AO * L T O M B E R I S
6eul entouré d'ennemis. Rends-toi, lui cria Pharamond, c'est moi qui te demande ton épée. Bliombéris, dédargnant de faire des bravades inutiles, remit son épée au monarque , et le sui* vit dans son camp.
Peu de jours suffirent à Pharamond pour s'emparer de tout le pays de Gan* nés. Il fit payer les frais de la guerre au roi Boort, mit une garnison dans sa ville, et garda Bliombéris comme ôtage. Après avoir ainsi terminé cette expédition, le monarque françois fit chercher son fils Clodion dans toute la petite Bretagne : mais ses soins furent inutiles. Pharamond affligé reprit la route de Tournai, où Bliombéris le suivit.
En arrivant dans sa capitale , Pharamond trouva la joie répandue dans tous les cœurs : le bruit de sa victoire l'avoit précédé. Rosemonde et Félicit
ven oient au-devant de lui, au milieu .de tout un peuple qui célébroit le retour d'un roi chéri. Rosemonde s'altendoit à revoir son fils ; les lauriers de son époux n'empêchèrent pas ses larmes de couler, lorsqu'elle apprit qu'on ignoroit ce qu'étoit devenu Clodion. Félicie partageoit sa douleur, et pleuroit aussi en baisant les mains victorieuses de son pere.
Bliombéris , présent à ce spectacle , se reprochoit déjà d'être la cause des pleurs de Félicie. La beauté de cette princesse lui faisoit éprouver une sensation qui lui étoit inconnue : il avoit beau détourner ses yeux , ses yeux revenoient malgré lui sur Félicie. Le sage, le prudent Bliombéris ne savoit plus où il en étoit, lorsque le roi le présenta à Rosemonde et à sa fille comme un prisonnier respectable par fa valeur ; ensuite, prenant une épée,
'Vous vous en servez trop bien , lui dîtil , pour qu'elle ne vous soit pas rendue. L'intérêt de l'état s'oppose à votre liberté ; mais que rien ne vous retienne ici que votre seule parole. Bliombéris remercia le roi , et se troubla en le retnerciant , parceque Félicie le regardoit.
Bliombéris s'apperçut bientôt que cette princesse réunissoit à ses charmes le cœur le plus droit, l'ame la plus sensible et l'esprit le mieux cultivé : cette découverte ne fit que Tenr flammer davantage. Mais la première fois que l'on aime , on craint si fort que ce ne soit un crime , on espère si peu d'être aimé, que le plaisir de brûler en silence paroît encore un suprême bonheur. Bliombéris s'y livroit en tremblant : la cour de Pharamond étoit un séjour si redoutable pour lui-!
£e jeune homme , qui n'étoit jamak
tfOUVELLfe FRANÇOISE. a£
sotti de Garnies , qui avoit passé sa Vie dans les bois , se voyoit transporté dan»
la plus brillante cour de l'univers : il osoit aimer la fille du plus puissant des monarques , celle qui dédaignoit lesvœux d'une foule de princes. Pouyoitil se flatter d'en être distingué , lui , fil* inconnu d'un simple chevalier; lui 4 cause malheureuse de l'opprobre et de la mort de sa mère ; lui enfin , dont tous les talents, tous les secrets pour plaire se bornaient à savoir aimer ?
Ces réflexions étoient accablantes pour un amant, et dévoient rebuter un sage; mais Bliombéris rï'étoit plus sage. Il se fit toutes ces objections ; et après s'être bien dit qu'il alloit com-.
mencer le malheur de sa vie , après s'être bien convaincu que la raison lui prescrivoit d'étouffer son amour , il prit la résolution de s'y livrer et de passer les jours et les nuits à acquérir, tout ce qui lui manquoit.
a4 iLioHBhn,
Dès ce moment Bliombéris étudia cette politesse, cet usage du monde qui rendent tant de sots supportables :
il eut bientôt acquis tous ces dehors si vantés et si vains. 11 y joignit des agréments plus solides , il orna son esprit , et acquit des talen ts : l'Amour étoit son maître; c'est le précepteur qui avance le plus ses écoliers. En moins d'un an Bliombéris étoit le chevalier le plus poli et le plus aimable de la cour.
Félicie , qui avoit remarqué Bliombéris dès lepremier jour où elle le vit , devina bientôt son secret : la moins coquette des femmes sait que Ton est amoureux d'elle up peu avant celui qui en devient amoureux. La passion de ce jeune sauvage avoit flatté la princesse : mais lorsque le sauvage fut devenu poli , lorsqu'elle fut bien sûre que c'était pour elle seule que Bliombéris mvml pris- tant de peines , la timide
Félicie s'interrogea elle-même sur ce qu'elle avoit à faire. Le résultat de ses questions fut qu'elle pouvoit sans scrupule être reconnoissante des soins de Bliombéris : cette reconnoissance devint bientôt amitié ; cette amitié n'avoit pas trois mois , qu'elle étoit de l'amour. La sage princesse n'en étoit pas encore bien sûre ; mais sa raison lui conseilioit de ne pas écouter son cœur.
Quand une jeune princesse est obligée de choisir entre son cœur et la raison, son choix est long quelquefois; mais il n'est jamais douteux. Félicie se livra bientôt au charme qui l'entraînoit. Elle reçut un billet de Bliombéris : un billet d'amour est un talisman qui détruit toutes les résolutions de la sagesse. Jeunes amants , soyez sans crainte, si vous parvenez à vous faire Jire. Félicie répondit à Bliombéris pour
2$ BLIOMUhlS,
le prier de ne plus lui écrire. BUombé»
* ris écrivit encore pOHr en demander la permission; et cette permission une fois donnée , ils ne s'écrivirent plus , ils se parlèrent.
Vous qui avez aimé, vous n'avez pas oublié sans doute combien sont doux ces premiers moments d'une passion que l'on fait partager. Chaque j our, chaque heure est intéressante: aujourd'hui Ton est heureux d'un coup d'oeil; demain Ton veut davantage, on dispute ,et on l'obtient ; le jour d'après on se brouille , et en se raccommodant on se trouve plus avancé qu'on ne l'étoit avant la querelle. Comme ils passent vite ces jours si beaux qu'on appelle le temps des peines ! ô Amour î si je te regrette , cVst bien moins pour tes derniers plaisirs que pour tes premières faveurs.
Un jour que la belle Félicie étoit
allée se promener dans un bois près de la ville, elle fit restei sa suite à l'entrée du bois, et s'enfonça seule dans une des allées les plus sombres : elle pensoit à Bliombéris. Il y avokdéja un an qu'ils s'aimoient; il y avoit un an qu'ils s'étoient juré de vivre et de mourir l'un pour l'autre. Félicie relisoit une lettre où Bliombéris répétoit mille fois ce doux serment ; elle croyoit entendre son amant prononcer les mots qu'il avoit écrits, et, dans l'erreur charmante qui l'enivroit, elle imprimoit mille baisers sur la lettre : tout-à-coup un sanglier écumant paraît ; il vient droit à la princesse; il est prêt à s'élancer. . . Où êtes-vous , Bliombéris ?
Bliombéris n'étoit pas loin : il avoit devancé Félicie ; et , caché parmi les arbres , il jouissoit du plaisir de la voix s'occuper de lui. Il apperçoit le monstre, et vole à sa rencontre, Le sangliec
±8 BLIOMBÉRIS,
l'atteint , et lui fait une blessure qui n'est que légère , parceque l'adroit Bliombéris le frappe au même instai>t qu'il en estfrappé : leur sang confondu baigne le gazon. Félicie tremblante a les yeux fixés sur son amant , son cœur palpite , la pâleur est sur son visage :
mais un moment suffit pour dissiper sa crainte; Bliombéris saisit une flèche et perce le flanc de l'animal furieux.
Félicie court à Bliombéris , le fait asseoir auprès d'elle , appuie sa tête contre son sein , et veut panser sa blessure. Cette blessure n'étoit pas profonde , la tendre Félicie arrache quelques simples que le hasard offre à ses yeux, elle les applique sur la plaie, elle en exprime lentement le suc, encore interrompt- elle mille fois sou ouvrage par les baisers qu'elle laisse prendre ou qu'elle donne à l'heureux blessé*.
NOUVELLE FRANÇOISE. 2<j
A peine eut -elle posé le premier appareil, que la tendre Félicie, soutenant toujours son amant , semble chercher dans ses yeux comment elle peut payer un si grand service : Bliombéris la regarde et soupire. Le hasard vint à leur secours.
Une tourterelle passe près d'eux d'un vol rapide, en cherchant à se dérober au milan qui la poursuivoit :
elle alloit devenir sa proie, quand le mâle de la tourterelle se précipite dans les serres de l'oiseau pour qu'il abandonne sa compagne. Le milan laisse la tourterelle et emporte le tourtereau:
mais Bliombéris avoit eu le temps de préparer une flèche; le trait part, vole, tue le ravisseur, et délivre le généreux tourtereau.
A peine libre , il vient se poser sur un arbre, vis-à-vis de Félicie et de Bliombéris. Sa fidèle compagne vole
io BLIOMBhlS,
près de lui, elle le caresse en roucoulant, elle répare avec son bec le désordre où Pont mis les serres cruelles du milan , elle prend plaisir à lisser ses plumes , elle agite ses ailes autour de lui ; et bientôt le tendre oiseau , lui rendant ses vives caresses, s'empresse de lui prouver que l'amour est plus fort que la peur.
Quelle image pour nos amants ! ils étoient assis sur le gazon , ils regardoient le couple fidèle avec des yeux humides et brillants ; leurs soupirs précipités, leur haleine brûlante, expliquoient ce qui se passoit dans leurs ames. Bliombéris avoit été aussi généreux que le tourtereau ; Félicie n'étoit pas moins tendre que la tourterelle ; pouvoit-elle éviter d'être aussi reconnoissante?
