‹ Les six barons de SeptfontainesChapitre 6 sur 9 · G ABRIELLE DE GAL ARD Y · texte numérisé non relu

G ABRIELLE DE GAL ARD Y

— Mais pourquoi avoir risqué des duels pour elle ? dit M me Rosanat consternée.

— Pour elle ! . . . nullement ; il me déplaît que ces polissons fassent des gorges chaudes 7 à son propos, sur notre monde, et je veux leur donner des leçons ; quant à M lle de Galardy, il faut la considérer comme retranchée de notre église...

— Mais, je croyais que vous brimiez beaucoup yotre cousine, au moins il y a peu de temps encore...

— Nous avions des habitudes de familiarité, mais je l'ai toujours trouvée extravagante... et, pour être tout à fait franc... insupportable !

M me Rosanat paraissait navrée et en suspens d'espritcomme une personne qui verrait partir au fil de l'eau la barque sur laquelle elle comptait pcnr faire du chemin et qui contenait tous ses bagages.

— Je regrette alors, mon cher Henri, ma méprise et le dérangement que je voes ai causé, «ditelle en essayant de reprendre son sourire aimable qui resta néanmoins tout terni par la déception .et la tristesse.

Un beau matin, M. Grandjumeau-la-Fève aborda son fils. Le banquier était tout sournoisement guilleret :

— Dis donc, Joséphin, est-ce que ça te serait égal de te marier?

— Tout de même ! dit celui-ci après im moment de méditation, et non sans queltjHp défiance.-

&AJSKJELLE DE GALARttïV J»7

— Nous, avons causé avec M. le dœré de Sairntïsolin, et c'est peut-être à lui, peut-être à moï, qu'est venue l'idée. Enfin, nous avons été bien d'accord... Il se chargera de mener l'affaire...

— Qui est-ce donc ? demanda le fils Grandjmmeau, intrigué.

— Voilà ; il y a quelqu'un & qui j'ai avancé de l'argent, dame ! beaucoup d'argent. . . Tout est bien en règle... Je n'ai qu'à donner deux ou trois signatures, et ies trois quarts, .autant dire les quatre quarts de ses biens passent dans l'héritage de ton père.,. Seulement on pourrait avoir encore le reste... Et puis, moi, j'aime la noblesse...

— Mam'selle de Galardy ! s'écria Joséphin avec un certain effroi.

— Eh bien, quoi! Je le tiens par la patte, le père Galardy ! Nous serions apparentés avec la noblesse, et on n'aurait pas grand'peine à obtenir d'ajouter de Galardy à Grandjumeau... Je tiens & ce qu'on l'obtienne du conseil des titres, dans le temps à venir.

— Mais tu sais bien quelle est la réputation de la Gaillarde...

Le père Grandjumeau haussa les épaules.

— Est-ce que tu en crois un mot ? Est-ce que M. le curé de Saint-ïsolin s'en mêlerait ? Est-ce que nous ne rendrons pas un service immense à la bonne société,?... Et tu as beau faire le malin, l'avancé, c'est encore celle-là la plus forte ! Pouf cent vingt mille francs, nous -aurons pour plus de

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trois cent mille francs de biens fonds... Est-ce que tu crois que je n'ai pas tâté les Marty, les des Furens ? Tous sont d'accord que ce sera très-bien de notre part... de venir au secours de M. de Galardy...

Il y eut ensuite de longues argumentations étirées par le père Grandjumeau-la-Fève, une résistance sceptique du côté de Joséphin, qui au fond flottait entre divers sentiments : la peur réelle de M Ue de Galardy, un scrupule d'honnêteté juvénile qui ne s'arrache pas des moins délicats avant un certain âge ; mais aussi la prévision d'une sorte de vengeance qu'il pourrait tirer du monde aristocratique en humiliant la fierté d'une de ses filles les plus dédaigneuses...

Les instincts Grandjumeau-la-Fève finirent par l'emporter.

— Si elle ne veut pas de moi, se dit-il, alors mon père sera en droit de sabouler la maison de Galardy, de liquider ses avances, ses hypothèques! je me marierai ailleurs et j'installerai ma femme à Galardy, qui sera à nous ! . . .

M. le curé de Saint-Isolin ne tarda donc pas à se transporter à Galardy. Il avait l'espoir de rendre un véritable service à cette famille, de préserver Gabrielle des accidents où son caractère emporté et son isolement pourraient l'entraîner. Il ne se rendait pas compte de tous les arrière-motifs qui déterminaient les Grandjumeau-la-Fève aie lancer dans cette démarche.

