‹ Les Six Nouvelles de M. de FlorianChapitre 3 sur 8 · CÉLESTINE · texte numérisé non relu

CÉLESTINE

Les Espagnols ont été nos maîtres en littérature : nous les avons passés depuis; mais il ne faut pas oublier qu'ils nous guidèrent. Ils avoient un théâtre et de bons poètes long- temps avant nous : Lope deVéga, Garcilasso, Michel de Cervantes, écrivoient avant la naissance de Rotrou et de Corneille.

Don Quichotte avoit déjà valu à la littérature espagnole une gloire dont elle a paru se contenter, puisqu'elle ne s'est pas souciée d'aller au -delà. Leur langue étoit universellement répandue : presque tous les académiciens dont le cardinal de Richelieu composa l'académie Françoise savoient l'espagnol, et traduisoient ou imitoient les

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auteurs de cette nation. Tous les romans, toutes les comédies de ce temps peignoient les mœurs de l'Espagne. En effet , ces mœurs étoient favorables à la scène: les aventures singulières, les quiproquo, les déguisements, les duels, qui remplissent tous leurs livres, déplaisent quelquefois, mais n'ennuient guère : la curiosité fait toujours achever l'ouvrage, ce qui n'arrive pas toujours avec des auteurs plus raisonnables. D'ailleurs cette galan terie maure, miléc à la vivacité, à la noblesse du caractère castillan, fait de tous les vrais Espagnols autant de héros ; et l'on sait que les Espagnoles sont les amantes les plus passionnées.

Comment se fait-il donç que ce peuple , qui a de la valeur , de l'esprit , ùne patience à toute épreuve, un superbe royaume , les Philippines , les mines du Pôtose, la moitié de l'Amérique, et des

Bourbons, ne soit pas le plus puissant peuple de l'Europe? 11 y auroit là- dessus beaucoup de choses à dire, que je ne dirai point, pour trois raisons. La première, c'est qu'elles seroient inutiles : la seconde, c'est que je dé pi airois peut-être à alguno FAMILIAR DEL santo officio ; eh ! que Dieu m'en préserve ! la troisième , c'est que j'ai une nouvelle à raconter.

Çélestine à dix-sept ans étoit la beauté de Grenade. Orpheline et héritière d'une fortune immense , elle vivoitsous la tutele d'un vieux oncle dur et avare: ce t oncle s'appelloit Alonze. IL étoit occupé toute la journée à compter ses ducats , et toute la nuit à faire taire les sérénades que l'on venoir don»

ner à Célestine. Le dessein d' Alonze étoit de marier cette riche héritière avec don Henriqueson fils , qui étudioit

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depuis dix ans à l'université de Sala-»

manque , et commençoit à expliquer Cornélius Népos assez passablement.

Presque tous les cavaliers de Grenade étoient amoureux de Célestine :

ils ne pouvoient la voir qu'à la messe , et tous les jours l'église où elle alknt ctoit remplie des jeunes gens les plus aimables et les mieux faits. Parmi eux se distinguoit donPedre. Capitaine de cavalerie à vingt ans , peu riche, mais d'une grande maison , beau , doux , spirituel et très tendre , il s'attiroit les yeux de toutes les dames de Grenade , et il ne regardoit que Célestine. Celleci, qui s'en étoit apperçue, commençoit à regarder aussi don Pedre^

Ils passèrent ainsi deux mois sans oser se parler , et ne s'en disant pas moins beaucoup de choses. Au bout de ce temps don Pedre trouva le moyen de faire parvenir à sa maîtresse une

lettre -qui lui apprenoit tout ce qu'elle savoit déjà. La sévère Célestine eut à peine lu cette lettre, qu'elle la fit reporter à don Pedre avec beaucoup de dignité : mais comme Célestine avoit une mémoire fort heureuse , elle retint la lettre par cœur , et fut en état d'y répondre très en détail huit jours après.

Nos deux amants s'aimoient et s'écrivoient : don Pedre vouioit davantage. Il sollicitoit depuis long-temps la I permission de venir causer à la jalousie de Célestine. Tel est l'usage d'Espagne, où les fenêtres servent bien plus pour la nuit que pour le jour : là se donnent tous lesrendez-vous. Al'heure où la rue doit être déserte , l'amant s'enveloppe dans son manteau , s'arme de son épée , et marche , en invoquant l'Amour et la Nuit, vers une jalousie basse , grillée du côté de la rue, et fermée en dedans par des v<*

iii cUestine, lets. Bientôt les volets s*ouvrent doucement ; la charmante Espagnole paroît, et demande en tremblant si personne n'est dans la rue : son amant transporté de joie la rassure ; on se parle à voix basse , on s'interrompt , on se dit cent fois la même chose : les serments volent à travers les grilles ; les baisers y passent à moitié : l'amant maudit les barreaux ; la maîtresse leur rend grâces : le jour approche , il faut se séparer; on est encore une heure à se dire adieu , et Ton se quitte sans avoir parlé d'une infinité de choses intéressantes que Ton avoit à se dire.

La jalousie de Célestine étoit au rezde-chaussée , et dannoit sur une petite place mal bâtie , déserte , et habitée seulement par les plus pauvres du peuple. La vieille nourrice de don Pedre y occupoit une misérable chambre vis- Vvis la fenêtre de Célestine. Pedre va

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trouver sa nourrice : Ma bonne mere , lui dit-il , j'ai souffert trop long-temps que vous Rissiez si mal logée j cet oubli est coupable de ma part, et je veux le réparer en vous donnant un appartement chez moi : venez l'occuper , et abandonnez celui-ci à ma disposition.

La bonne femme , attendrie jusqu'aux larmes , refuse long-temps ; mais pressée de manière à ne pouvoir résister , elle accepte l'échange en baisant les mains de son pieux nourrisson.

Jamais roi ne prit possession d'un palais avec autant de joie qu'en ressentit don Pedre en s'établissant dans la chambre desa nourrice. Dès que le soir fut venu , Célestine parut à la jalousie ; elle promit d'y venir tous les deux jours , et tint parole tous les jours. Ces doux entretiens achevèrent d'enflammer ces tendres amants : bientôt toutes * les heures de la nuit furent employées

à se parler , et toutes les heu res du jour à s'écrire. Enfin , ils en étoient tous deux à ce point, d'ivresse, de bonheur et de tourments , dernier période de l'amour , quand le fils d'Alonze, Henriquc , le futur époux de Célestine , arriva de Salamanque , apportant pour sa prétendue une déclaration d'amour en latin que son régent lui avoit faite.

On tint conseil à la jalousie ; mais pendant ce temps le vieux tuteur faisoit dresser le contrat de mariage , et le jour étoit fixé pour marier Célestine et Henrique. Tout le monde sait bien qu'en pareille circonstance il n'y a d'autre parti à prendre que de s'enfuir en Portugal. C'est à quoi on se décida.