Cette forêt, cette allée, devinrent rendez- vous de ces tendres a mauQu
NOUVELLE FRANÇOISE. 3l
L'Amour, qui veilloitsur eux, empêchoit que Ton ne soupçonnât leur bonheur. Hélas ! il n'en est point qui dure.
Déjà depuis deux ans , uniquement occupés l'un de l'autre , ils voyoient les mois s'écouler comme des jours :
l'on vieillit vite quand on est aimé. Félicie a voit dix-huit ans, et le roi son pere lui annonça qu'elle eût à choisir un époux parmi les princes qui prétendoient à sa main.
Quelle nouvelle pour Félicie l Elle voulut aller se consulter à la forêt : on s'attend bien que Bliombéris y étoit pour donner son avis. Le temps du bonheur est passé, lui dit la triste Félicie : tu ne peux prétendre à ma main.
Je ne dois ni obéir ni résister à mon pere : partons, fuyons ensemble; l'Amour prendra soin de nous. Bliombéris , en arrosant de larmes le beau visage de Félicie, lui déclara que la
$2 BLIOMBÉRIS,
fuite étoit impossible , puisqu'il ctorf prisonnier sur sa parole. Mais si nous pouvons gagner du temps , ajouta-t-îl , j'espère me rendre digne de prétendre à vous. Je suis le fils de Palamede ; le nom de Palamede est respecté même de Pharamond. Ma mere étoit fille d'un roi ; mon père est de la race des souverains de Babylone. Je vais chercher mon pere , il me reconnoîtra , il viendra vous demander lui-même à Pharamond ; et s'il faut un royaume pour obtenir Félicie , il n'est rien d'impossible à la valeur de Palamede et à l'amour de Bliombéris.
En prononçant ces mots , le feu du courage brilloit dans ses yeux. L'espérance entre si aisément dans dos ames amoureuses , que Félicie et Bliombéris.
s'y livrèrent avec transport. Il fut décidé que la princesse feroit assembler tous les prétendants à sa main , et leur
déclareroit que celui qui reviendrait dans deux ans avec le plus de gloire seroit celui qu'elle choisiroit.
Dès que Pharamond apprit le projet de sa fille, il y souscrivit avec joie.
Bientôt on sut dans toute la France à quel prix étoit la main de Félicie ; et tous les chevaliers de sang royal quittèrent la cour et allèrent la mériter.
Bliombéris saisit cette occasion pour demander sa libetté ; elle ne lui fut point refusée. Cétoit Félicie qui s'étoit chargée de cette triste commission. Quelle douleur quand il fallut se séparer ! quand il fallut prononcer cet adieu, ce mot si cruel pour dés amants ! Que de soupirs ! que de larmes ! Bliombéris ne pouvoit quitter Félicie ; Félicie serroit sur son cœur la main de Bliombéris : ils se regardoient, ils pleuroient; ils se disoient de ne pas pleurer , et un torrent de
*4 BLIOMBÉRIS,
larmes leur coupoit la parole. Ils a» voien t beau se répéter que c'étoit pour se rejoindre à jamais qu'ils alloient se quitter un moment. Vain espoir ! deux ans ne sont un moment que lorsqu'on les passe ensemble; ils paroissent devoir durer plus que la vie , quand c'est le terme où Ton Soit se revoir. Ah !
que Bliombéris eut de peine à s'arracher des bras de Féiicie ! il le falloit , il s'y résout: il l'embrtisse , lui dit adieu , lui serre la main ; lui redit adieu d'une voix étouffée, et il fuit, sans oser retourner la tête.
La malheureuse princesse, obligée de dévorer ses larmes devant les dames de sa cour , va se cacher dans son appartement : elle y pleure ; elle relit les lettres de Bliombéris , elle en recommence la lecture : Hélas ! il ne m'écrira plus, dit-elle; je l'ai peut-être embrassé pour la dernière fois l Cette
idée met le comble à sa douleuf ; son imagination lui exagère tous les dangers qui menacent Bliombéris ; et , comme si elle n'avoit pas assez de ses maux , elle s'afflige d'avance de tous ceux qui n'arriveront pas.
Bliombéris, au désespoir, laissoit aller son cheval à l'aventure. Ce cheval lui avoit été donné par Félicie : elle Tavoit fait venir d'ibérie, et le coursier étoit digne d'être offert au Courage parles mains de l'Amour. Il étoit noir comme du jais ; une étoile blanche brilloit au milieu de son front:
plus léger qu'un oiseau, il galoppoit sur leaàble sans y laisser l'empreinte de ses fers. Félicie l'avoit monté quelquefois, et lui avoit donné le nom d'Ébene. Ébene connoissoit Bliombéris , et lui étoit attaché : tant il est vrai que l'Amour électrise tout ce qui l'approche.
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Bliombéris , en traversant une grande forêt, trouva qu'il s'éloignoit trop vite de l'objet qu'il aimoit : il s'arrêta, descendit de cheval ; et laissant paître le fidèle Ebene , il alla s'asseoir au pied d'un arbre , sur le bord d'un petit ruisseau. Là , il se mit à réfléchir : ce qui ne lui étoit pas arrivé depuis longtemps.
Les réflexions sont assez inutiles en amour ; on finit par faire tout comme si l'on n'avoit pas réfléchi : ainsi c'est au moins du temps perdu. Mais Bliombéris ne clief choit qu'à en perdre. Il pleura beaucoup; et bientôt, inspiré par le silence de la fo*%, par le murmure du ruisseau, et sur- tout par son amour , il chan ta ce lai sur un air bien iris te :
WOUVELLE FRANÇOISE. Zj Loin de toi , ma Félicie , Je sens que je vais mourir e L'amour souteuolt ma vie , L'amour va me la ravir.
Mais pour toi toujours le môme, Quand je subirai mon sort Je prononcerai j b t'a i m b , Et je recevrai la mort.
J'ai cru qu'au pied de ce chêne Je trouverais do repos ; Loin de soulager ma peine , Je n'ai fait qu'aigrir mes maux.
Cette forêt me rappelle Un bois cher à nos deux cœurs ; J* entends une tourterelle t Et je sens couler mes pleurs.
Ce ruisseau dont l'onde pure S'échappe tout près de moi, Si j'écoute son murmure , J e crois qu'il parle de toi.
Par - tout je vois mon amie , Sans songer , dans ma douleur , Que ma chère Félicie N'est ici que dans mon cœur.
$8 UIÔMB^RIS,
Bliombéris alloit continuer son lai , quand il vit venir à lui un chevalier , qui ne l'eut pas plutôt envisagé, que , mettant pied à terre, il courut l'embrasser : c'étoit le brave Lionel. J'ailois vous porter, lui dit- il, une lettre de Palamede. Ô ciel ! vous l'avez vu ? s'écria Bliombéris. Oui, reprit Lionel ; il est revenu à Gannes croyant retrouver sa chère Arknde : au désespoir de sa perte, il a défié le roi mon père, et l'a tué du premier coup de lance. J'ai voulu venger sa mort ; mais le terrible Palamede m'a vaincu, et m'a imposé pour loi du combat de venir vous porter moi-même ce billet.
Dans ce billet Palamede s'excusoit auprès de son fils d'avoir été près de vingt années sans venir retrouver sa malheureuse mere: il avoit été retenu tout ce temps dans les prisons du roi d'Aquitaine. Il assuroit Bliombéris de
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sa tendresse, et lui ordonrioit de lé venir joindre sur-le-champ à la cour d'Artus. Bliombéris, brûlant du désir de voir son pere, prend congé de Lionel , gagne un port de mer, et s'embarque pour l'Angleterre.
En arrivant dans ce royaume, il prit la route de la capitale d'Artus.
Comme il traversoit la fameuse forêt deBrocéliande, il apperçUt une dame qui fuyoit aussi vite que pouvoit aller sa haquenée , pour éviter un chevalier qui la poursuivoit, et qui étoit sur le point de l'atteindre. Bliombéris court à lui ; et saisissant les rênes de son cheval : Arrête, lui dit- il , qui que tu sois : la frayeur de cette dame me fait connoître ta violence ; et par- tout où je suis , le plus foible trouve un défenseur. De quoi te mêles -tu? lui répond le farouche Bréhus : je vais punir ton audace , et t' apprendre à ne point trou*
4<> 11I0MBÊRI5,
bler les chevaliers qui poursuivent dès fugitives.
A ces mots Bréhus levé une antenne qui lui servoit de lance , et fond sur Bliombéris. Celui-ci évite le coup terrible-de la lance , et atteint de son épée la tête de Bréhus , qu'il fait courber jusques sur le cou de son cheval. Furieux d'avoir été frappé sans avoir seulement touchéson adversaire, Bréhus jette sa lance , prend son sabre à deux mains, et s'élevant sur ses étriers, il revient à Bliombéris en blasphémant les noms de tous ses dieux. Bliombéris, qui invoquoit Félicie , s'apperçoit que , par ce mouvement , le dessous du bras de son ennemi est désarmé ; aussitôt son épée y est enfoncée jusqu'à la garde. Bréhus jette un cri épouvantable % tombe, mord la terre, et expire.
Dans ce moment Bliombéris voit arriver à toute bride un chevalier cou-
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vert d'armes éclatantes , et suivi de la dame qu'il avoit sauvée. Ce chevalier avoit déjà la lance en arrêt, et la visière baissée ; mais voyant Bréhus sur la poussière , il descend de cheval , et vient remercier Bliombéris. Le barbare que vous venez de tuer, lui dit la dame, a voulu me faire violence , parccque je m'étois éloignée un instant de mon chevalier, qui s'étoit arrêté au perron de Merlin. Dès que j'ai vu commencer votre combat , j'ai couru au perron , et ce peu de temps vous a suffi pour délivrer l'Angleterre d'un brigand indigne du nom de chevalier.
