S ANCHE
vous demander la vie. Hélas ! répondit Sanche, je sens trop que la mienne va dépendre de vous. En disant ces mots , il lui rendit son casque ; et remontant à cheval, ils poursuivirent leur route sans se parler /mais en pensant tous les deux que c'étoit la dernière fois qu'ils se battroient.
Cette belle guerrière étoit la fille du roi de Galice, la princesse Elvire. Aucun paladin ne la surpassoit en courage ; aucune belle ne l'égaloit en beauté.
Son cœur n'avoit encore rien aimé; mais ce cœur sensible ne devoit aimer qu'une fois.
Le beau visage de Sanche , le respect , l'amour qu'elle avoit lus dans ses yeux occupoient Elvire. Pour la première fois elle désira de plaire ; et sous prétexte que son c^que brisé la gênoit, elle le pendit à l'arçon de sa selle p*our se laisser voir à l'amoureux San-
the. Notre héros , qui , quelques ins* tants auparavant, ne s'é toit battu avec ■elle que pour la faire parler, maintenant timide, embarrassé, la regarde, «t baisse la vue : mille questions , mille pensées se présentent en foule; elles expirent sur ses lèvres. Ses yeux cherchent les yeux d'Eivire ; mais dès qu'ils les ont rencontrés , ils se baissent avec frayeur. Ah ! que le chemin parut court à Sanche, et même à Elvire ! Le soleil étoit couché depuis long- temps ; la nuit alloit leur dérober le plaisir de se voir , quand ils arrivèrent à un superbe château.
L'on étoit alors au fort de Tété : le soleil a voit brillé sans nuage depuis son lever. Ce jour , le plus beau des jours de Sanche, avoit été beau pour toute la nature. Mille vapeurs, que la terre brûlante avoit exhalées, s'enflammoient «t voltigeoient sur l'horizon. Ou enteR-
l8o SAN C H E,
doit dans le lointain le bruit sourd d« quelques coups de tonnerre. Les arbres s'agitoient doucement et par degrés depuis leurs racines jusqu'à leur sommet; leurs rameaux, en se pressant les uns contre les autres , sembloientse plaindre du sort qui les menaçoit. J-.e ciel, devenu sombre, pcrdoit à chaque instant quelque étoile :
sa voûte noircie se sillonnoit de traits enflammés ; tout aunonçoit un affreux orage, et nos voyageurs n'y pensoient pas. '
Un coup de tonnerre leur fit apper-
cevoir le château. Sanche propose d'y chercher un asyle; Elvire y Consent:
mais le pont est levé, et de-» fossés larges et profonds défendent l'entrée. Notre héros sonne du cor : aussitôt l'on voitparoître au haut d'une tour, et à la clarté du flambeau le plus brillant t non pas un nain difforme tel que ceux
KOUVELtK PORTUGAISE. l8t
qui servoient de pages aux seigneurs de ce temps-là , mais un enfant , le plus beau des enfants. D'une main il tenoit ce flambeau dont la clarté étoit si vive ; de l'autre il portoit un petit arc. Chevaliers, leur cria- 1 -il, je suis le maître de ce château , et seul je suffis pour en défendre l'entrée. C'est en vain que tous les rois des Espagnes voudroient s'en rendre maîtres ; avec cet arc je viendrois à bout de tous les paladins de l'univers. Il est cependant un moyen, ajouta- 1- il en souriant, de trouver un asyle chez moi : deux amants qui font à ma porte le serment de s'aimer toujours sont sûrs de devenir mes hôtes ; c'est à vous de voir si vous voulez entrer.
A ces mots Sanche r regarde Elvire , qui , sans répondre , tourne bride , et reprend au petit pas le chemin qu'elle vient de parcourir. Notre héros remer- 1*
18a SANCHE,
cie l'enfant, et suit tristement sa maîtresse.
Cependant le tonnerre gronde , les éclairs brillent^ les vents sifflent , et les nuages répandent des torrents. La fiere Elvire descend de cheval , s'assied près d'un arbre , et , malgré la foudre et la tempête , elle s'endort , ou fait semblant de dormir. Sanche , debout près d'elle, ne songe pas à prendre du repos : il regarde tristement ce beau château où ils auroient pu être à couvert ; et, sans oser murmurer de passer la nuit dans les bois , il s'occupe des moyens de ramener quelque jour Elvire frapper à la porte du beau château.