11 fut arrêté qu'en arrivant à Lisbonne les deux amants commenceroient par se marier , et plaideroient ensuite avec le tuteur. Célestine devoit se munir d'une cassette de pierreries que sa

mere lui avoit laissée : cette cassette valoit beaucoup d'argent , et devoit faire vivre les époux jusques au gain du procès. Jamais dessein ne fut combiné avec tant de prudence.

Il ne s'agissoit plus que de pouvoir s'échapper ; et pour cela il falloit s'emparer de la clef de la jalousie. Célestiné en vint à bout. Aussitôt il fut arrêté que le lendemain , à onze heures du soir sonnantes , Pedre , après avoir disposé des chevaux hors de la ville , viendroit chercher Célestiné qui descendroitpar la fenêtre , et qu'ils fuiroient tous deux vers le Portugal.

Don Pedre employa toute la journée aux apprêts de son départ ; Célestiné , de son côté , arrangea et dérangea vingt fois la petite cassette qui devoit les suivre : elle eut grand soin d'y serrer une fort belle émeraude que »on amant lui avoit donnée. Célestiné

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et la cassette étoient prêtes à huit heures du soir ; et il n'en étoit pas dix que don Pedre, dont la voiture étoit toute prête sur la route d'Andalousie , gagnoit en palpitant de joie la petite place.

Sur le point d'y arriver, il entend appeller ausecours, etvoitdeux hommes attaqués par cinq spadassins qui, armés d'épées et de bâtons , s'en servoient alternativement contre eux. Le brave Pedre oublie tout pour se jetter sur les agresseurs : il en blesse deux , et fait fuir les trois autres. Quelle est sa surprise en reconnoissant dans ceux qu'il a délivrés le tuteur Alonze et son fils Henrique ! Les jeunes cavaliers de la ville , amoureux de Célestine , et sachant qu'Henrique alloit l'épouser, avoient eu l'indignité de faire insulter leur rival par des spadassins, espèce de scélérats trop commune en Espagne ;

et , sans la valeur de don Pedre, le vieux avare et le jeune écolier auroient en de la peine à se tirer de leurs mains.

Pedre cherchoit à se dérober à leurs remercîments ; mais Henrique , qui se piquoit d'avoir appris la politesse à Salamanque , juroit qu'il ne le quitteroit pas de toute la nuit. Pedre au désespoir avoit déjà entendu sonner onze heures. Hélas ! il ne savoit pas le malheur qui lui étoit arrivé.

Un des spadassins qu'il avoit mis en fuite avoit passé , le nez dans son manteau , près de la jalousie de Célestine. Il faisoit une nuit très obscure :

la malheureuse amante, qui avoit ouvert la fenêtre , et qui attendoit don Pedre , crut le voir en appercevant le spadassin. Elle lui tend la main avec un soupir d'impatience et de joie ; et lui présentant la cassette : Preneanos diamants , lui dit- elle , tandis que je vais

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descendre. Au mot de diamants le spadassin s'arrête, saisit la cassette sans répondre un seul mot ; et tandis que Cèles tine est occupée à descendre , il s'enfuit précipitamment.

Jugez de la surprise de Cèles tine T lorsque , seule dans la rue , elle regarde autour d'elle , et ne voit plus celui qu'elle avoil pris pour don Pedre.

Elle croit d'abord qu'il s'est éloigné pour ne pas donner des soupçons ; elle marche, elle se hâte, le cherche des yeux, l'appelle à voix basse : ellen'apperçoit rien , et personne ne répond.

La frayeur la saisit : elle ne sait plus ce qu'elle doit faire. Retournera ■ t - elle dans sa maison? Sortira -t- elle de la ville pour aller trouver les chevaux et les gens de don Pedre qui l'attendent?

Elle balance , elle frémit , et marche toujours. Bientôt elle s'égare dans, les rues: la solitude r l'obscurité, tout re-

NOUVELLE ESPAGNOLE. lift

double ses alarmes. Enfin elle rencontre un homme, et lui demande en tremblant si elle est loin de la porte de la ville : cet homme la lui indique. Célestine respire ; elle avance avec plus de courage , sort de Grenade, et ne trouve personne. Elle n'ose encore accuser son amant ; elle espère toujours qu'il est plus loin : elle s'engage dans le chemin , tremble à chaque buisson , appelle à chaque pas don Pedre ; et plus elle marche, plus elle s'égare : c'étoit le côté opposé à la route de Portugal.

Cependant don Pedre n'avoit pu se débarrasser du reconnoissant Henrique et de son pere. Sans vouloir le quitter d'un pas , ils le forcèrent de venir avec eux dans leur maison. Pedre , comptant bien que Célestine ailoit apprendre en le voyant la cause de son retard, se résigne aies suivre. Ils arrivent : Alonze vole à la chambre de sa

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pupille pour l'instruire du péril qu'il a couru ; il l'appelle , on ne répond point : il entre, la jalousie est ouverte.

Ses cris font venir les valets ; l'alarme est dans la maison : Célestine s'est échappée. Pedre, au désespoir, veut sur-le-champ courir après elle : Henrique, en le remerciant de l'intérêt qu'il prend à son malheur , veut l'accompagner par -tout. Mais pour être plus sûrs de la retrouver , Pedre exige qu'il aille d'un côté pendant qu'il ira de l'autre. Il court rejoindre ses gens ; et ne doutant pas que Célestine ne soit sur la route de Portugal , il creye ses chevaux en s'éloignant d'elle, tandis qu'Henrique galope vers les Alpuxares, chemin que Célestine avoit pris.

La triste Célestine suivoit la route des Alpuxares, demandant son cher don Pedre à tous les objets que la nuit lui laissoit distinguer. Elle entendit

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derrière elle un bruit de chevaux : sa première pensée fut que c'étoit don Pedre ; la seconde , que ce pouvoient être des voyageurs ou des brigands : elle sort du chemin toute tremblante, et se cache derrière des broussailles. Bientôt elle voit passer Henrique suivi de plusieurs valets : elle frémit à cette vue; etdepeurde retomber au pouvoir d'Alonze , si elle suit la grande route , elle s'en détourne et s'enfonce dans les bois.

Les Alpuxares sont une chaîne de montagnes qui va depuis Grenade jusqu'à la Méditerranée : elles ne sont habitées que par des pâtres et des laboureurs. Un sol aride et pierreux, des chênes verds épars çà et là , des torrents , des cascades bruyantes , et quelques chèvres suspendues à la cime des rochers , sont les seuls objets qui se présentent à Célestine aux premiers

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rayons du jour. Epuisée de lassitude et de douleur , les pieds déchirés par les cailloux, elle s'arrête sous un roc , au travers duquel fil troit une eau limpide.

Le silence de cette grotte , le paysage agreste qui l'environnoit, le bruit sourd et lointain de plusieurs cascades , le murmure de cette eau qui tomboit goutte à goutte dans le bassin qu'elle s'étoit creusé, tout sembioit se réunir pour faire mieux sentir à Cèles tin e qu'elle étoit seule au milieu d'un désert , abandonnée de toute la nature.