Celui que vous voyez près de moi est Perceval le Gallois : je suis Blanchefleur sa bien -aimée ; et jamais nous n'oublierons ce que nous devons à votre valeur.
Bliombéris, charmé de connoître un chevalier aussi illustre que Perceval, le
pria d'êtreson guide à la cour d'Artus.:
Je ne vous quitte plus, lui dit le Gallois , vous vous êtes acquis aujourd'hui des droits éternels sur mon cœur. Les deux nouveaux amis s'embrassèrent, et reprirent la route de Cramalot, capitale du grand ArtUs.
Pendant le chemin , Bliombéris instruisit Perceval du sujet de son voyage , et lui demanda des nouvelles de Pala;mede. Perceval ne put le satisfaire : il avoit bien entendu parler de ce héros , mais jamais il ne i'avoit rencontré. Il résolut de le chercher avec Bliombéris , qui lui fit confidence de tout ce qui l'intéressoit. Le brave Gallois ne Pen aima que davantage ; il lui jura fraternité d'armes, et promit de faire le voyage de France, lorsque les deux ans seroient expirés , pour aller rendre compte lui-même à Pharamond des exploits qu'il auroit vu faire à Blionv-
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NOUVELLE FRANÇOISE. /j3
béris. Blanchefleur , quiavoit le cœur très tendre, et qui s'intéressoit à tous les amants, desiroit beaucoup de con-.
noître Félicie : Que n'est -elle ici! disoit-elle, nous voyagerions tous les quatre ensemble; et, pour faire durer la route, nous nous promènerions d'un bout du monde à l'autre.
Comme elle disoit ces mots , ils apperçoivent un chevalier qui.venoità eux à bride abattue : ses armes couvertes de poussière ne reluisoient plus au soleil ; son cheval fatigué avoit les flancs déchirés de coups d'éperon, et sembloit prêt à tomber de lassitude.
L'impatient chevalier ne l'en pressoit que davantage. Dès qu'il fut près de Bliombéris : Dépêche-toi , lui cria-t-il, de descendre , et de changer ton coursier contre le mien; je suis pressé, ne me fais pas attendre. Bliombéris et Perteval se regardèrent en riant. L'ûv
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connu irrité leur cria d'une voix menaçante : Si mes paroles ne suffisent pas , ma lance vaudra mieux sans doute ; songez à vous défendre , et attaquez-moi l'un après l'autre, ou tous deux ensemble , peu m'importe.
Le fier Perceval voulut sur-le-champ mettre l'épée à la main et punir le téméraire agresseur: maisBliombéris lui dit que c'étoit sa querelle ; et, la lance en arrêt , il part au galop , et heurte si rudement le chevalier inconnu, qu'il le jette, lui et son cheval, à vingt pas, roulant tous deux dans la poussière.
Notre héros, aussi humain que brave , se précipite pour le secourir :
mais la chûte de l'inconnu l'avoit tellement étourdi, qu'il étoit resté sans mouvement. Bliombéris lui ôte son casque pour le faire respirer, et l'asseyant sur le gazon , il le secourt avec une ardeur dont il est étonné lui-mô-
me. Blanchefleur le seconde dans les soins qu'il rend au chevalier vaincu ; tandis que le fier Perceval , qui ne peut lui pardonner son orgueil , dit qu'il devroit payer plus cher ses extravagances»
Bliombéris , poussé par une puissance surnaturelle, cherchoit à faire revenir le chevalier vaincu , lorsqu'il vit tomber de dessous sa cuirasse une lettre sur laquelle étoit écrit Au prince Clodion. A peine a-t-il lu ces mots, que, détestant sa victoire, il ne veut plus quitter le frère de sa maîtresse : il court chercher de l'eau dans son casque; et aidé par Blanchefleur et Perceval , il parvient enfin à ranimer le triste Clodion. Celui-ci , à peine revenu à lui-même, s'écria d'un ton douloureux : Hélas! cette aventure me fait manquer un rendez-vous. Ah ! prince, lui dit Bliombéris, vous êtes ici avec
46 BLIOUB^ RIS,
le meilleur de vos amis ; je suis prêt à tout entreprendre pour réparer le mal que je vous ai fait. Clodion le remercie : et la belle Blanchefleur demande au prince françois le motif qui lui a fait attaquer deux chevaliers qui ne le provoquoient pas.
Clodion, se tournant vers elle, oublia toutes ses douleurs pour la regarder : Vous excuserez mon imprudence, lui dit -il, quand vous saurez que l'amour en est la cause. Daignez écouter mon aventure et vous intéresser à mon malheur. Alors le beau Clodion , d'une voix foible et d'un air un peu confus , commença ainsi son récit :
II y a trois mois que je me trouvai dans un tournoi , dont je dédaignai de remporter le prix, parceque mes adversaires ne me sembloient pas dignes de ma valeur : assis parmi les dames spectatrices des joutes , j'attendois que
NOUVELLE FRÀtfÇOlSE.
l'un des tenants demeurât vainqueur de tous les autres, pour aller lui enlever d'un coup de lance sa gloire et toutes ses couronnes ; mais l'Amour m'attendoit aussi , et me vainquit sant combattre.
Une jeune personne, nommée Cé-* line, attira mes yeux par sa beauté. Je m'approchai d'elle , je lui parlai : sa douceur, sa grâce, sa modestie, achevèrent de m 1 enflammer. IVndant lestrois fours que dura le tournoi je ne la quittai pas , et je ne crains pas de vous dire que, dès le second jôur, elle y prenoit autant de plaisir que moi.
Céline m'instruisit de sa naissance et de son sort. Je suis , me dit* elle , la fille du comte de Suflfbk : j'ai perdu, mes parents dans mon enfance ; je suis héritière de tous leurs biens , et ht loi me donne pour tuteur un cousin éloigné qui prétend devenir mon époux. -
48 bliomb/rij,
Cet homme que je déteste s'appelle Brunor ; c'est le chevalier que vous voyez dans l'arène. Il me traîne partout avec lui ; et dès demain il me ramènera dans un affreux château, ou je suis condamnée à passer mes jours avec Brunor et un de ses amis nommé Danain , qui ne le quitte jamais , et qui n'est pas plus aimable que lai.
Ce récit suffisoit pour me donner l'envie d'enlever Céline à Brunor. Surle-champ, je médite le projet d'avoir entrée dans le château des deux amis ; je m'élance dans l'arène , et je défie le farouche Brunor. A peine je me sentis ébranler par son coup de lance ; ruais je me laissai tomber de cheval ; je feignis d'être évanoui par la force du coup ; et reprenant avec peine l'usage de mes sens : Seigneur chevalier, lui dis -je d'une voix mourante, j'ai besoin de secours ; je suis étranger et ne
NOUVELLE FAANÇOISK.
connois personne dans ce royaume :
votre courage m'est un sûr garant de votre courtoisie ; c'est à mon vain* queur que je m'adresse pour qu'il prermesoin de mes jours. Brunor, lier' de sa victoire et de ma confiance, me rassura avec dignité ; et consultant sqn* cher ami Danain , ils convinrent tous deux qu'ils ne pou voient se dispenser de me faire por ter à leur château , pour me laisser rétablir de ma chûte.
Sur-le-champ l'on me pose sur un brancard ; on me prodigue les soins les plus empressés : Brunor, Danain et Céline m'escortent jusqu'au château.
Pendant toute la route, mes yeux é- ; roient toujours sur Céline ; et dès tjue J j'appercevois ceux de Brunor, je jet*^ rois des cris affreux que m'arrachoit la douleur de ma chûte.
Enfin nous arrivâmes à ce château dont l'accès étoit interdit à tout au-
5o BLiovihn,
tré que Brunor et Danain. On envoya chercher le médecin le plus savant du pays 4 il m'examina, long - temps y et Conclut,après beaucoupde réflexions, qu'il y avoit quelque fracture interne , et que la maladie seroit longue. G'étoit bien mon projet.
L'aimable Céline , qui devoitétre le médecin de tous mes véritables maux , venoit me voir quelquefois. Brunor ne la quittoit guère ; mais il la quitta un moment, et ce moment mé suffit pour l'instruire de la feinte que mjàvoit inspirée l'amour. Céline fut d'abord effrayée; bientjôt elle se rassura , bientôt elle m'aida elle-même à mentir, et me récompensa de tous mes mensonges.
Ce fut ainsi que je passai près de trois mois dans le château de Brunor, toujours malade et toujours soigné par la belle Céline. Hélas! l'habitude du
NOUVELLE FRANÇOISE. 5l
bonheur rend imprudent. Un .matin que j'étois avec ma charmante maîtresse, Danain, ce fidèle ami de Brunor, voulut savoir des nouvelles du malade ; et comme il me croyoit endormi , il prit des précautions pour né pas troubler mon sommeil. Quelle fut sa surprise, lorsqu'il me vit très éveillé aux genoux de Céline, où j'avois plutôt l'air de remercier que de demander! ,
Soit amitié pour Brunor, soit dépit d'avoir été trompé , il s'élance sur moi Tépée à la main. J'ai bientôt saisi la mienne; et, dans mon appartement même, nous commençons un combat d'autant plus dangereux, que notre épée étoit notre seule arme. Les amants heureux le sont par-tout: je renversai Danain baigné dans son sang ; courus à lui, et ne lui donnai la vie qu'après lui avoir fait jurer, foi de che*
5i BLIÛUBhiS,
valier, qu'il garderoit le secret avec Brunor, et trouverait un prétexte à sa blessure. Je lui promis de mon côté que je partirois à l'heure même , et je tins parole. Je dis adieu à la belle Céline ; je pris congé de Brunor, et m'éloignai de ce château, dans le dessein d'y revenir aussitôt que je le pourrois sans danger.
