiers rayons du jour. Il s'endormit profondément, et il ne savait pas depuis combien de temps Morphée l'avait touché de sa baguette noire,
lorsqu'un léger bruit le tira de son repos. Il entr'ouvrit les yeux, et à travere son demi-sommeil il aperçut une forme de femme qui se dessinait au milieu de la chambre. Il se souleva sur le coude et regarda attentivement. C'était la petite mendiante ; elle était à demi nue, et par un reste de pudeur, même au milieu de Tobscurité, elle croisait ses deux mains sur sa poitrine. La lune la couvrait d'une clarté bleuâtre qui lui donnait je ne sais quel aspect fantastique. Paulus pensa machinalement aux nymphes qui errent la nuit sur 4e sommet des monts. Elle était immobile, et sa tête penchée en avant semblait vouloir pénétrer la profondeur des ténèbres qui ensevelissaient Paulus. Il se frotta les yeux, croyant à une hallucination. Enfin, d'un accent ému il cria les premières paroles qui vinrent à son esprit troublé.
Le fantôme fit un mouvement comme pour fuir, puis il revint , et posant un doigt sur ses lèvres, il se dirigea lentement vers notre héros que secouaient les battements de son cœur. L'ombre se glissa doucement à ses côtés en détournant la tête. Il voulut faire une question , mais deux lèvres s'appuyèrent sur les siennes et il ferma les yeux en se sentant pâlir...
Le lendemain, Paulus se réveilla fort tard. Pendant qu'il étirait ses membres, le souvenir de ce qui s'était passé luirevint à la mémoire ; il interrompit un bâillement commencé et regarda autour de lui : il était seul; il par- 'couiut l'appartement , personne. Quelques longs cheveux blonds , qui brillaient comme des fils d'or sur son oreiller, lui prouvaient seuls la réalité de son étrange aventure, car, pendant la nuit, le charmant fantôme avait refusé de parler.
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Après mille idées bizarres, il sortit, et à peine avait-il fait quelques pas dans la rue, qu'il rencontra Taveugle et sa fille. £n reconnaissant Paulus, elle se détourna et parut confuse. Il s'arrêta auprès d'elle. D'un signe de tête, elle lui montra son père, conune pour implorer son silence. Paulus eut l'intelligence de comprendre que le moment n'était pas favorable pour une explication, il tira une pièce d'or de sa poche et la mit dans la main de Thêta. Elle ne l'eût pas plutôt aperçue, que son visage prit une expression terrible; sa bouche se crispa, ses narines se gonflèrent, elle rejeta sa tête en arrière et s'avança sur Paulus comme si elle eût voulu le déchirer, puis elle lança la pièce au loin en poussant une sorte de cri de dégoût et s'éloigna en entraînant son père. Paulus resta stupéfait.
Il demeura quelque temps à la même place, ne s'expliquanl pas très-nettement ce çiui venait d'avoir lieu ; puis il haussa les épaules et s'en alla au Campo Vaccino, contempler les trois colonnes corinthiennes de la Grœcostasis. De toute la journée il ne rencontra pas la petite nrendianle, et il fut de fort mauvaise humeur.
La nuit, à une beure, Paulus ne dormait pas encore; assis auprès de sa cheminée, les gi^noux dans ses mains, il fatiguait son esprit à chercher vainement une explication aux événements dont il avait été le témoin et le héros. Il était plongé dans ses réflexions, lorsqu'il entendit la clef tourner lentement dans la serrure, sa porte s'entr'ouvrit et Thérésa parut sur le seuil.
Paulus courut à elle et la ût asseoir à ses côtés. Elle semblait triste; des soupirs oppressés soulevaient sa poitrine. Paulus lui prit la main.
— Eh bien, Thérésa, dit-il, consentirez-vous enfin à m'expliquer ce mystère ?
Elle leva sur lui ses yeux bleus, lui fit son sourire d'habitude, et lui prenant la tête à deux mains, elle l'embrassa sur le front en lui disant :
— Excellence ! je t'apporte les seules aumônes que Dieu m'ait donné de te faire : ma jeunesse et mon amour!
Paulus ne répondit rien, mais il se mit à genoux devant elle, et il lui baisa les mains en pleurant.