Couchée au bord de cette eau, où ses larmes tombaient par intervalles, songeant aux malheurs qui la imenaç oient r mais songeant sur- tout à don. Pedre , elle Tse flajtoit encore de le retrouver un jour. Ce n'est pas lui , disok-elle , que j'ai vu fuir avec mes diamants ; en vain j'ai cru le reconnoître. Comment est- il possible que mon cœur ne m'ait

pas avertie ! Il me cherche , j'en suis sûre; il pleure loin de moi, et je vais mou ri f loin de lui.

Comme elle disoit ces mots , elle entendit au bas de la grotte le son d'une -flûte champêtre : elle écoute , et bientôt une voix douce, mais sans culture , chante sur un air rustique ces paroles :

Plaisir d'amour ne dure qu'un moment; Chagrin d'amour dure toute la vie.

J'ai tout quitté pour l'ingrate Silvie :

Elle me quitte , et prend un autre amant.

Plaisir d'amour ne dure qu'un moment; Chagrin d'amour dure toute la vie.

Tant que cette eau coulera doucement

Vers le ruisseau qui borde la prairie ,

Je t'aimerai , me répétait Silvie :

L'eau coule encore ; elle a changé pourtant.

Plaisir d'amour ne duie qu'un moment ; Chagrin d'amour dure toute la vie.

Qui le sait mieux que moi ! s'écria Célestine en sortant de la grotte pour parler à celui qui chantoit. C'étoit un jeune chevrier, assis au pied d'un saule , et regardant avec des yeux mouillés de pleurs l'eau qui serpentoit sur les cailloux : dans ses mains étoit une flûte, à ses côtés un bâton d'épine et un petit paquet de hardes enveloppées dans une peau de chèvre. Berger , lui dit Célestine, on vous a sans doute abandonné ; ayez pitié d'une étrangère que l'on abandonne aussi , et enseignez-moi dans ces montagnes un village, une habitation, où je puisse trouver, non du repos, mais du pain. Hélas ! madame , lui répondit le chevrier, je voudrois pouvoirvous conduire jusqu'au village de Gadara , situé derrière ces roches : mais vous n'exigerez pas que j'y retourne , quand vous saurez que ma maîtresse doit épouser aujour-

tThui même mon rival. Je vais quitter ces montagnes pour n'y revenir de ma vie ; et je n'emporte que ma flûte , un habit dans ce paquet, et le souvenir du bien que j'ai perdu. Ce peu de mots fit naître plusieurs idées à Célestine :

Mon ami, dit -elle au chevrier, vous n'avez point d'argent , et il vous en faudra quand vous serez sorti de ce pays :

j'ai quelques pièces d'or que je vais partager avec vous , si vous voulez me donner l'habit renfermé dans ce paquet. Le chevrier accepte l'offre : Célestine lui donne une douzaine de ducats; et, après s'être fait instruire du sentier qui m en oit à Gadara, elle dit adieu au chevrier, et rentre dans la grotte pour s'habiller en berger.

Elle en sortit avec 4a veste de peau de chamois, tailladée en bleu céleste, la panetière , le chapeau orné de rubaps , et plus belle dans cet équipage 1 1.

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qu'elle ne l'avoit jamais été couverte de pierreries. Elle prend le chemin du village, arrive; et, s 1 arrêtant sur la grande place, elle demande aux paysans si quelqu'un d'eux^n'a pas besoin d'un valet de ferme. On l'environne , on la regarde : les jeunes filles sur-tout considèrent ses beaux cheveux blonds qui flottent sur ses épaules, ses yeux doux et brillants , quoiqu'un peu abattus : sa taille svelte , sa démarche , tout les surprend et les ravit. Personne ne peutdeviner d'où vient un si beau jeune homme. L'un pense que c'est un grand seigneur déguisé; un autre, que c'est un prince amoureux de quelque bergère; et lemagister, qui étoit le poète du lieu , assure que c'est Apollon réduit une seconde fois à venir garder les troupeaux.

Cé'estine , qui prit le nom de Mar célio , ne fut pas long- temps à trouver

un maître. Ce fut le vieux alcade du village, regardé comme le plus honnête homme du pays. Ce bon laboureur, caries alcades ne sont pas autre chose , se sentit bientôt la plus tendre amitié pour Célestine. A peine lalaissat-il un mois ji la garde de son troupeau:

il lui donna l'emploi de veiller sur sa maison ; et Marcélio .s'en acquittoit avec tant de douceur et de fidélité, que le maître et les valets s'en louoient également. Au bout de six mois T l'alcade, qui avoit plus de quatre-vingts ans, laissa l'entière disposition de son bien à son cher Marcélio : il alla même jusqu'à le consulter sur toutes les causes qu'on lui portoit à juger ; et jamais l'alcade n'avoitété si juste que depuis qu'il étoit guidé par Marcélio. Marcélio étoit l'exemple et l'amour du village ; ça douceur, ses grâces, sa sagesse lui gagnoient tous les cœurs. Voyez , di-

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soient toutes les mères à leurs fils; voyez ce beau Marcélio : il est toujoui s avec son maître ; il s'occupe sans cessé de rendre heureuse sa vieillesse, et ne -quitte pas ses devoirs , comme vous , -pour courir après les bergères.

Deux ans se passèrent ainsi. Célesîine, songeant toujours à don Pedre, avoit secrètement envoyé un berger dont elle étoit sûre s'informer à Grenade de son aman t , d' Alonze et d'Henrique. Le berger lui avoit rapporté que le vieux Alonze étoit mort, qu'Henrique étoit marié, et quedepuis deux ans Pedre n'avoit paru dans le pays. Célestine n'espéroit plus le revoir; et, heureuse <3e passer ses jours au village , au sein de la paix et de l'amitié, elle tâchoit d'accoutumer son cœur à ne vivre que de ce dernier sentiment % quând le vieux alcade, son maître > tomba dangereusement malade. Mar-

eélio Lui rendit les soins du fils le plus tendre, et le bon vieillard le traita comme un père reconnoissant : il mourut en laissant tout son bien au fidèle Marcélio. Ce testament ne consola pas l'héritier*

Tout le village pleura son alcade :

après lui avoir rendu les honneurs fur nebres, avec plus de larmes que de pompe , on s'assembla pour élire son successeur. En Espagne, certains villages ont le droit de nommer leur alcade ; c'est-à-dire le magistrat qui jug»

leurs procès, prend connaissance des délits , fait arrêter les coupables , les interroge, et les livre ensuite aux justices supérieures , qui d'ordinaire confirment les sentences de ces paysans magistrats : car les bonnes loix sont tour j ours d'accord avec la simple raison.

Le village assemblé élut tout d'une iroix celui que le dernier alcade senv

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bloit avoir désigné pour successeur.