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M. de Galardy avait éprouvé un grand soulagement, le lendemain de sa terrible scène avec sa fille, en voyant que Gabrielle semblait n'en pas garder un souvenir amer, et reprenait avec lui ses allures et ses habitudes ordinaires. Il s'était donc replongé, la tête et le cœur plus libres, dans son existence d'expédients et d'affaires embrouillées.

Lorsqu'après de graves, de dignes circonlocutions, le curé de Saint-Isolin en arriva enfin à exposer l'objet de sa visite, M. de Galardy eut l'air d'un homme qu'on réveille en sursaut, ébahi, effaré, qui a les idées troublées.

— Hein?... dit-il ; mais parlez-en à Gabrielle, ceci la regarde... Moi je n'ai pas de... pas d'opinion arrêtée là-dessus...

La proposition le choquait et le troublait beaucoup, et sous tous les rapports, comme une pression de son créancier , comme la perspective d'une mésalliance, la dernière peut-être à laquelle il eût pensé, et cependant comme la perspective aussi d'une restauration de sa fortune, si sa fille... consentait...

Quant à lui, prendre un parti, surtout en face d'un personnage aussi important que le curé de Saint-Isolin, ne lui souriait pas... Sa fille seule pouvait décider. . . Et puis, ce n'était pas seulement l'ennui de se charger de la responsabilité... Il était Galardy avant tout, sire de Ponthiard, seigneur delà Bassette, de Roiville et de Magnis... Tout son être se dressait contre lui-même à la

pensée de s'unir avec ces gens... les Grandjumeau... au surnom ridicule!...

M. le curé de Saint-Isolin ne s'était pas attendu que la négociation prendrait cette tournure, presque aux premiers mots. M. de Galardy le désorien^ tait en le renvoyant à sa fille.

— Oh ! avait-il dit, c'est avec le père seul que je puis causer des questions à peser dans l'affaire...

— Mais non, elle a vingt-deux ans, elle peut discuter elle-même ses intérêts... D'ailleurs vous lui imposerez plus que moi... Au fait ce serait un moyen... de nous rétablir, dit-il en mangeant ces derniers mots... si elle se sacrifie!. . .

Hein? une Galardy devenir Grandjumeau!.,.

Sans qu'il s'en aperçût, sa lèvre eut du dégoût!

Il continua : — Ce n'était pas grand'chose que les Grandjumeau... antérieurs! Le père du banquier, le grand-père du petit... comment s'appelle-

t— il? Joseph... Joséphin?... était valet de ferme

chez mon grand-père; il a commencé sa fortune ea tenant ensuite un cabaret aux Cinq-Chemins,, près de ma terre de Roi ville... Nous sommes en temps de niveau social ! . . . Mais voyez Gabrielle, monsieur le curé... Quant à moi... je serais mal à l'aiôe pour la conseiller... Elle est assez indépendante dans ses sentiments... et... voyez-la... je vous prie... Tenez, Gabrielle est en bas, sous la chaN mille, ajouta-t-il en regardant de son bureau» par la fenêtre.

Il y avait dans son accent de l'amertume, dans sa figure un reste de stupéfaction qu'il n'avait pas entièrement secoué.

Avant que le curé eût pu le retenir, il était à la fenêtre et appelait :

— Gabrielle ! M. le curé de Saint-Isolin désire causer avec toi!

— Ce ne serait peut-être pas un bon moment. . . disait vainement le curé.

M ile de Galardy, de son côté, faisait d'en bas de vifs gestes de refus...

— - Il s'agit de mariage... cria M. de Galardy*

— Non, vraiment ! dit encore le prêtre.

Gabrielle s'était avancée sous la fenêtre.

— Venez, monsieur le curé, venez donc, dit -M. de Galardy qui, bon gré, mal gré, le conduisit jusqu'en présence de sa fille et remonta lestement dans son cabinet.

— Vous vouliez me parler d'un mariage?

demanda M lle de Galardy avec curiosité.

D'abord embarrassé, puis reprenant bientôt l'aisance de son âge et de son caractère, M. le curé de Saint-Isolin exposa nettement, fermement les choses, et comme il remarquait le singulier effet que produisait la proposition sur M lle de Galardy, il prit peu à peu un ton sévère, raide, et il ne fut rien moins que satisfait de la réponse étrangement indignée qu'elle lui fit :

~ Vraiment, monsieur le curé, c'est beaucoup d'honneur pour une Galardy ; j 'en surs confuse ! . . #

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Je n'avais jamais songé à m'appeler M'ame Grandjumeau jeune.,, à avaler cette fève... je vous remercie mille fois d'y avoir pensé pour moi... Cependant, si par hasard l'autre Grandjumeau, le tabellion, a laissé le nom de la mariée en blanc sur le contrat... qu'il n'y mette pas celui de Galardy . . .