Plusieurs aventures me conduisirent à la cour du roi de Camélide, où j'étois encore ce matin, lorsque le nain de la charmante Céline est venu me porter une lettre de cette belle, qui m'apprend que Danain , guéri de sa blessure, doit partir aujourd'hui avec Brunor pour aller chez le roi Perles , et que leur absence laisse Céline maîtresse de ses actions et du château. Surle-champ je suis parti pour retourner auprès de Céline. Mais j'avois trente lieues à faire ; et jugeant bien que mon
cheval ne pou rr oit pas y suffire , j'ai juré de combattre tous les^ chevaliers que je rencontrer ois, pour les obliger de changer avec moi de coursier. Cette manière de relayer m'avoit réussi ; je n'étois plus qu'à quatre lieues du château de Céline, quand , pour mon malheur, je vous ai rencontrés.
Clodion fit un profond soupir , et finit là son récit. Blanchefleur ne put s'empêcher de rire de ses aventures :
Perceval , qui , dans sa jeunesse, avoit été fort étourdi, pardonna de bon cœur au prince françois; et Bliombéris, au désespoir de sa victoire , lui dit en l'embrassant : Si vous vous sentez en état de continuer votre route, mon cheval réparera les torts que j'ai avec vous.
Promettez -moi de me le ramener dans huit jours à la cour d'Artus , et je vais vous le confier. Je sais trop quelle est la douleur de vivre loi» de ce qu'on.
S\ I L I O M B éais, aime. Ciodion embrasse son généreux vainqueur, lui demande son nom , et jure qu'avant huit jours Ebene aura rejoint Biiombéris. Ensuite, se rele~ vant avec peine, il essaie de monter sur le bel Ébene ; mais sa chûtei'avoît tellement moulu, que jamais il n'en seroit venu à bout, sans le secours de Biiombéris. Enfin, une fois monté, le prince Ciodion , malgré ses douleurs , pique des deux ; et le léger Ébene l'emporte plus vite que le vent.
Biiombéris, enchanté d'avoir servi le frère de Félicie, fit relever le cheval que Ciodion avoit laissé ; et jugeant que le pauvre animal pouvoir encore le mener au pas jusqu'à Cramalor,»
dont il n'étoitpas éloigné , il le monta , et pria Blanchefleur et Perceval de ralentir un peu leur course. Ils n'étoient plus qu'à une petite lieue de la ville , quand ils rencontrèrent un chevalier
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à pied , qui n'eut pas plutôt apperçu Bliombéris , que , mettant l'épée à la main : Te voilà dottc ! lui dit -il ; et voilà l'état où tu as réduit mon malheureux cheval ! Descends , si tu as de l'honneur, et nous verrons si le hasard te servira aussi bien qu'il t'a servi ce matin. En vain Bliombéris voulut lui èxpliquer sa méprise ; en vain Perceval , qui connoissoit ce guerrier , voulut retenir sa fureur; rien ne fut capable de l'appaiser. H força Bliombéris de commencer à pied un des plus terribles combats qu'il eût livrés.
Ce chevalier étoit le vaillant Gau- ▼ain , un des héros de là table ronde.
Le jeune Clodion l'avoit renversé le matin ; et Gauvaih , irrité de sa défaite, combattoit avec unê rage qui eût été funeste à tout autre que Bliombéris.
Celui-ci faisoit tomber sur Gauvaiii une grêle de coups , et n'en paroit pas
56 ILIO MB à R I S,
moins beaucoup de ceux que Gauvaî»
lui portoit. Le combat duroit depuis une heure : les armes des deux chevaliers étoient déjà teintes de leur sang.; Jeurs forces commençoient à ne plus servir leur courage, lorsque, d'un mutuel accord, ils se demandèrent quelques instants de repos. Assis tous deux sur le gazon qu'ils venoient de baigner de leur sang, ces deux braves guerriers , sans crainte, sans méfiance, se parlèrent avectlouceur, en attendant le moment de s'égorger. Bliombéris profita de ce repos pour raconter à Gauvain la cause de son erreur : celui-ci, que plusieurs blessures avoient rendu plus attentif, écouta Bliombéris, et lui demanda pardon de sa méprise. Les deux ennemis s'embrassèrent, et firent d'autant plus sagement, que le prix de la victoire n'existoit déjà plus : le cheval de Gauvain rendoit les
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\ derniers soupirs. Bliombéris continua i sa rou te à pied , ainsi que le brave Gau- ( vain ; et sans quitter Blanchefleur et son chevalier, ils arrivèrent tous en- ! semble à Cramalot.
, Notre héros fut présenté au grand
Artus par son ami Perceval. Témoin des actions de Bliombéris , il le fit connoître aux chevaliers de la table ronde , comme un jeune héros digne de devenir un jour leur frère. Lancelot, Tristan , le roi Carados , tous les chevaliers de la cour d'Angleterre, Tac cueillirent avec amitié : le monarque le combla de caresses , et voulut en vain le retenir quelque temps. Le premier soin de Bliombéris avoit été de demander des nouvelles de son pere ; Gauvain seul avoit pu lui en apprendre : Gauvain avoit rencontré Palamede sur la route d'Orcanie. Bliombéris seroit parti sur lt • champ pour TOrcanie ; mais il étoit
58 BLIOMBERIS,
forcé d'attendre son cheval , son chef Ébene, et il se repentait déjà de l'avoir confié à l'imprudent Clodion.
Il avoit raison de s'en repentir : les huit jours expirés , Clodion ne parut point. Bliombéris , au désespoir , vouloit aller à pied au château de Brunor ; mais le désir de voir son pere l'appel- ^loiten Orcanie. Perceval raconta ses chagrins au grand Artus ; et ce monarque, pour satisfaire l'impatience d'un fils si tendre, lui donna un de ses plus beaux coursiers. Bliombéris , après avôir remercié le roi , prit sur-le-champ la route 'd'Orcanie, suivi de Blanchefleur et de son cher Perceval.
Après deux jours de marche , ils s'égarèrent dans des montagnes , et marchèrent long- temps sans rencontrer personne qui pût les remettre dans leur chemin. Tout-à-coup une femme éplorée vint se jetter à genoux devant eux :
NOUVELLE FRANÇOISE. 5p
Àh ! bravés chevaliers, s'écria- t- elle, venez sauver la plus malheureuse et la plus tendre des amantes : ma maîtresse va périr dans les flammes, si votre valeur ne la délivre. Nos deux héros impatients pressent la dame de les conduire: ils arrivent à un château dont le pont étoit levé. Une fumée épaisse et des tourbillons de flamme se fai-, soient voir au -'dessus des remparts :
Perceval et Bliombéris craignirent d'ê-.
tre arrivés trop tard. Ils sonnent du cor avec violence ; le pont se baisse ; et nos paladins voient paroître deux chevaliers, dont l'un étoit couvert d'armes noires, et l'autre d'armes dorées.
Etrangers, leur dit le chevalier noir, ne venez point troubler un supplice juste, et laissez-nous punir des coupables. Us peuvent l'être * reprit le Gai- , lois ; dans ce cas mon épée servira mal mon courage: mais ils peuvent être.
6û BLlOMBhlS,
innocents , et alors elle punira des barbares. A peine ces mot» sont prononcés, que Perceval est aux mains avec le chevalier noir, et Biiombéris se précipite sur celui qui portoit des armes dorées.
Comme ils alloient s'atteindre de leurs lances ; le cheval de l'adversaire de Biiombéris fait un écart qui empêche son maître de toucher notre héros.
En vain le chevalier furieux lui fait sentir l'aiguillon ; le cheval résiste, se cabre , jette son cavalier loin de lui , et court en sautant auprès de Biiombéris.
Celui-ci surpris regarde ce bel animal qui caracole autour de' lui, hennit enle regardant, et vient lui mouiller les pieds de son écume. Biiombéris jette un cri en reconnoissant Ebene : il se précipite à terre, court à ce beau coursier , le caresse, le baise ; et l'aimable Ébene semble partager sa joit. Lt chc-
NOUVELLE FRANÇOISE. 6l
valier aux armes dorées profite du moment; il se relevé, et s'avance » Tépée à la main, pour frapper BHontbéris par derrière. Ebene Tappercoit, et attend que le traître soit à portée ; alors il lui détache de toute sa force ses de ux pieds contre la poitrine, le renverse, le foule; et, malgré les cris de Bliombéris , il lui passe vingt fois sur le corps.
Pendant ce temps, Perceval s'étoit défait de son ennemi : Bliombéris, vainqueur sans avoir combattu , monte sur Ébene, et court avec le Gallois délivrer la malheureuse victime. Quelle est sa surprise en reconnaissant Clodion et Céline enchaînés, et prêts à être jettés dans le bûcher l Ces amants imprudents avoient été surpris par Brunor et Danaiu , qui avoient ordonné leur supplice. Mais Danain venoit d'être immolé par Perceval; et Brunor, moulu par le charmant Ébene,pouvoit à peiiw
respirer. Bliombéris le fit porter dans son château , remit Céline dans les mainS dé dedion^ fit rendre à ce prince ses armes,- et lui donna lè cheval d'Artus. Clôdion embrassa mille fois ses chers libérateurs , leur jura de ne jamais oublier leurs bienfaits ; et pressé de quitter un pays où il lui étoit arrivé tant d'infortunes , il courut s'embar-.
quer sur-le-champ , et arriva heureusement à Tournai avec la belle Céline.