Les vieillards , suivis de tous les jeunes gens, vinrent en cérémonie porter à Marcélio la marque de sa dignité : c'était une baguette blanche. Célestine l'accepta ; et , touchée jusqu'aux larmes des témoignages d'affection que lui donnoient ces bonnes gens, elle ré-f solut de consacrer à leur bonheur une vie destinée d'abord à l'amour.

Tandis que le nouvel alcade s'occupe des devoirs de son état, rappel-

I ons-nous le malheureux don Pedre, que nous avons laissé galopant sur la route de Portugal, et s'éloignant toujours de celle qu'il espéroit rencontrer.

Il alla jusqu'à Lisbonne, sans apprendre aucune nouvelle de Célestine.

II revient sur ses pas , cherche de nouveau dans tous les lieux où il a cherché, retourne à Lisbonne, et ri* est pas

NOUVELLE ESPAGNOLS. l3l

plus heureux. Après six mois de soin»

et de peines inutiles, s'étant assuré que sa chère Célestine n'atfoit pas reparu à Grenade, il s'imagina qu'elle étoit peut • être à Séville , où elle avoit des parents, il court à Séville : les parents de Célestine venoient de partir avec la flotte du Mexique. Pedre ne doute pas que sa maîtresse ne soit au Mexique :

il s'embarque sur le dernier vaisseau qui restoit à partir , arrive à Mexico , trouve les pareqts de Célestine, mais ne trouve point celle qu'il cherchent.

Il revient en Espagne : son vaisseau battu de la tempête fait naufrage sur les côtes de Grenade. Don Pedre se sauve à la nage avec quelques passagers ; ils abordent, pénètrent dans les monta' gnes pour demander du secours, et le hasard ou l'amour les conduit à Gadara.

Don Pedre et ses compagnons d'in-

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fortune entrent dans la première hôtellerie : ils se félicitent d'avoir échappé au danger ; et tandis qu'on les questionne sur leur malheur , un des passa* gers prend querelle avec un soldat du vaisseau , pour une cassette que le soldat avoit sauvée , et que le passager prétendoit lui appartenir. DonPedre, qui veut appaiser la dispute, fait dé»

clarer au passager ce que contient la cassette, et va l'ouvrir, pour s'assurer qu'il a dit vrai. Que devient -il en reconnoissant les pierreries de Cèles* tine , et parmi elles l'émeraude qu'il lui avoit donnée? Il demeure un instant immobile , examine plus attentivement les bijoux; et fixant le maître de la cassette avec des yeux pleins de fureur : D'où vous viennent ces pierreries? lui dit-il d'une voix terrible.

Que vous importe? répond fièrement le passager; il suffit qu'elles m'appar-

tiennent. Il veut alors les arracher à Don Pedre : mais celui-ci , ne se possédant plus, le repousse, met l'épée à la main; et attaquant le passager :

Traître, lui dit- il, tu confesseras ton crime, ou tu périras sur l'heure. En disant ces mots, il pousse son ennemi qui se défend avec valeur , mais qui tombe bientôt percé d'un coup mortel. Tout le mor.de accourt à ce spectacle : on environne Don Pedre , on le saisit, on le traîne au cachot; et le maître de l'hôtellerie envoie sa femme chercher le curé pour assister le mourant , tandis qu'il court lui-même chez l'alcade porter la cassette , et rendre compte de tout te qui vient d'arriver.

QuelLes furent la surprise, la joie, la frayeur de Célestine en reconnoissant ses diamants , et en apprenant l'attentat du cavalier prisonnier! Surle-champ elle court à l'hôtellerie : le

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curé y étoit déjà; et le mourant, tou* ché de ses exhortations , déclara devant l'alcade que, deux ans auparavant, en passant la nuit dans une rue de Grenade, une femme, à une jalousie, lui avoit présenté la cassette, en lui disant de la garder tandis qu'elle alloit descendre; qu'il s'étoit enfui avec les bijoux, et qu'il demandoit pardon de ce vol à Dieu , et à la dame qu'il ne connoissoit point. Après ce récit, il expira, et Cèles tin e courut à la prison.

Comme son cœur palpitoit pendant le chemin ! Elle précipite ses pas : tout lui dit que c'est don Pedre qu'elle va revoir ; mais elle craint d'en être re* connue. Elle enfonce son chapeau sur ses yeux, s'enveloppe de son manteau ; et , précédée d'un greffier et du geôlier qui portoit une lumière , elle descend dans le cachot.

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A peine fut-elle au bas de l'escalier, qu'elle reconnut don Pedre. A cette rue , la joie lui ôte presque l'usage de ses sens : elle s'appuie contré le mur; sa tête tombe sur son épaule , et ses larmes coulent le long de ses joues.

Elle les essuie, reprend haleine, et, s'efforçant de parler avec assurance j elle approche du prisonnier : Étranger , lui dit-elle en déguisant sa voix et prenant de longs intervalles pour respirer , vous avez tué votre compagnon!... qui a pu vous porter... à une action si coupable ? Après ce peu de mots elle ne peut se soutenir, et s'assied sur une pierre en couvrant son visage de sa main. Alcade, lui répond don Pedre, je n'ai point fait un crime, c'était une justice : mais je demande la mort ; la mort seule peut finir de longs malheurs dont le scélérat que je

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viens d'immoler fut la première cause.

Condamnez-moi, je neveux pas me défendre; délivrez-moi d'une vietjuî m'est odieuse depuis que j'ai perdu le seul bien que je chérissois , depuis que je n'espere plus retrouver Il n'acheva pas , et ses lèvres murmurèrent tout bas Célestine.

Célestine tressaillit en entendant prononcer son nom : elle n'est plus maîtresse de son transport; elle se levé , et va pour se précipiter dans les bras de son amant. Mais la présence des témoins l'arrête; elle détourne les yeux , étouffe ses sanglots , et demande à rester seule avec le prisonnier : eRe est obéi e. Laissant alors couler ses larmes avec plus de liberté , elle s'avance vers don Pedre, le regarde, lui tend la main, et dit en sanglottant : Vous aimez donc' toujours celle qui ne vit que

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NOUVELLE ESPAGNOLE. ïSj

pour toi? A ce son de voix, à ces

paroles , Pedre levé la tête , et n'ose en croire ses yeux : ô ciel ! est-ce vous?

est-ce # ma Célestine, ou un ange du ciel qui prend sa figure?.... Ah ! c'est toi, je n'en doute, plus, s'écria-t-il en la serrant dans ses bras, en la baignant de ses larmes ; c'est mon épouse, mon amie : tous mes malheurs sont finis.

Non , lui dit Célestine après quelques moments de silence , tu es coupable d'un meurtre, et je ne puis briser tes fers : mais j'irai dès demain à la ville tout révéler au ju£e de qui nous dépendons , je lui découvrirai ma nais* sance , je lui raconterai nos malheurs ; et, s'il me refuse ta liberté, je reviendrai finir mes jours en prison.