Les lèvres de la jeune fille frémissaient ; le regard mécontent du curé n'était pas de force à la dompter...

— Non, en vérité, reprit-elle, je monte à cheval, mais il ne me serait pas venu à l'idée, monsieur le curé, de vous engager à courir dans un steeple chase!... Ah! mon père s'est fait marchand dé sucre!... Eh ! pourquoi donc, en effet, n'épouserais-je pas un marchand de sabots ou de vins?

— Ma foi ! mademoiselle, ce sera fort tant pis pour vous ! interrompit durement le curé à qui le sang montait à la figure.

Il la salua d'un grand coup de chapeau, ôté d'un mouvement saccadé, et, tournant sur lui-même, il marcha à pas rapides vers la grille du parc qui retomba bruyamment derrière sa soutane, dont les plis volaient autour de ses jambes. . .

Vingt minutes après, M. de Galardy apparaissait sur le seuil de la maison et regardait vers la charmille avec étonnement.

— Eh bien ! il est donc parti ? demanda-t-il en venant vers sa fille sous la petite allée couverte...

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À l'aspect de M lle de Galardy, il regretta presque de n'être pas resté dans son cabinet.

— Qu'est-ce qu'il t'a dit ? demanda-t-il cependant en affectant de ne rien remarquer.

— Ils sont donc fous? répliqua-t-elle ; on aurait cru que ses dents voulaient broyer. . .

— Tu n'as pas accepté? dit-il avec un visible contentement.

Elle haussa les épaules, puis ses yeux éclairèrent, comme on dit des nuées d'orage dans le langage familier.

—Us veulent donc tous m'outrager! s'écria-t-e!le, comme quelqu'un qui en a jusqu'à la gorge; j'ai entendu dire un jour derrière nous, en passant avec vous je ne sais plus où : Voilà une maison qui tombe! Ah! gentilshommes, vous avez commencé à déroger, vous irez jusqu'au bout; vous tomberez si bas que vous ne ferez plus même pitié ! . . .

Elle se radoucit subitement, et avec une profonde tristesse :

— Ah! malheur à nous! ajouta-t-elle.

M. de Galardy demeura un instant pétrifié ; puis poussant un grand soupir, il s'éloigna, la tête penchée.

Gabrielle restait pareille à une figure symbolique de l'accablement.

A quelques jours de là, vers la fin de septembre, Henri allait, au pas, à cheval, sur la route entre les Soupirs et Prelles, par un temps toujours voilé et très-lourd. Les ormes qui bordaient cette route

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rougissaient ; les champs moissonnés étaient secs et chauves, étalant leurs plaques de terrains d'un brun grisâtre, piqués de brins de chaume tranchés ou brisés très-court et d'un jaune décoloré.

Une jupe rouge, un corsage foncé et un mouchoir éclatant se mouvaient sur la route, venant à la rencontre d'Henri de Souzeau. Bientôt il reconnut une grande et jeune paysanne, fille d'un des fermiers de M. de Galardy, et qu'on appelait ordinairement Seconde, parce qu'elle était la seconde fille de ce fermier.

Elle lui dit bonjour d'un signe de tête en souriant. Le jeune homme arrêta son cheval.

— D'où viens-tu donc, Seconde? demanda-t-il pour se donner la distraction d'une petite conversation,, toute distraction étant bienvenue au milieu des champs silencieux et déserts.

— Je viens de la ville.

— Qu'est-ce que tu as été y faire? voir ton amoureux !

Seconde se mit à rire à grand bruit.

— Peut-être bien qu'il y a un amoureux sous roche tout de même, dit-elle.

— Tu me donnes envie de t'embrâsser.

Mets le pied sur mon étrier, et hausse-toi.

La jeune paysanne rit encore plus fort, mais ne bougea pas de sa place.

— Voyons, dis-moi alors quel est ton amoureux.

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— C'est un roi... un prince!...

— Peste ! tu les choisis bien. Je comprends que tu dédaignes un simple comte... Je ne connais pourtant pas de prince ni de roi à Prelles.