Bliomfrérïs reprit la route d'Orcanie ; maisil n'y trouva point Palamcde:
le sort sembloit toujours l'éloigner de ce héros. Jamais il ne put le rencontrer, peridantdix-huit mois employés à parcourir l'Angleterre. Dans ces voyages, Bliombéris fit des actions dignes d'une éternelle mémoire : par- tout il délivroit les prisonniers , prenoit des châteaux, assommoit des géants, désarconnoit des chevaliers, et sauvoit.
NO U VEi/L'E ..F* ÀNÇÔISË.* '65
l'honneur des pucelies. Perceval , enchanté de son vaillant ami , l'aimoit comme le frère le plus tendre : Bîanchejleur auroit donné toitf ce qu'elle possédait , hors son amant , pour unir Biiombéris et Féiicie ; et comme elle savoit les conditions auxquelles cette princesse seroit mariée, la charmante Blanchefleur tenoit un.registre exact de toutes les actièns de nptre héros, pour pouvoir en rendre compte à Phajramond. Elle avoit déjà fait un état de quarante-deux châteaux pris, vingt r trois géants tués , onze chevaliers vaincus, et. soixante -trois pucelies délivrées : encore avoit-elle la modestie de ne pas se comprendre dans le nom?
bre. •
Biiombéris , que la gloire ne consoloit point de nepas retrouver son pere, retournoit à la cour d' Artus , lorsqu'ea traversant la forêt de Brocéliande, U
arriva à ce même perron de Merlin où Bianchefleur avoit été poursuivie par Bréhus. Auprès de ce perron nos voyageurs apperçurent un grand chevalier couvert d'armes noires , couché sur le bord de la fontaine de Merlin , et profondément endormi. La chaleur lui avoit fait ôterson casque, et son visage sembloit annoncer que les chagrins Tavoient plus vieilli <jue les années. Sa lance et son bouclier étaient auprès de lui ; sur ce bouclier étoit peinte une couronne de cyprès , avec ces mots :
Jb n'en veux point d'autre. Perceval ne reconnut pas les traits de ce chevalier; et désirant vivement de le connoître , il fit du bruit pour le réveiller.
L'inconnu ouvrit à peine les yeux, que; reprenant ses armes , il s'élance sur un superbe coursier qui étoit auprès de lui; et, sans dire un mot à Perceval, il met la lance en arrêt, et vient au ga*
NOUVELLE FRANÇOIiï.' 65
lop sur lui. Le fier Gallois court à sa rencontre : mais , quelque terrible que soit le coup qu'il porte à l'inconnu , ce coup ne Tébranle seulement pas ; au lieu que le magnanime Perceval vuide les arçons pour la première fois de sa vie. Bliombéris veut venger sori frère d'armes ; et jugeant de la force de son ennemi par ce qu'il vient de fajre, il s'affermit sur ses étriers , serre sa lance de toute sa force, et vole à la rencontre de l'inconnu. Vaines précautions !
celui- ci' reçoit le coup de lance sur son bouclier; et renversant le vaillant Bliombéris , il le jette sur le gazon à côté de son frère d'armes. Après cette .double victoire, l'inconnu court après les chevaux des vaincus, qui s'étoient échappés ; il les ramené à leurs maîtres, salue Blanchefleur avec autant -de politesse que de grâce, s'éloigne au galop sans dire un seul mot, et bientôt on le perd de vue. 6.
66 BLIOMB^RIS,
Nos héros , tous deux par terre, se regard oient, et ne savoient que penser. Blanchefleur , qui d'abord avoit craint que leur chûte ne les eût blessés, n'eut bientôt plus d'inquiétude; et voyant qu'ils remontoient tristement à cheval sans se parler; elle fit un éclat de rire qui pensa fâcher Perceval. Jamais de sa vie ce fier Gallois n'avoit été désarçonné ; c'était la première fois que Bliombéris rétoit aussi: ils ne doutèrent point que ce ne fût quelque lutin qui avoit pris la figure d'un chevalier pour les vaincre; et Ce qui le leur fit penser , c'est q»e l'aventure leur arrivoitprès delà fontaine de Merlin, lieu célèbre pour les enchantements. Consolés par cette idée, nos paladins continuèrent leur route vers Cramalot, où Perceval vouloit faire recevoir son ami chevalier de la table ronde.
NOUVELLE FRANÇOISE. 6j
Le compte qu'il rendit à Artus des actions de Bliombéris engagea ce monarque à lui accorder ce qu'il desiroit.
La seule aventure dont Perceval ne parla pas fut celle de la fontaine de Merlin ; et tous les chevaliers de là cour d'Angleterre donnèrent leur suffrage au nouveau frère qu'on leur présentait. La belle Genièvre , la tendre Yseult, étaient trop liées avec Blanchefleur pour refuser leur voix au chevalier qu'elle protégeoit. Bliombéris fut donc admis d'une voix unanime à cette fameuse table ronde, dont tous les chevaliers étaient si braves et si galants. Tant d'honneurs ne lui faisoient pas oublier sa Félicie; il y pensoit sans cesse, et calculoit avec transport que les deux ans d'épreuve alloient expirer dans un mois.
Peu de jours avant son départ pour la France , le roi Artus étant à table
68 bli-omb£ris, avec ses dames et ses paladins, on vit entrer un chevalier dont la bonne mine inspiroit du respect. Son bouclier sans devise annonçoit qu'il vouloit être inconnu ; la visière de son casque étoh baissée : il s'approche fièrement d'Arrus ; et le saluant avec grâce et noblesse : Puissant roi, lui dit -il, j'ai traversé les mers sur le bruit de ta renommée. Le désir de te voir , de voir la belle Genièvre, m'amène d'un pays éloigné , et je n'ai pas regret à mon voyage. Il me reste un Vœu à remplir ; c'est de me battre à outrance avec le plus vaillant de tes chevaliers.
A ces mots, Lancelot , Tristan, Perceval , Gauvain , Bliombéris , Arrodian, se lèvent; et regardant de côté le téméraire étranger, ils demandent tous l'honneur d'éprouver leurs armes contre les siennes. Artus, content de leur impatience , se retourne vers l'in-
çonnu : Seigneur chevalier , lui dit-il , vous n'avez qu'à choisir parmi ces guerriers. L'inconnu demande un casque, il y jette les noms de tous ces chevaliers, et, après avoir agité le casque, il en tire lui-même le nom de Bliombéris. A peine l'a-t-il nommé, que, le regardant fixement , il paraît mécontent du sort , et va cependant se préparer au combat. Bliombéris , piqué de Pair de mépris qu'a eu l'inconnu en lisant son nom , fier d'être chargé de l'honneur dé la table ronde , embrasse son cher Perceval, baise la main du roi Artus, et se fait amener Ébene.
Toutes les dames , tous les chevaliers, se rendent au lieu du combat; Artus lui-même donne le signal, et les barrières s'ouvrent.
D'un côté paraît le chevalier inconnu ; ses armes bronzées contrastent parfaitement avec son cheval plus
70 B LifO M B £ R I S,
blanc que la neige. De l'autre c6té l s'avance Bliombéris monté sur le bel
Ebene : son air est assuré , mais modeste. Les deux chevaliers courent l'un sur l'autre , et brisent leurs lances sans s'ébranler. Le terrible cimeterre brille déjà dans leurs mains ; mille coups font jaillir le feu de leurs casques et de leurs boucliers. Surpris tous deux de tant de résistance, la colère se joint à la valeur. Impatients de terminer ce combat , ils se saisissent par le milieu du corps , et se tiennent étroitement embrassés. Ils font des efforts pour se renverser ; leurs chevaux se dérobent sous eux, et les deux paladins tombentensemble, mais tombent debout et sans se quitter. Pied contre pied, poitrine contre poitrine, leurs armes crientsousles efforts qu'ils font; les secousses violentes qu'ils se donnent semblent mutuellement les ra£
ir o u v s l-l è à n*ç bPs e. 71 fermir; leurs forces sont si égalés, que leur combat a l'air d'un repos ; et léur résistance réciproque les fait paroître immobiles. Bliombéris , en serrant son ennemi, distingua une fleur de lis gravée sur sa cuirasse : ceUe marque lui suffit pour cormoître celùi qu'il combattoit. Grand Pharairiond, lui dit-il , je me reconnois vaincu ; et; 's'il le faut, i jfe vais tomber sur le sable : mais laisse&moi la gloire de tous avoir résisté.
C'est aujourd'hui le plus beau jour de ma vie , et ma défaite m'est plus glorieuse que toutes mes victoires. Pharamond lui répondit, en lui serrant La main : J'exige de vous le secret ; je veux partir sans être connu; et satisfait de m'ôtre éprouvé contre le plus vaillant des chevaliers d'Arcus, je n'oublierai jamais ni votre valeur ni votre courtoisie : changeons d'épée; Bliombéris fléchit un genou devant le roi de
f% B L tO H 8 & R I S ,
France : celui-ci r embrasse , lui donne son épée , prend la sienne ; et remontant sur son cheval blanc , il sort de la lice, et disparpît, ,
Quel fut ^étonneraient du roi Artus et de sa cour, lorsqu'ils virent la fin d'un combat qui faisoit craindre la mort des deux chevaliers. Bliombéris , fidèle à sa promesse , ne confia qu'au seul Percevalquel étoit celui qu'il avoir Combattu; mais tout le monde le devina, et le modeste Bliombéris ne sa-, voit comment se dérober aux louanges de toute la cour.