Aussitôt Marcélio ordonne que don Pedre soit tiré du cachot souterrain pour en occuper un autre moins afc îa.

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freux : il pourvoit à ce qu'il ne puisse manquer de rien ; et le tendre alcade, plus tranquille, retourne chez lui disposer son voyage du lendemain^ L'événement le plus terrible l'empêcha de partir, v et hâta la liberté de don Pedre.

Quelques galères d'Alger, qui sui* voient depuis plusieurs jours le vaisseau de don Pedre , étoient arrivées sur la côte après son naufrage. Pour ne pas perdre leur course, elles résolurent de faire une descente pendant la nuit. Deux renégats qui connoissoient les lieux se. chargèrent de les conduire au village de Gadara , et ces malheureux ne les guidèrent que trop bien. Vers une heure du matin , temps de repos pour le laboureur, et de réveil pour le scélérat, on entend crier :

Aux armes ! aux armes ! les Turcs ont débarqué , ils massacrent nos habi-

tants , ils brûlent nos maisons! Ces tristes paroles , l'horreur de la nuit , les plaintes des mourants , jettent la consternation dans tous les cœurs. Les femmes tremblantes serrent leurs époux dans leurs bras; les vieillards vont se réfugier près de leurs fils. Dans un moment le village est en feu. C'est -alors qu'à la lueur des flammes ou voit briller les terribles cimeterres , et que l'on distingue les turbans blancs des infidèles. Ces barbares, le flambeau d'une main et la hache de l'autre, brisent, brûlent les portes des maisons , se précipitent à travers les débris fumants pour aller chercher des victimes ou des dépouilles , et reviennent couverts de sang et chargés de butin.

Les uns pénètrent dans l'asyle où deux jeunes époux , unis seulement dépuis le matin , viennent d'être con-

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duits par leur mere. Plus pressés d*ètre reconnoissants que'd'être heureux, tous deux , à genoux à côté l'un de l'autre, remercient le ciel d'avoir couronné leurs longues et chastes amours ; tous deux lui demandent le bonheur de l'objet aimé.... Un barbare ose porter ses mains sanglantes sur la timide épouse ; il fait enchaîner son malheureux amant, qu'il épargne par cruauté;et malgré ses cris et ses pleurs, il arrache, à ses yeux, le prix qui n'étoit dû qu'à lui.

D'autres, plus cruels peut -être, ront enlever l'enfant qui dort dans son berceau. La mere, au désespoir, furieuse, hors d'elle-même , le défend seule contre tous : rien ne l'étonné , rien ne l'épouvante ; elle brave , elle provoque la mort ; elle supplie , elle menace ; tandis que le tendre enfant déjà saisi par ces tigres , les baigne de

ses larmes , leur tend ses petits bras , et demande avec des cris que Ton ne tue pas sa mere.

Rien n'est sacre pour ces barbares : ils forcent les portes de la maison de Dieu , brisent les tabernacles, arrachent l'or qui couvroit les reliques, et foulent aux pieds les os des saints. Hélas! de quoi servent aux prêtres leur caractère sacré , aux vieillards leurs cheveux blancs , à la jeunesse ses grâces, aux enfants leur innocence? tout est poignardé ou enchaîné; et bientôt le village ne sera plus qu'un amas de pierres et de cadavres.

Aux premiers cris , au premier tumulte, l'alcade réveillé se levé, court à la prison, fait ouvrir les portes, et instruit don Pedre du danger. Le brave Pedre demande une épée pour lui , et un bouclier pour l'alcade. Il prend par

chESTINE,

la main Célestine , se fait jour à travers le tumulte, et arrive à la grande place.

Là , il s'adresse aux fuyards : Amis , s'écrie- t-il, vous êtes Espagnols, et vous fuyez ! vous fuyez en abandonnant vos femmes et vos enfants à la fureur des infidèles! Il les arrête, les range autour de lui, leur inspire son audace , et fond le sabre à la main sur un gros de Turcs qui s'avançoit : il les rompt, il les disperse : il crie victoire.

Les habitants reprennent courage ; ils viennent en foule se joindre à leurs compagnons. Pedre, sans quitter Célestine , et toujours occupé de lui faire un rempart de son corps, attaque les barbares , les effraie par ses cris , les terrasse par ses coups , immole tous ceux qui résistent, chasse le reste hors du village, reprend les dépouilles , les prisonniers , et quitte la poursuite des

NOUVELLE ESPAGNOLE. ifi

ennemis pour venir éteindre l'incendie.

Le jour commenç oit à naître, quand on vit arriver de la ville prochaine un corps de troupes averti trop tard de la descente des infidèles. Le gouverneur les conduisoit : il trouve don Pedre/ environné de femmes, d'enfants, de vieillards , qui baisoient ses mains en pleurant, et le remercioient de leur avoir rendu leur époux , leur pere , leur fils. L'alcade, auprès de don Pedre , jouissoit du plaisir si doux de voir aimer l'objet qu'on aime. Le gouverneur, informé des exploits de Pedre, le comble d'éloges et de caresses : mais Célestine demande qu'on l'écoute, et déclare au gouverneur, devant tout le village assemblé, son sexe, ses aventures , le meurtre qu'a commis don Pedre, et les motifs qui le rendent si

144 CÉLF.STIN E,

excusable. Tous les habitants atten* dris tombent aux pieds du gouverneur pour obtenir la grâce de celui qui les a sauvés. Cette grâce est accordée ; et l'heureux Pedre embrassoit à la fois Célestine , le gouverneur , et les principaux habitants , quand un des vieillards s'avan ce vers lui : Brave étranger, lui dit-il, vous êtes notre libérateur; mais vous nous enlevez notre alcade, et cette perte est peut-être plus grande que votre bienfait. Doublez nos biens au lieu de nous en ôter : restez dans ce village; daignez être notre alcade, notre maître, notre ami: honorez-nous en nous permettant de vous aimer à notre aise. Dans une grande ville le lâche et le méchant, qui ont le même rang que vous , se croirout vos égaux :

ici, chaque habitant vertueux vous regardera comme son pere. Après Dieu r

NOUVELLE ESPAGNOLE. l/fî

ce sera vous que nous honorerons le plus ; et tous les ans , à pareil jour , nos pères de famille viendront vous présenter leurs enfants, en leur disante Voilà celui qui a sauvé votre mere.

Pedre se jette au cou du vieillard qui lui parloit ainsi. Oui, mes enfants, oui, mes frères, je reste ici; je ne vivrai plus que pour Célestine et pour vous.

Mais mon épouse a des biens considérables à Grenade , notre digne gouverneur nous les fera rendre ; et ces biens seront employés à rebâtir les maisons brûlées par les infidèles. A cette seule condition j'accepte la place d'alcade : et quand je vous aurai consacré et nos richesses et ma vie, nous ne serons pas quittes ; vous m'avez sendu Célestine.

Tout le village embrassa les genoux de don Pedre. Le gouverneur se char* i3

I46 CKLESTINE.

gea de tout arranger selon ses desseins.