— Oh! que si ! Y a des jours où il est roi, et y a des jours où il ne Test point.

— Qu'est-ce que tu me chantes là?

— Dame! j'avions été lui porter une lettre...

— Comment s'appelle- t-il donc?

— Y a des jours où il s'appeliont Paillasse !

— Tu te moques de moi ! dit Henri en feignant de la menacer de sa cravache.

Elle leva le bras gaiement j3our parer.

— Tiens, coquine! dit-il en lui allongeant doucement un léger coup.

Soudain, une idée traversa son esprit, et il redevînt très-sérieux.

— Et de qui était cette lettre?

— Ah! ça, ça ne vous regardiont point, ni l's'uns ni l's'autres !

— Ah ! tu vas comme ça ehez les comédiens porter des lettres, et tu fais des mystères! Si je te rouais de coups pour te faire avouer...

Elle le regarda, ne sachant plus s'il plaisantait..* Il s'était mis à sourire, et la jeune paysanne reprit son rire.

Le soupçon se développait dans la pensée d'Henri.

— Garde ton secret, Seconde ! Saîs-tu que tu as bonne mine depuis quelque temps.

— On n'étiont pas blanche comme les petites dames de la ville !

— Mais on aviont conscience de sa valeur, dit Henri en contemplant cette fille vigoureuse, hâlée, bien prise, aux traits un peu forts, mais aux yeux brillants et aux belles dents, respirant la jeunesse et la santé.

— Et est>-ce qu'il t'aime bien, ton monsieur du théâtre ?

— Je l'avions seulement point vu !

' — Je ne te crois pas, va. Tu mènes une jolie conduite! A propos, y a-t-il longtemps que tu as vu M Ile de Galardy?

Par l'air méfiant, presque inquiet, qu'elle ne sut pas dissimuler, Henri fut confirmé dans ses soupçons.

— Oh ! oui ! qu'il y a longtemps ! dit la paysanne en le regardant en dessous.

Puis elle recommença à rire bien fort et s'écria :

— Et vous, m'sieu Henri, v's n'aimez-t-y point les comédiennes?

— Quelquefois ! Il y en a partout, même sur les routes.

% — Ah ben! m'sieu Henri, vous ne me dites point de bonnes choses !

Henri tira sa montre de son gousset, et un louis tomba de sa poche dans la poussière de la route.

Seconde s'avança vivement pour le ramasser, puis s'arrêta.

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— Ramasse-moi ça, ma fille! dit Henri, veux-tu? Je ne serai pas obligé de descendre de cheval.

Elle se baissa et se redressa, lui tendant entre ses deux doigts le louis sur lequel ses yeux restaient cloués.

— Aimerais-tu à garder cette pièce-là? demanda M. de Souzeau.

— Je ne savions pSïnt... oui !... répondit Seconde avec une émotion qui rougit le haut de sa poitrine dégagé par l'échancrure de son corsage.

— Et une autre avec? reprît le jeune homme»

La paysanne, qui lui tendait le louis, tenait

maintenant le bras replié... indécise, agitée.

Henri avait tiré un autre louis de son gilet et le faisait miroiter.

— Dis-moi de qui était la lettre, grande bêtasse ! reprit-il d'un ton amical, insinuant.

Seconde posa brusquement sur la selle la pièce d'or qu'elle tenait encore.

— C'est une lettre de mon père ! dit-elle d'une façon résolue et comme obstinée ; y vouliont, avec le père Rupeux, le fermier de Pincharville, donner lacomédieàlanocede Jeannine, l'aînée aux Rupeux! Adieu, m'sieu Henri ! Vous me faites pas mal de malices... mais je ne vous en voulions point, parce que vous êtes un beau brin de garçon !

comme nos gas !

De nouveau, elle rit de toute sa force, sauta le fossé de la route et courut à travers champs vers une file de saules qui suivait un petit ruisseau et

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où Henri n'aurait pu l'atteindre s'il avait cherehéà la poursuivre.

Mais M. de Souzeau n'avait nulle envie de courir après elle. Il retourna immédiatement aux Soupirs en prenant le grand trot.

— Posset, dit-il à un des domestiques du château, garçon qui paraissait madré, tu vas me rendre un service. Tu iras à la ville, efpendant six ou sept jours tu sauras tout ce que fait un acteur du théâtre qui s'appelle Tony Préval...

» — Oh ! je le connais bien... un grand... en habit vert. . . en pantalon nankin. . .

— Il demeure rue des Hommes-d' Armes, n° 27.