Les deux, ans d'épreuve expiroient:
notre héros, désespérant de trouver son pere, prit congé du grand Artus, et se mit en route pour aller disputer Félicie. Le fidèle Perceval et l'aimable Blanchefleur ne voulurent pas le quitter; ils passèrent tous trois la mer, et prirent le chemin de Tournai.
Qui pourroit peindre tous les sentiments qui agitent Bliombéris? Chaque pas qu'il fait le rapproche de Félicie, chaque instant qui s'écoule avance l'instant de la revoir. Cent fois le jour , son imagination lui peint ce fortuné moment ; il en jouit avant d'y être; et, tout entier à sa rêverie , il ne parle que pour engager BlanchefleuretPerceval à presser leurs coursiers. Ces deux amants respectoient son impatience ; et le bel Ebene , qui sembloit.
toujours deviner les désirs de son maître, n'avoit jamais marché si vite.
Bliombéris étoit vivement inquiet du premier moment où il verroit la princesse : il avoit peur de n'être pas maître de lui. Si Félicie , disoit - il , partage mon émotion, nous nous perdrons infailliblement. Perceval se creusoit la tête pour prévenir ce malheur j
74 BLIOMBERIS,
mais tous les moyens qu'il trouvoit éloient impossibles ou dangereux.
Heureusement Blanchefleur les aida :
l'imagination d'une femme tendre est plus fertile que le génie de tous les enchanteurs réunis. Il faut, dit-elle à l'amoureux Bliombéris, que vous écriviez à Félicie ; je lui porterai moi-même la lettre, et vous irez attendre la réponse dans la forêt des tourterelles. Cet avis est suivi; Bliombéris écrit à la princesse : Blanchefleur et Perceval en trent dans Tournai avec la lettre ; et Bliombéris gagne la forêt.
Avec quel plaisir, avec quel attendrissement ne revit -il pas cette allée où il avoit eu le bonheur d'être blessé par le sanglier ! De douces larmes couloient de ses yeux en reconnoissant des lieux si chers. Il retrouva sur l'écorce de quelques arbres le mot tou-
NOUVELLE FRANÇOISE. j5
jours que sa main y avoit gravé. Rien n'est changé , disoit-il; tout est encore comme je l'ai laissé. Ah! Félicie, êtes -vous toujours la môme? votre cœur.... t'adore toujours, s'écria Félicie qui arrivoit dans ce moment. A peine Blanchefleur lui avoit remis la lettre, qu'elle étoit partie pour la foret. Elle vole , elle se précipite dans les bras de Bliombéris : ils veulent se parler ; des sanglots redoublés leur coupent la parole ; ils s'embrassent , ils pleurent; leurs lèvres brûlantes recueillent ces larmes, et l'ivresse du bonheur leur laisse à peine la faculté de le sentir.
Au bout de quelques instants Bliombéris et Félicie se racontèrent tout ce qui leur étoit arrivé. Ce récit fut souvent interrompu, et les deux amants ne purent le finir, parceque la prin-
JÔ BLIOMBÊRIS,
cesse étoit obligée de retourner au parlais. Pour éviter tout soupçon, Bliombéiis convint de n'entrer que le lendemain dans Tournai ; et il passa la nuit sur ce gazon où il avoit jadis délivré la tourterelle.
Cependant les chevaliers arrivoient de toutes parts pour disputer la main de la princesse : la ville de Tournai pouvoir à peine les contenir. Bliombêris alla descendre au palais du roi , et se présenta à son lever avec la foule des paladins. 11 n'avoit eu garde d'oublier la brillante épée qu'il tenoit do la maindePharamond. Le monarque la reconnut, et combla de caresses Bliombéris. Ce jeune guerrier se rendit chez la reine , qui le reçut avec bonté ; et passant ensuite dans l'appartement de Félicie, au moment où elle recevQÛ tous les seigneurs delà cour,
cette princesse ne put s'empôcher de rougir en lui disant qu'il y avoit bien long- temps qu'on né l'avoit vu.
Tout étoit prêt pour le tournoi dont la princesse étoit le prix. Déjà un magnifique trône est élevé pour Pharamond et Rosemonde. Clodion et la belle Céline sont à leurs pieds : Félicie, parée de tous les diamants de la couronne, et plus brillante que sa parure, est à côté de la reine ; le cirque est rempli de gradins couverts de ric hes tapis ; toutes les dames, tous les seigneurs de la cour remplissent ces gradins ; une foule immense de peuple est au bas, et Ton voit au milieu du cirque une trentaine de chevaliers quiprétendoient à la main de la princesse.
Avant de commencer le tournoi , le roi avoit décidé que Ton feroit l'examen des actions de chaque prétendant, 7>
78 BLIOMBÊRIS,
et qu'il ne serok permis qu'aux plus illustres de combattre. Telle étoit la bonne foi de ces heureux temps ; Eharamond ne demandait à chaque chevalier d'autre garant de sa gloire que son propre récit ; et la franchise de ces paladins ne se seroit pas démentie, même pour obtenir la princesse. Chacun rendit compte au roi avec modestie et vérité de ce qu'il avoit fait. Lorsque le tour de Bliombcris fut arrivé, il détacha son épée; et la présentant au monarque : Voilà , dit-il , grand roi , le seul titre qui me rend digne de disputer la princesse. Cette épée m'a été donnée par le plus vaillant chevalier du monde , comme un gage de son estime. Mes autres actions ne sont rien , et je les ai oubliées depuis celle qui m'a valu cette épée. Je vous entends, lui répond Pharamond en souriant ; com-
D,g,tized by G00gle
battez , soyez vainqueur, et ma fille est à vous. Quelle fut la joie de Bliombéris ! il embrasse les genoux du roi, baise le bas de la robe de la belle Rosemonde, serre contre son sein Clodion et Perceval ; et, animé par un coup-d'ceil de la princesse, il s'élance sur Ebene, d'un air qui annonçoit déjà la victoire.
Des trente prétendants à la princesse, onze avoient été jugés dignes de combattre : Bliombéris étoitle douzième. Pour être déclaré vainqueur, il falloit renverser ses onze rivaux, et tenir tète pendant tout le jour à tout chevalier qui demanderoit le combat.
Rien n'étonne ces vaillants guerriers ; ils soiit déjà sur leurs coursiers, déjà leurs bras nerveux agitent leurs lanc es brillantes : .on n'attend plus que le signal.
fto ILIOMBhlS,
Les trompettes sonnent ; Bliombéris part comme un trait, et renverse au milieu de la carrière le rival qui couroit contre lui. Un autre se présente , et Bliombéris lui fait vuider les arçons.
Un troisième a le même sort. Bliombéris étoit le dieu Mars. Le bel Ébene , plus fier , plus ardent que jamais , sembloit jetter du feu par les yeux et par les naseaux, et hennissoit à chaque victoire. Félicie tremblante suivoit des yeux son amant : elle ne respiroit pas jusqu'au moment où Bliombéris renversoit son adversaire ; alors elle reprenoit haleine, et le plus bel incarnat se répandoit sur ses joues. Pharamond voyoit avec plaisir que la victoire couronnoit Bliombéris ; Ciodion applaudissoit de toutes ses forces ; Perceval juroit desebattre contre celui qui vaincroit Bliombéris ; et, malgré les repré-
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NOUVELLE FRANÇOISE. Si
sentatiôns de tous ceux qui l'entouroient, Bianchefleur crioit chaque fois:
Courage , Bliombéris !
Ce vaillant guerrier se surpasse luimême ; et , sans briser sa lance, il a déjà renversé ses onzerivaux. Les acclamations le déclarent vainqueur. Pharamond le prend parla main, et le conduit à Félicie. Cette princesse faisoifc des efforts pour dissimuler sa joie.
Bliombéris est à ses pieds : il va recevoir le prix de son courage, lorsqu'un chevalier inconnu demande le combat. Bliombéris , irrité de voir son bonheur troublé par un concurrent qu'il n'attendoit pas, quitte la main de la princesse; et reprenant sa lance avec fureur : Qu'il paroisse, s'écria- 1- il , qu'il vienne, ce nouveau rival ! Ce rival parut : et que devint Bliombéris en reconnaissant le chevalier à la cou-
Si BLIOMBhlS,
ronne de cyprès, qui avoit triomphé de lui et de Perceval à la fontaine de Merlin ? Son courage fut prêt à l'abandonner ; une sueur froide coule par tout son corps. Allons, dit-il, il faut savoir mourir, même à l'instant d'être heureux. Le chevalier des cyprès s'avance ; il salue le roi et les princesses avec grâce ; et faisant caracoler son cheval, il glace d'effroi la tendre Félicie.
Perceval , qui l'a reconnu , s'élance dans l'arène, et veut combattre à la place de son ami ; il prétend avoir à venger une injure particulière: mais les juges du camp s'y opposent, et le fier Gallois est obligé d'aller se rasseoir, en menaçant des yeux le chevalier de* cyprès. La princesse tremblante n'ose regarder c e dernier combat : un silen ce morne règne dans l'assemblée , et l'on
ized by G00gle
n'entend qu'en frémissant le son triste et aigu de la fatale trompette. Bliombéris regarde Félicie , se recommande à elle, serre fortement Ebene, et vole à son ennemi.