Deux jours après on célébra le mariage de Célestine et de son amant. Malgré les malheurs récents , les habitants leur firent des fêtes ; et les deux amants vécurent long- temps heureux, en rendant heureux tout le village.

SOPHRONIME,

I l faut être plus Grec que je ne le suis pour oser parler des Grecs : je me contente d'admirer leurs livres, que je ne lis pourtant que traduits. L'IKade, et sur- tout l'Odyssée, me transportent.

Je pleure toujours en relisant la scène d'Ulysse et d'Eumée, celle avec la fidèle Euriclée , la reconnoissance du roi d'Ithaque et de Pénélope. Comme il connoissoit la nature, celui qui n'a pas dédaigné de placer dans un poème épique Argus , ce bon vieux chien qu'on laissoit périr sur du fumier à la porte du palais, et qui meurt de joi* en revoyant son maître l

1 48 SOPHRONIME,

Les Grecs modernes ne font plus de si beaux contes ; et malheureusement la nouvelle suivante est l'ouvrage d'un Grec moderne.

Sophhonime naquit à Thebes :

son pere, d'une famille ancienne de Corinthe, étoit venu s'établir dans la capitale de la Réotie. Il y mourut; sa femme le suivit bientôt : Sophronime à douze ans se trouva sans parents > sans fortune et sans protecteur.

De tout ce qui lui manquoit, il ne regrettoit que son pere et sa mére. Le pauvre enfant alloit pleurer tous les jours sur leur tombe; il revenoit ensuite manger le pain que lui donnoil par charité un prêtre de Minerve.

Un jour que le malheureux orphelin s'etoit perdu dans la ville, il entradans l'attelier du fameux Praxitèle. U

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NOUVELLE GRECQUE. lty

est saisi d'un transport involontaire, à la vue de tant de chefs-d'œuvre : il regarde , il admire ; et s 1 adressant à Praxitèle avec cette hardiesse et ces grâces qui n'appartiennent qu'à l'enfance : Mon pere, lui dit -il, donnemoi un ciseau, et apprends- moi à devenir un grand homme comme toi, Praxitèle regarde ce bel enfant; il est étonné du feu qui brille dans ses yeux ; il l'embrasse avec tendresse : Oui , je serai ton maître , lui répond-il ; reste avec moi ; j'espere que tu me surpasseras. / Le jeune Sophronime , heureux et reconnoissant , ne quitta plus Praxitèle, et sentit bientôt se développer le grand talent qu'il avoit reçu de la nature : à dix- huit ans , il faisoit déjà des ouvrages que son maître auroit avoués.

l5o SOPHRONIME,

- Malheureusement, à cette époque, Praxitèle mourut , et laissa par son testament une somme assez considérable à son élevé favori. Sophronime fut inconsolable : le séjour de Thebes lui devirft odieux ; il quitta sa patrie , et employa le legs de son bienfaiteur à parcourir la Grèce.

Comme il portoit dans toutes les villes cet amour du beau , ce désir d'apprendre, qui l'avoient enflammé dès l'enfance, chaque jour le rendoit plus instruit, chaque chef-d'œuvre qu'il voyoit lui apprenoit quelque chose.

Le besoin de plaire acheva de polir son caractère et son esprit : plus modeste à mesure qu'il devenoit plus savant,pensant toujours à ce qui lui manquoit et jamais à ce qu'il avoit acquis , Sophronime à vingt ans fut le plus habile et le plus aimable des hommes.

NOUVELLE GRECQUE. l5l

Résolu de se fixer dans une grande ville, il choisit Milet, colonie grecque , sur la côte d'Ionie. Il y acheta une petite maison, des blocs de marbre , et fit des statues pour vivre.

La réputation, trop lente quelquefois à suivre le mérite, ne le fut pas pourSophronime. Ses ouvrages furent estimés ; Ton ne parla bientôt plus que de son talent. Le jeune Thébain , sans se laisser enivrer de ces éloges , redoubla d'efforts pour les mériter. Tranquille et solitaire dans son attelier, il consacroit sa journée au travail ; le soir il se reposoit en lisant Homère :

ce plaisir utile élevoit son ame, et fournissoit à son génie les idées du lendemain. Satisfait du jour passé , et prêt pour le jour à venir, il remercioit les dieux, et se livroit au sommeil.

, Ce bonheur ne dura pas ; le seul en*

l5l SOPHRONIME,

nemi qui puisse ôterle repos à la vertu ne laissa pas Sophronime en paix. Carite , fille d'Aristée premier magistrat de Milet, vint, avec son pere, visiter Tattelier du jeune Thébain.

Carite effaçoit toutes les beautés d'Ionie, et son ame étoit encore plus belle que son visage. Aristée son pere, le plus riche des Milésiens , s'étoit consacré tout entier à l'éducation de sa fille ; il n'eut pas de peine à lui faire aimer la vertu : ses trésors prodigués lui donnèrent tous les talents qui l'embellissent. Carite, avec seize ans, un esprit fin, une ame tendre, une figure charman te , pensoit comme Platon , et chantoit comme Orphée.

Sophronime, en la voyant, sentit un trouble, une émotion qui lui étoient inconnus. Il baissa les yeux , il balbutia. Aristée, attribuant son embarras

NOUVELLE GRECQUE. l53r

au respect, le rassura par des paroles pleines de bonté: Montrez-nous, lui dit-il , votre plus belle statue: tout le monde vante votre talent. Hélas ! répondit Sophronime, j'ai osé faire une Vénus, dont j'étois content jusqu'à ce jour; mais je vois bien qu'il faut la refaire. En disant ces mots, ildécouvroit sa Vénus, et jettoit un coup-d'œil timide sur Carite. Celle-ci, qui avoit Compris ses paroles, faisoit semblant de s'occuper de la statue, et pensoit au jeune sculpteur.

Aristée, après avoir admiré les ouvrages de Sophronime, sortit de l'attelier , et lui promit de venir le revoir.

Çarite , en le quittant , le salua d'un air gracieux: le pauvre Sophronime s'apperçut pour la première fois , quand elle fut partie, qu'il r es toit tout seul dans sa maison.

l54 SOPHRONIME,

Ce soir -là, il ne lut point Homère; il s'occupa de Carite. Le lendemain , au lieu de travailler, il courut toute la ville , dans l'espérance de revoir Carite. Il la revit; et, dès ce moment, plus de repos , plus d'étude ; les statues imparfaites restoient au fond de l'attelier : Apollon , Diane , Jupiter , n'étoient plus rien pour Sophronime.

Toujours songeant à Carite, il passoit sa vie dans les cirques, dans les lieux publics , dans les promenades. Quand il nel'avoit pas vue, il revenoit penser à elle ; quand il l'avoit apperçue, il revenoit s'occuper des moyens de la revoir.