Il s'agit . de savoir où il va, le jour, le soir, la nuit. . .•

— Bien, m'sieu Henri, ça ne sera pas difficile.

— Dès que quelque chose te paraîtra... ne te paraîtra pas naturel, tu m'avertiras. En tout cas, dans six jours, tu viendras me faire ton rapport... Pars tout de suite !•.. et garde ça pour toi et pour moi!

Henri avait témoigné, dans son monde, l'intention de se rendre régulièrement au théâtre pour y siffler le comédien, en réponse aux applaudissements provoquants « de toute cette racaille »;mais les gens graves l'en avaient vivement détourné : il ne pouvait se commettre avec cette racaille, etc'eftt été trop insister sur des incidents auxquels il neconvenait plus de donner de l'importance en les rélevant.

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Au bout de sept ou huit jours, le domestique apporta des renseignements très-détaillés à Henri, M. de Souzeau sut heure par heure l'emploi du temps de Tony Préval.

— Hier soir, dit Posset pour terminer, l'acteur est sorti de la ville à nuit close, vers sept heures et demie. Il est allé à trois quarts de lieue, à une petite maison qui dépend dfe la ferme de Magnis, à M. de Galardy, et où on arrive en quittant la grande route et en prenant un chemin qui est en levée au milieu de terrains de marais...

— Je sais où c'est! dit Henri.

— Il est entré dans la maison, il y est resté environ une heure... On a ouvert la porte, il est sorti, et j'ai entendu une femme qui lui disait : « A après -demain, »

— Tu n'as pas vu cette femme?

— Non, il faisait nuit noire...

— Tu as entendu sa voix ?

— Oui!

— C'était la voix de qui?. . . d'une femme comme il faut?...

— D'une paysanne, m'sieu Henri, d'une fille de chez nous, une voix que je connais, mais je ne peux pas y mettre le nom !

— Ah ! elle a dit : A après-demain? Elle n'a pas dit où?

— Je ne le pense pas, je ne l'ai pas entendu.

— Et puis ?

— L'acteur est revenu en ville, il a passé au

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café Fourquet, et ensuite il est rentré chez luil... A ce matin, il est allé déjeuner à sa pension, il s'est arrêté au café Fourquet, il a retourné chez lui, il a été au théâtre...

— Bon, bon ! dit Henri, se plongeant dans ses combinaisons.

— Avez-vous encore besoin de moi, m'sieu Henri? *

— Non, pas avant après-demain...

— Vous savez, m'sieu Henri, reprit Posset d'un air solennel et en baissant la voix, vous" pouvez compter sur moi, pour un coup de main à votre service.

— Merci, mon garçon !

Le soir, il y avait spectacle et, naturellement, Tony Préval jouait. Henri voulait aller au théâtre, mais ses amis Robert de Louvray et Charles de Breslois l'en dissuadèrent et l'emmenèrent au cercle.

Charles de Breslois était très-chétif. Mais ce fut celui-ci qu'Henri pria de l'accompagner le lendemain soir, parce qu'il le connaissait courageux et dévoué malgré sa faiblesse de corps, tandis que Robert était fort peu militant.

Le lendemain soir, aussitôt le crépuscule tombé et la nuit commençant, Henri et Charles de Breslois se dirigèrent vers la maison indiquée par Posset.

Ils y arrivèrent à huit heures environ. Le ciel s'était étoile et envoyait une lueur suffisante pour

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que les chemins parussent d'une teinte moins obscure que les champs, et pour que les silhouettes des arbres se détachassent en noir sur le fond un peu plus clair du ciel. À peine, enfin, y voyait-on.

Le chemin de traverse qui conduisait à ,1a maison était bordé d'arbres nonces et s'élevait en remblai à deux bons mètres au-dessus des prés remplis d'eau qu'il traversait. La maison avec un jardinet palissade se trouvait sur un terre-plein, un peu en contre-bas du chemin. C'était une bicoque, d'ordinaire inhabitée.

Henri et son compagnon tournèrent avec précaution autour de la palissade et ne virent aucune lumière dans la maison. Ils attendirent quelque temps, postés sous les arbres du chemin. Leurs yeux, dilatés par l'obscurité, distinguaient plus clairement la forme et même la teinte des objets, mais pas un son ne venait à leurs oreilles.

— Il n'y a personne, dit à voix basse le jeune deBreslois.

— Attends, dit Henri.