La rencontre de deux nuages chargés de tonnerre et poussés par des ven ts contraires ne fait pas un bruit plus affreux. Les deux chevaliers tombent sur la croupe de leurs chevaux, qui sont eux-mêmes renversés : mais, se débarrassant des étriers , ils se rejoignent le cimeterre à la main , et commencent un nouveau combat qui fait frémir les plus hardis des spectateurs. Félicie , que je vous plains ! vous sentez tous les coups que l'on porte à votre amant , et votre cœur n'a point de cuirasse. Ce tendre cœur est déchiré par chaque coup d'épée que Bliombéris reçoit sur ses armes. Pcrceval furieux ne se con-
84 BLIOMBéllIS,
tient déjà plus ; il veut aller prendre la place de son ami. Pharamond et Blanchefleur peuvent à peine le retenir : ils lui font remarquer que Bliombéris n'a pas encore le moindre désavantage. Ce héros se défend avec la même vigueur qu'il est attaqué. Déjà cette fatale couronne de cyprès est effacée ; chaque coup de Bliombéris fait voler une pièce de l'armure de son adversaire ; chaque coup de son ennemi fracasse celle de Bliombéris. Le sang ne coulç pas encore ; mais il va bientôt couler : Bliombéris , le vaillant Bliombéris , chancelé ; un coup d'épée brise son casque , et laisse sa tête désarmée :
il la couvre de son bouclier ; mais bientôt il tombe un genou à terre , et se défend encore avec intrépidité. Félicie est évanouie ; Blanchefleur jette des cris affreux ; et Perceval , Tépée à la
main , s'élance entre les combattants.
Barbare , dit-il à l'inconnu , c'est à moi qu'il faut adresser tes coups ; je suis ton ennemi, je te défie , je t'abhorre ; je te regarde comme le plus lâche des hommes si tu poursuis l'avantage que le hasard te donne sur Bliombéris Bliombéris ! s'écria l'inconnu, Bliombéris ! Ô ciel !.. et c'est mon fils que j'allois immoler ! A ces mots , il jette son épéc et son casque ; et tendant ses bras tremblants à Bliombéris : Mon fils , mon cher fils , viens embrasser Palamede ! Bliombéris se précipite dans son sein ; Palamede le presse contre son cœur, le baigne de ses larmes : Ah!
mon fils , dit-il avec des sanglots , mon enfant, mon cher enfant, c'est toi que mon épée frappoit ! . . toi . . . pour qui seul je supporte la vie ! . . Guerriers , s'écrie-t-il en regardant tous les spec-
86 BLIOMBÉRIS
tateurs, voilà mon vainqueur, je lui rends les armes ; mon fils me surpasse , mon fils est un héros. Ces paroles sont entendues ; le cirque retentit d'applaudissements.
Palamede vient présenter son fils à Pharamond , qui voulut finir cette heureuse journée par l'hymen de Félicie et de Bliombéris.
Palamede , Perceval et Blanchefleur ne quittèrent plus ces tendres amants ; et leur union , en les rendant heureux , fit le bonheur de toute la cour de Pharamond.
La langue allemande est trop difficile; / presque aucun François ne l'apprend :
et c'est dommage ; nous y perdons du plaisir , les Allemands y perdent de la gloire. Si nous pouvions lire en original leurs bons auteurs , nous serions enchantés de cette simplicité, de cette douceur qui caractérisent leurs ouvrages. Ils connoissent la nature , et surtout la nature champêtre, mieux que, nous ; ils l'aiment bien davantage , et la peignent avec des couleurs plus vraies, tes simples traductions de Gessner sont au-dessus de toutes nos pastorales : on ne quitte jamais la mort d'Abcl , les idylles , Daphnis , sans se trou-
ver plus patient plus tendre , plus doux , plus vertueux enfin , qu'avant la lecture. Par-tout c'est de la morale pure et facile , et de la vertu qui rend heureux. Si j'étois curé de village , je lirais à mon prône les ouvrages de Gcssner ; et je suis bien sûr que tous mes paysans deviendroient honnêtes gens , toutes mes paroissiennes chastes, et que personne ne dormiroit au sermon.
En attendant, je fais des contes ; et en voici un que je tiens d'un petit S uisse de treize ans , qui avoit long- temps gardé les vaches de M. Gessner.
Dans un village du maregraviat de Bareith , en Franconie , vivoit un laboureur nommé Pierre. Il possédoit la plus'bclle ferme du pays , et c'étoit sa moindre richesse. Trois filles et trois garçons , qu'il avoit eus de sa femme
Thérèse, étoient mariés, avoient dos enfants , et habitoient tous dans sa maison. Pierre, âgé de quatré- vingts ans , Thérèse de soixante et dix-huit , étoient servis , aimés et respectés par cette nombreuse famille, qui n'étoit occupée que de prolonger leur vieillesse.
Comme ils avoient été sobres et laborieux pendant toute leur vie, nulle infirmité ne les tourmentoit dans leurs vieux ans : contents d'eux-mêmes , s'aimant toujours , heureux et fiers de leur famille , ils remercioient Dieu , et bénissoient leurs enfants.
Un soir , après avoir passé la journée à faire la moisson , le bon Pierre, Thérèse et sa famille , assis sur des gerbes , se reposoient devant leur porte.
Ils admiroient le spectacle de ces belles nuits d'été que ne connoissent point les habitants des villes. Voyez , disoit le, vieillard, comme ce beau ciel est
Digitize^by G00gle
parsemé d'étoiles brillantes, dont quelques unes , en se détachant , laissent après elles un chemin de feu. La lune „ cachéç derrière ces peupliers , nous donne une lumière pAle et tremblante , qui teint tous les objets d'un blanc uniforme. Le vent ne souffle plus ; les arbres tranquilles semblent respecter le sommeil des oiseaux qui sont dans leurs nids : la linotte et la fauvette dortnentla tctcsousleuraile : le ramier repose avec sa compagne ? au milieu des petits qui n'ont encore d'autres plumes que celles de leur mere. Ce profond silence n'est troublé que par un cri plaintif et lointain , qui vient frapper nos oreilles à intervalles égaux ; c'est le hibou , inia^e du méchant : il veille quand les autres reposent; il se plaint sans cesse, et craint la lumière du jour* Ù mes enfants ! soyez toujours bons r •t vous serez toujours heureux. Depui*
NOUVELLE ALLEMANDE. Çl
soixante ans, votre mere et moi nous jouissons d'une félicité tranquille .
puissiez- vous ne pas Tacheter aussi cher qu'elle nous coûta !
A ces mots, quelques larmes vinrent baigner les yeux du vieillard. Louison , une de ses petites-filles , qui n'avoit encore que sept ans , courut l'embrasser.
Mon grand -papa, lui dit-elle, vous nous faites tant de plaisir quand vous nous racontez , les soirs , quelque belle histoire ! jugez combien nous en aurions si vous vouliez nous dire la vôtre !
il n'est pas tard , la soirée est belle , et personne n'a envie de dormir. Toute la famille de Pierre lui fit les mêmes instances : on se mit en cercle autour de lui ; Louison alla s'asseoir à ses pieds , et recommanda le silence. Chaque niere prit sur ses genoux l'enfant dont les cris auroient pu distraire l'attention ; tout le monde écouta ; et le bon
vieillard , caressant d'une main Loinson , et tenant de l'autre la main de Thérèse , commença son histoire.
Il y a bien long-temps que j'avois dixhuit ans , et Thérèse en avoicseize. Elle étoit hlle unique d'Aimar , le plus riche fermier du pays. J'étois le paysan le plus pauvre du village : je ne m'apperçus de ma pauvreté qu'en devenant amoureux de Thérèse.
Je fis tous mes efforts pour éteindre une passion qui devoit me rendre malheureux. J'étois bien sûr que mon peu.
de fortune seroit un obstacle éternel pour obtenir Thérèse, et que je devois renoncer à elle, ou songer aux moyens dem'enrichir. Mais , pour m'enrichir, il falloit quitter le village où demeuroit Thérèse : cet effort étoit au-dessus de moi; j'aimai mieux aller me présenter corn me' valet de ferme chez le pere de Thérèse.
Je fus reçu. Vous jugez avec quel courage je travaillois. Je devinsbientôt l'ami d'Aimar ; je le devins encore plus vite de sa fille. Vous tous, mes enfants, qui vous êtes mariés par amour, vous savez bien comme Ton se plaît, comme l'on se cherche, commel'on se trouve, quand une fois le cœur s'est donné.
Thérèse m'aimoit autant qu'elle étoit aimée. Je ne songeois à rien qu'à Thérèse ; je vivois auprès d'elle ; je la voyois tous les jours : je ne pensois plus que ce bonheur pouvoit finir.
Je fus bientôt détrompé. Un paysan d'un village voisin fit demander Thérèse à son père. Aimar alla visiter les blés de celui qui s'ofïroit pour son gendre : d'après cet examen , il déc ida que c'étoit l'homme qu'il falloit à sa fille.
Le mariage fut arrêté.
Nous eûmes beau pleurer , nos larmes ne servoient de rien. L'inflexible
Aimar fit entendre à Thérèse que sa tristesse lui déplaisoit : il falluf encore se contraindre.
Le jour fatal approchoit: tout espoir nous étoit ôté ; Thérèse alloit devenir la femme d'un hommequ'ellehaïssoit.
Elle étoit sûre d'en mourir ; j'étois certain de ne pas lui survivre : nous prîmes le seul parti qui nous restoit ; nous nous enfuîmes : et le ciel nous punit.
Thérèse et moi quittâmes le village au milieu de la nuit : elle étoit montée sur un petit cheval qu'un de ses oncles -iui avoit donné; j'avois décidé qu'elle pouvoit emmener ce cheval qui n'appartenoit pas à son pere. Un petit paquet de ses hardes et des miennes étoit dans un bissac : quelques provisions , très peu d'argent, fruit de ses épargnes»
voilà ce qu'emportoit Thérèse. Moi » je n'a vois rien voulu prendre , tant il est vrai que la jeunesse se fait des ver*
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tus à son gré : j'enlevois une fille à son pere , et je me serois fait un scrupule de rien emporter de chez lui.