Enfin, sa réputation, sa constance, son adresse lui ouvrirent la maison d' Aristée. Il s'entretint avec Carite ; il n'en fut que plus amoureux. Comment oser le lui dire? comment un sculpteur

sans fortune, sans parents, pouvoit-il prétendre au premier parti de la ville?

Tout, jusqu'à sa délicatesse, lui défendoit de parier. Carite étoitsi riche, qu'il n'étoit pas permis à un homme pauvre delà trouver belle. Sophronime savoit tout cela : il étoit sûr de se perdre en se déclarant; mais il falioit mourir, ou se déclarer. Il écrivit à Carite. Cette lettre si tendre , si soumise , si respectueuse, fut confiée à un esclave d' Aristée , à qui Sophronime donna tout ce qu'il avoir amassé du prix de ses statues. L'infidèle esclave , au lieu-de porter la lettre à Carite, courut la livrer à son pere.

Le vieux Aristée, indigné de l'audace, abusa , pour la première fois , du droit que lui donnoit sa charge : il supposa des crimes à Sophronime, l'accusa lui - môme dans le conseil , et le fit bannir de la ville.

l56 JOPHROUIME,

Le malheureux attendoit chaque jour, en tremblant, la réponse de l'esclave : il reçut Tordre de quitter Milet.

Il ne douta pas que Carite offensée n'eût elle-même sollicité cette vengeance: J'ai mérité mon sort, s'écriait -il ; mais je ne puis me repentir de l'avoir mérité, ô dieux ! rendez-la heureuse, et rassemblez sur ma tête tous les maux qui pourroient troubler sa vie. Sans murmurer de la rigueur de ses juges , il s'achemina tristement vers le port , et s'embarqua sur un vaisseau crétois. ,

Cependan t le pere de Carite crut devoir cacher à sa fille le véritable motif qui avoit fait bannir-Sophronime : Carite s'en douta ; elle avoit lu dans les yeux du Thébain tout ce qu'elle n'auroit osé lire dans sa lettre ; elle donna quelques pleurs au souvenir d' un hom-

NOUVELLE GRECQUE. lSj

me devenu malheureux pour l'avoir aimée. Mais Carite étoit bien jeune ; elle l'oublia bientôt : et Aristée, tranquille , ne songeoit plus qu'à marier sa fille, lorsqu'un événement extraordinaire répandit la consternation dans Milet.

Des pirates de Lemnos surprirent un quartier de la ville. Avant que les citoyens armés fussent accourus pour les chasser, ces barbares pillèrent le temple de Vénus , et enlevèrent jusqu'à la statue de la déesse. Cette statue étoit le palladium de Milet ; à sa possession étoit attachée la félicité des Milésiens.

> Le peuple consterné envoie des ambassadeurs à Delphes , pour consulter Apollon. L'oracle répond que Milet ne sera en sûreté que lorsqu'une nouvelle statue de Vénus , aussi belle que '4

l58 SOPHRONIME,

la déesse même , aura remplacé celle que Ton a perdue.

Sur-le-champ les Miiésiens font publier dans toute la Grèce que la plus belle fille de Milet et quatre talents d'pr seront la récompense du sculpteur qui remplira les conditions de l'oracle.

Plusieurs fameux artistes arrivent avec leurs ouvrages ; on les expose sur la place publique ; les magistrats , le peuple admirent : mais dès que la statue est posée sur l'autel , un pouvoir surnaturel la renverse. Les Miiésiens désespérés regrettent alors Sophronime ; ils demandent à grands cris que Ton s'occupe de le chercher.

Aristée lui-même est obligé de prendre des informations sur le vaisseau crétois où le malheureux banni s'étoit embarqué. L'on rapproche les époques, les jours; l'on envoie jusqu'en

NOUVELLE GRECQUE. l5$

Crète, et l'on apprend que ce vaisseau a péri avec tout son équipage à la hauteur de l'isle de Naxe.

Les Milésiens désolas s'en prennent à leur magistrat, et de son peu de vigilance, cause de l'invasion des barbares , et de la mort de Sophronime, qu'ir a voit fait bannir injustement. Le peuple passe bientôt du murmure à la révolte; il court à la maison d'Aristée, il l'entoure, il la force. Les larmes de Carite, ses eris, ses prières, ne peuven t sauver son père : Àristée est saisi , chargé de fers, et traîné dans un cachot. Le peuple décide qu'il n'en sortira que lorsque la statue de Vénus aura été remplacée.

Carite , au désespoir , veut aller ellem£me à Athènes, à Corinthe, ou à Thebes , chercher un artiste qui puisse délivrer son pere. Elle prend d'abord

l6o S0PHR0NIME,

des mesures pour adoucir sa prison?

un esclave sûr doit veiller à tous ses besoins. Carite, tranquille de ce côté, équipe un vaisseau , le charge de trésors, et part.

Les premiers jours de sa navigation furent heureux ; les vents sembloientla protéger : tout-à-coup un orage épouvantable détourne le vaisseau de sa route, et force le pilote de se réfugier dans une anse qui lui étoit inconnue.

A peine y est- il, que l'orage cesse : le soleil revient ; et Carite, invitée par la beauté du temps , veut descendre à terre , pour se reposer quelques heures de la fatigue de la mer. Elle est bientôt sur le rivage. Un doux sommeil, sur un lit de gazon, la délasse, et lui fait oublier pour un moment toutes ses peines. Ce sommeil ne fut pas long :

Carite s'éveille ; et voyant que ses es*

NOUVELLE GRECQUE. l6*I

claves dormoient encore, elle ne veur pas les troubler. Seule avec ses chagrins , elle se promené sur la rive ; et r désirant de connoître ces liêux inhabités , elle franchit les rochers qui mettoicnt à l'abri des flots l'intérieur de l'isle.

Elle apperçoit une vallée délicieuse, traversée par deux petits ruisseaux , et couverte d'arbres fruitiers : elle s'arrête pour contempler ce beau spectacle. La nature étoit alors dans les plus - beaux jours du printemps : tous les arbres sont fleuris ; les gouttes d'eau de l'orage passé pendent encore à l'extrémité de chaque fleur; et le soleil, en les frappant de ses rayons, parsemé les branches de pierres précieuses. Les papillons , heureux de revoir le beau temps, recommencent à vpler sur les primevères: des légions d'abeilles bour-

\Ô2 SOPHRONIME,

donnent au-dessus des arbres, et n'osent pas encore toucher aux (leurs , de jpeur de mouiller leurs ailes transparentes. Le rossignol et la fauvette, revenus de leur frayeur, font retentir l'écho de leur ramage, tandis que leurs femelles , plus tendres , et ne songeant qu'à l'amour, voltigent sur la prairie, essaient avec leur bec le foin encore trop verd pour elles ; et lorsqu'elles ont trouvé un brin d'herbe sec et flexible , pleines de joie , elles l'emportent à tire d'ailes au nid qu'elles ont commencé.