M. de Souzeau descendit vers la porte de la maison qui se dessinait plus foncée que les murs, et il frappa fortement.

Quelques bruits se firent à l'intérieur, et il entendit qu'un pas s'approchait de la porte, qui en effet s'entr'ouvrit. Une voix alarmée, celle de Seconde, demanda :

— Qu'est-ce que c'est donc?

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— Charles ! vite ! appela Henri,

Il essaya de pousser brusquement la porte pou? entrer, mais la robuste Seconde la maintenait par le bas avec son pied, et put la refermer malgré M. de Souzeau.

Il se remit à frapper plus violemment.

— Vous ne voulez donc pas me laisser dormir?

dit la voix de la jeune paysanne ; attendez un peu, les mauvais gas, que je prenne ma fourche!... Qui c'est donc qui est là?

— Dis aux personnes qui sont chez toi que c'est M. Henri de Souzeau.

Après ces paroles, qui résonnèrent avec l'intensité particulière que prennent les sons dans le silence de l'air nocturne, rien ne bougea plus. Henri recommença à heurter à la porte longuement et plus violemment, à deux ou trois reprises.

— Mais quoi que vous voulez donc ? revint dire la voix de Seconde à travers les ais... Je n' pouvions point vous ouvrir si tard... C'est-il point que vous seriez malade!...

— Nous enfoncerons la porte 1 eria Henri.

— Ouais! elle tient solidement... C'est ben biau ce que vous faites là, allez !

Charles de Breslois, qui se tenait un peu en arrière d'Henri, lui dit tout à coup :

— Attention! Henri! quelqu'un là, au coin de la palissade!... '

Henri regarda. Une grande ombre noire enjain-

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bai t la clôture du jardin et courait vers le chemin. Henri se jeta à sa poursuite,

Charles de Breslois, en se retournant de Pautre côté, aperçut une nouvelle forme qui se glissait aussi vers le chemin. Il courut derrière elle, en appelant à demi-voix : « Mademoiselle de Galardy, est-ce vous?» L'ombre courut sur le chemin.

Cependant Henri, plein d'agilité, avait gagné du terrain sur la longue forme qu'il poursuivait dans la direction opposée. Le bruit de tous ces pas précipités sur le sol, s'élevant à travers la nuit, avait quelque chose de sinistre et d'émouvant, bien au delà de la gravité de la scène. Henri atteignit la forme, et lui appliqua deux ou trois rudes coups de canne qui sonnèrent mat et sourd ; elle obliqua vers les arbres^ Henri la poussa vivement et elle dégringola du haut du talus en jetant un cri étouffé, plein d'angoisse. M. de Souzeau, lancé, n'eut lui-même que le temps de se retenir de sa main puissante au tronc d'un arbre pour n'aller pas rouler avec la forme dans le pré marécageux où elle venait de tomber en soulevant un énorme clapotis, pareil à celui qu'auraient fait un million de grenouilles s'élançant dans la vase.

— A moi, à moi! Henri! cria de loin, à ce moment, le jeune de Breslois.

En quelques bonds, M. de Souzeau revint à l'endroit d'où partait l'appel ému de son ami, et contre un arbre tout près du bord du remblai, il le trouva acculé par Seconde qui le menaçait d'une

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fourche. La paysanne avait fait une diversion et énergiquement empêché le jeune de Breslois de poursuivre l'autre ombre, à présent disparue dans les profondeurs de la nuit !

Seconde releva sa fourche lorsque Henri accourut.

— Tu y vas bien, toi! dit-il sans pouvoir s'empêcher de rire de la vivacité avec laquelle Charles de Breslois dégagé vint se ranger auprès de lui.

— Dans le jour, je m'en serais dépêtré, dit le jeune de Breslois, haletant et humilié ; mais dans cette obscurité, la fourche avait trop d'avantages...

— Allez, dit Seconde, c'est ben biau ce que vous avez fait là...

— Et toi, répliqua Henri, c'est un beau métier que tu faisais aussi !

— Ah ben ! murmura-t-elle, et, mettant sa fourche sur l'épaule, elle descendit vers la maison.

Henri et son ami, en s'en allant, regardèrent si l'être tombé dans le pré marécageux s'y trouvait encore, mais il n'y était plus...

Le lendemain, on fut tout surpris dans Prelles de voir l'acteur apparaître sans son habit vert et son pantalon nankin. Il semblait être un personnage découronné...

Huit jours plus tard, la haute société de Prelles restait plongée dans la stupeur, et le reste de la ville répétait sur tous les tons de la malignité : « La Gaillarde est partie avec Tony Préval ! »

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