Nous marchâmes toute la nuit: au point du jour nous étions sur la frontière de Bohême, hors de crainte d'ôtre rejoints. Nous nous arrêtâmes dans un vallon , au bord d'un de ces petits ruisseaux que les amoureux aiment tant à trouver. Thérèse descendit de cheval , s'assit avec moi sur le gazon; et nous fîmes un repas frugal , mais dé- i licieux. Ce repas fini , nous nous occupâmes de ce que nous allions devenir.
Après un long entretien, après avoir compté plus de vingt fois notre argent, et estimé le cheval à sa plus haute valeur, nous trouvions toujours que toutes nos richesses ne valoient pas vingt ducats. Vingt ducats ne font pas vivre long- temps. Nous décidâmes qu'il fal-
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loit d'abord gagner une grande ville pour y être moins découverts si Ton nous poursuivoit, et pour nous marier le plus promptement possible. Après cette sage résolution nous prîmes la route d'Égra.
En arrivant nous courûmes à l'église ; un prêtre nous maria : nous lui donnâmes la moitié de notre petit trésor ; jamais argent ne fut dépensé de si bon cœur. Il nous sembloit que toutes nos peines étoient finies , que nous n'avions plus rien à craindre : tout alla bien pendant huit jours.
Au bout de ce temps le petit cheval étoit vendu ; au bout d'un mois nous n'avions plus rien. Que Elire? que devenir ? Je ne savois rien que les travaux rustiques; et les habitants des grandes villes font si peu de cas de l'art qui les nourrit ! Thérèse n'éroit guère plus habile que moi; elle souffr oit, elle trem-
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bloit pour l'avenir, et nous nous cachions mutuellement nos peines : supplice cent fois plus affreux que les peines mêmes. Enfin , n'ayant plus de ressource, je m'engageai dans le régiment de cavalerie qui étoit en garnison à Égra. Le prix de mon engagement fut donné à Thérèse, qui le reçut en pleurant*.
Ma paie me suffisoit pour vivre ; les petits ouvrages que faisoit Thérèse, car l'indigence Tavoit instruite , lui donnoient le moyen de faire aller notre petit ménage. Un enfant vint resserrer nos nœuds : c'étoit toi, ma chère Gertrude ; nous te regardâmes , Thérèse et moi , comme devant faire le bonheur de nos vieux jours. A chaque entant que le ciel nous a donné, nous avons dit la même chose; et jamais nous ne nous sommes trompés. Je te
mis en nourrice, parceque ma femme ne put te nourrir: elle en fut désolée; elle passoit les jours auprès de ton berceau, tandis que, par mon exactitude à mes devoirs , je tâchois d'acquérir l'estime et Pamitié de mes chefs.
Frédéric , mon capitaine , n'avoit que vingt ans : il se distinguoitde tous les autres officiers par sa douceur et par sa figure. Il m'avoit pris en affection ; je lui racontai mon aventure : il vit Thérèse, et notre sort l'intéressa.
Il nous promettoit tous les jours de faire des démarches auprès d'Aimar ; et comme je dépendois absolument de lui, j'avois sa parole qu'il me rendroit ma liberté aussitôt qu'il auroit appaisé mon beau-pere. Frédéric avoit déjà écrit à notre village, sans recevoir de réponse.
Le temps s'écouloit : mon jeune ca-
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pitaine ne paroissoit pas se refroidir.
Thérèse cependant devenoit chaque jour plus triste. Lorsque je lui en demandois le motif, elle me parlait de son pere ; et détournoit la conversation. J'étois loin de soupçonner que Frédéric étoitia cause deson cha-grin.
Ce jeune homme, ardent comme on Test à son âge , avoit vu Thérèse comme je la voyois ; sa vertu étoit plus foible que- sa passion. Il connoissofc nos malheurs ; il savait le besoin que nous avions de lui : il osa expliquer à Thérèse quel prix il vouloit de sa protection. Ma femme fut indignée, et le lui témoigna : mais connoissant mon caractère violent et jaloux , elle me déroboit ce fatal secret ; elle résistoit à Frédéric sans me le dire , tandis que , trop crédule, je lui vantois tous les jours la généreuse amitié du capitaine.
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Un jour qu'après avoir descendu le piquet je regaguois la maison où demeuroit ma femme, j'apperçus devant moi, jugez de ma surprise, Aimar.
Te voilà donc, s'écria-t-il , ravisseur !
rends-moi ma fille; rends-moi le bonheur que tu m'as enlevé pour prix de l'amitié que je t'avois marquée. Je tombai à genoux devant Aimar; j'essuyai le premier moment de sa colère; je Tappaisai par mes pleurs : il consentit à m'écouter. Je n'entrepris point de me justifier : Le mal est fait, lui dis-je; Thérèse est à moi ; elle est ma femme.
Ma vie est dans vos mains, punissezmoi; mais épargnez votre enfant, votre fille unique ; ne déshonorez» pas son époux ; ne la faites pas mourir de douleur : oubliez -moi pour ne vous souvenir que d'elle. En disant ces mots v au lieu de le conduire chez Thérèse x
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je le conduisois vers l'endroit où Ton te nourrissoit, ma fille : Venez, ajoutai-je , venez voir quelqu'un dont il faut aussi que vous ayez pitié.
Tu étois dans ton berceau, Gertrude ; tu 'dormois ; tan visage blanc et vermeil peignoit l'innocence et la santé. Aimar te regarde , ses yeux se mouillent. Je te prends dans mes bras , je te présente à lui : Voilà encore votre fille, lui dis -je. Tu te réveillas à mon mouvement; et, comme si le ciel favoit inspirée, loin de te plaindre tu te mis à sourire; et, tendant tes deux petits bras vers le vieux Aimar, tu saisis ses cheveux blancs que tu serrois dans tes doigts en rapprochant son visage du tien. Le vieillard te couvrit de baisers , me pressa contre sa poitrine ; et l'emportant avec lui : Allons trouver ma ûlle ; viens , mon 61s , s'écria-t-il 9*
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en me tendant la main. Vous devez, penser, mes enfants, avec quelle joie je le conduisis à notre maison.
Pendant le chemin, je craignis que la vue de son pere ne fît du mal à Thérèse. Dans le dessein de la prévenir , je cours devant Aimar ; je monte , j'ou»
vre la porte, et je vois Frédéric aux genoux de Thérèse qui étoit obligée d'employer la force pour sedérober à ses transports. A peine ce spectacle avoit frappé mes yeux, que mon épée étoit dans le sein de Frédéric. 11 tombe baigné dans son sang , il s'écrie : on accourt; la garde arrive, mon épée fumoit encore; on me saisit, et le malheureux Aimar arrive avec la foule pour voir son gendre chargé de fers.
Je l'embrassai , je lui recommandai mon enfant et ma femme qui étoit sans connoissauce : je t'embrassai aussi ,
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ma chère Gertrude, et je suivis mes camarades, qui me conduisirent dans un cachot.
J'y fus deux jours^t trois nuits, dans l'état que vous pouvefc imaginer. J'ignorois tout ce qui se passoit ; j'ignorois le sort de Thérèse : je ne voyois personne que mon sinistre geôlier, qui répondoit à toutes mes questions en réassurant que je ne pouvois demeurer long- temps sans être condamné.
Le troisième jour, les portes s'ouvrent ; on me dit de sortir; un détachement m'attendoit : on m'entoure; je marche ; on me conduit à la place d'armes. Je vois de loin le régiment assemblé, et j'apperçois l'affreux instrument de mon supplice. L'idée que j'étoisau comble de mes m a ifx me rendit les forces que j'avois perdues : je doublai le pas par un mouvement con-
vulsif ; ma langue prononooit malgré moi le nom de Thérèse ; je la c herchois des yeux , je me plaignois de ne pas la trouver : j'arrive enfin.
On me lit ma sentence ; on me livre à celui qui devoit l'exécuter. Je ix'attendois plus que le coup mortel , lorsque des cris perçants suspendent mon supplice. Je regarde , je vois un spec tre à demi nu /pâle, sanglant, faisant des efforts pour percer la troupe armée qui m'environnoit : c'étoit Frédéric. Mes amis , crioit-il , c'est moi qui suis coupable, c'est moi qui mérite la mort.
Mes amis, grâce pour l'innocent : j'ai voulu séduire sa femme , il m'en a puni ; il a été juste : vous êtes des barbares, si vous osez attenter à ses jours.
Le chef du régiment court à Frédéric ; il veut le calmer : il lui montre la loi qui me condamne pour avoir porté la maia
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sur mon officier. Je ne Tétois plus, s'écrie Frédéric ; je lui avois rendu sa liberté : voilà son congé signé de la veille ; il n'est pas soumis à votre justice. Les chefs étonnés s'assemblent ; Frédéric et l'humanité défendent mes droits ; je suis reconduit en prison :
Frédéric écrit au ministre ; il s'accuse lui-même; il demande ma grâce, et l'obtient.
Aimar, Thérèse et moi, nous allâmes nous jetter aux pieds de ce libérateur. Il confirma le don qu'il m'avoit fait de ma liberté ; il voulut y joindre des bienfaits, que nous n'acceptâmes point. Nous revînmes dans ce village, où la mort d 1 Aimar m'a laissé maître de ses biens, et où nous finirons nos jours , Thérèse et moi , dans la paix et au milieu de vous.
Tous les enfants de Pierre s'étaient
pressés autour de lui pendant son récit.
Il ne parloit plus , qu'ils écoutoient encore ; et leurs pleurs coûtaient le long de leurs joues. Consolez -vous, leur dit le bon vieillard ; le ciel m'a récompensé de toutes mes peines par l'amour que vous avez pour moi. En disant ces mots , il les embrassa ; Louison le baisa deux fois , et toute la famille alla se coucher.