Carite admira ce spectacle , et soupira. Elle descendit dans le vallon ; et traversant la prairie, elle apperçut une petite cabane entourée de noyers verds. Un bosquet lui en déroboit l'entrée : elle pénètre dans ce bosquet ; elle entend le murmure d'un ruisseau qui serpentoit à ses pieds : bientôt les ac-

cents d'une lyre se mêlent à ce bruit si doux ; elle écoute : une voix gracieuse et tendre chante ces paroles :

J'ai payé cher ce court moment d'erreur Où j'ai cru que l'amour suffisoit pour lui plaire.

Je ressemble à ce téméraire Dont la reine du ciel avoit séduit le cœur :

Junon , plus barbare que sage , Feignit jusques a lui d'abaisser ses appas ; Il crut la serrer dans ses, bras....

Le malheureux n'embrassoit qu'un nuage»

Tel est mon triste sort , hélas !

Et je sens trop quê ma peine cruelle Doit survivre même au trépas :

Si l'ame est immortelle , • L'amour ne Test - il pas ?

La voix n'avoit pas achevé , que Carite , reconnoissant Sophronime , tombe évanouie. Au bruit qu'elle fait, il accourt , il la voit , il la prend dans

164 SOPHRONIME,

ses bras, il la regarde encore, il ne petit croire à son bonheur ; il la porte au bord du ruisseau ; de l'eau j^ttéesur son beau visage la fait bientôt revenir à elle. Sophronime étoit à genoux : Etesvous Carite , lui dit-il , ou bien une divinité ? Je suis la fille d'Aristée , lui répondit-elle avec douceur : mon pere est en danger ; vous seul pouvez le sauver.

Ah ! parlez , reprit Sophronime avec transport ; que faut-il faire ? ma vie est. à lui comme à vous.

Carite alors lui raconta le service qu'il pouvoit rendre à sa patrie et à son jpere. A mesure qu'elle parloit, la joie brilloit dans les yeux de Sophronime :

Rassurez- vous, lui dit-il d'un air fier; j'ai dans ma cabane un ouvrage qui doit plaire à votre déesse , comme à vos citoyens : il est à vous , Carite ; mais j'exige que vous ne le voyiezque dans le temple de Milet.

La fille d'Aristée y consentit ; et Sophronime lui raconta comment il Vétoit sauvé du naufrage , seul avec ses outils de sculpture. Il avoit trouvé dans cette isle déserte de l'eau , des fruits et du marbre. Tranquille dans la cabane qu'il s'étoit construite, il avoit travaillé au chef-d'œuvre qui devoit délivrer Aristée. Venez, ajouta-t-il , venez voir Tasyle où je vivois en pensant à vous.

Carite suit Sophronime , et entre avec lui dans sa chaumière : par- tout le nom de Carite étoit écrit ; par-tout son chiffre et celui de Sophronime étoient enlacés. Pardonnez , lui dit le sculpteur; seul dans cette isle, j'osois tracer les sentiments de mon cœur; je n'avois pas peur d'être exilé. Ce mot fit venir quelques larmes dans les yeux de la tendre Carite : elle regarda So- ^

l66 SOPHRON1ME,

phronimo ; et lui serrant presque la main : Ah î lui dit- elle , ce n'est pas m oi ... . Elle n'acheva pas ; et considérant une statue couverte d'un voile qui étoit sur une espèce d'autel : Hâtons-nous , ajouta- 1- elle , d'aller retrouver mes esclaves ; ils emporteront ce chef-d'œuvre , que je ne dois voir qu'à Milet : vous viendrez avec moi ; et quel que soit l'événement, je sens que nous ne nous quitterons plus.

Sophronime transporté osa baiser la main de Cari te , qui ne s'en fâcha pas. Ils alloient prendre le chemin du rivage, quand ils furent joints par les esclaves et les matelots , qui , alarmés de l'absence de leur maîtresse, parcouroient l'isle en la cherchant. Carite leur ordonna de porter avec précaution sur le vaisseau la statue voilée : on lui obéit. Sophronime ne quitta pas sa

NOUVELLE GRECQUE. \6j

cabane sans remercier avec des larmes les divinités champêtres qui l'avoient protégé dans cet asyle. Il posa sur Tautel où avoit été la statue tous ses outils , et les consacra au dieu Pan ; ensuite baisant respectueusement le seuil de îa porte : Je reviendrai , s'écria-t-il , mourir ici , si je ne peux vivre pour Carite.

Après ces adieux , ils gagnèrent le vaisseau , et reprirent la route de Milet.

La traversée ne fut pas longue, heureusement pour Carite , qui vouloit que Sophronime eût délivré son pere avant de lui avouer sa tendresse. Si le voyage eût duré plus long- temps , peutctre le sculpteur eût-il été récompensé par cet aveu , avant d'avoir mérité de l'être. Mais la sagesse de Carite , le respect de Sophronime , et sur- tout le vent favorable, firent arriver les deux amants comme ils étoient partis de i'iblt déserte.

l68 SOPHRONIME,

Le nom de Sophronime répandit la joie dans Milet. Le peuple qui l'aimoit s'âssemble, et décide que la statue n'a pas besoin d'être examinée par les citoyens , et qu'elle doit sur-le-champ subir l'épreuve de l'autel de Vénus. On se rend au temple ; une foule immense le remplit : Carite suivoiten tremblant Sophronime , qui s'avançoit avec la statue couverte d'un voile. Il la pose sur l'autel d'un air modeste , mais non timide ; la statue reste debout. Alors il la découvre; et tout le monde reconnoît les traits de Carite. Cétoit elle , c'étoit sa maîtresse que l'amoureux sculpteur avoit prise pour modèle de sa Vénus. Le portrait de Carite étoit si bien dans son cœur , que , loin d'elle , dans son isle , il avoit pu se passer d'original ; et , en la faisant ressemblante , U avoit rempli les conditions de l'ora-

NOUVELLE GRECQUE. l6o

cle , qui exigeoi tune! statue, aussi belle que Vénus même. ' . . •

La déesse satisfaite, et non jalouse, accepte l'offrande , et manifeste , par la bouche de son .grand- prêtre que -l'oracle est accompli. Le .peuple pousse des cris de joie ; il: environne Sophr«nime , il lui demande avec transport de choisir sa récompense. Délivrez Aristéc, répond'il, et je suis trop payé.

On vole à la prison du vieillard Carite veut être la première à briser les fers de son pere ; elle l'embrasse , elle l'instruit de son bonheur , et baisse les veux toutes les fois qu'elle prononce le nom de Sophronime. Aristée recohnoissant demande son libérateur; il se jette dans ses bras , il le baigne de ses larmes :

Mon ami , lui dit-il , je fus bien coupable; mais Carite doit réparer mon crime. En disant ces mots , il joint dans i5

«es mains celles des deux amants. Tout le peuple applaudit ; tous sont heureux de leur bonheur ; et Sophronime et Carite vontse jurer une éternelle fidélitéaupiedde cette statue, preuve certaine de la beauté de Carite et de IV môur de son époux.

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