Tandis qu'ils se livroient tous deux à leurs rêveries , et peut-être aux mêmes idées , le bruit d'un cor se fait entendre. Elvire est à l'instant sur pied :
ils regardent , ils voient à la lueur des
NOUVELLE PORTUGAISE. l8î
éclairs un chevalier qui sonnoit de toute sa force. Bientôt le même enfant paroît sur la tour , et dit au chevalier les mêmes choses qu'il avoit dites à Sanche. Ouvrez, ouvrez, répond une jeune dame que le paladin avoit en croupe , ouvrez bien vite : je suis Xarife ; voici mon cher Abindarraès ; nous nous sommes juré depuis longtemps un amour éternel. Aussitôt les ileches du pont s'abattent ; Xarife et son amant passent , et le pont se relevé. Sanche , retombé dans la nuit , soupire. Elvire n'ose soupirer : elle se rassied au pied de l'arbre ; et la pluie tombe plus fort que jamais.
Nos deux amants attendoient le jour an silence:il vintenfin,et la pluie cessa.
A peine l'aurore avoit teint l'horizon , qu'Elvire étoit à cheval , et Sanche U suivoit. Comme ils passoient devant le ■bateau , l'heureux Abindarraès , avec
sa tendre Xarife , eu sortaient pour con tinuer leur route. Ces deux aman ts, tous deux à la fleur de l'âge, beaux , frais , et charmés du gîte qu'ils avoîent trouvé , saluèrent en souriant Elvire et Sanche , qui , tout mouillés , pâles et défaits , leur rendirent gravement le salut. Je me reproche , dit Ëlvire d'un ton piqué , de n'avoir pas employé la force pour obtenir un asyle dans ce château. Si nous y revenons , reprit Sanche , je vous promets de ne rien épargner pour vous y faire entrer.
En effet le guerrier ne s'occupoit que de ramener El vireau beau château; mais il craignoit de n'en plus retrou»
ver le chemin. Les détours de la foret de Tomar en faisoient presque un labyrinthe. Sanche eût voulu pouvoir baisser sur le chemin quelque chose de reconnoissable pour lui seul ; mais un chevalier qui n'a que ses armes u ariea
à laisser sur les chemins. L'Amour lui inspira une idée qui pensa lui coûter ,bien cher.
11 imagina de dévisser toutes les vis d'argent qui tenoientles pièces de son armure. A mesure qu'il les ôtoit, il les semoit sur la route. Elvire ne s'en appercevoit pas ; et, voulant rompre -un silence qui la gênoit , elle lui demanda son histoire. Sanche la lui raconta avec cette sensibilité et ce^charme que les amants mettentà tous les récits faits à leur belle. 11 parla peu de ses exploits, point du tout des maîtresses qu'il avoit eues , et beaucoup du bonheur d'avoir rencontré Elvire.
Cette belle guerrière lui apprit à son tour et sa naissance et la raison qui l'obligeoit à mener une vie errante : elle avoitquittélacourduroisonperepour se dérober aux poursuites d'un chevalier fameux par sa férocité. Le redou-
table Rostubalde , fils deFerragus t fief de sa naissance , de sa taille gigantesque , et d'une force peu commune , avoit osé demander Eivire à son pere.
Le roi de Galice , trop timide pour mécontenter Rostubalde, lui avoit promis sa fille ; et la jeune princesse , n'écoutant que son aversion pour le barbare, fuyoit de tous les lieux où elle pouvoit rencontrer son terrible amant.
Le récit de la belle guerrière enflamma de plus en plus le jeune Sanche. Quand on commence d'aimer , on craint si fort que le cœur qu'on veut conquérir ne soit à quelqu'un ! on demande en tremblant tout ce qui peut éclairer sur ce doute; et,le doute éclairci, l'amour et l'espoir sont doublés.
Sancheécou toit Eivire avec transport:
Eivire se plaisoit à lui redire les mêmes choses ; et n'osant avouer qu'elle l'aiwioit , elle s'en dédommageait en ré-
pétant qu'elle détestoit Rostubalde.
Pendant cette douce conversation , notre paladin avoit achevé de défaire toutes les vis de son armure. Ses brassards, sa cuirasse ne tiennent plus à rien :
mais que lui importe? il ne voit, il ne pense qu'à Elvire ; il n'est occupé que .de l'engager à reprendre la route du beau château.
Comme ils-tournoient dans une route, ils virent venir de loin un chevalier monté sur un superbe coursier. Ce chevalier ne les eut pas pultôt apperçus , qu'il vole au grand galop vers eux. Elvire l'envisage , et jette un cri : c'étoit Rostubalde. Deux rivaux se recqnnoissentsans s'être jamais vus. Le farouche Rostubalde lance un coup-d'œil terrible à Elvire , et vient l'épée haute sur Sanche : il frappe ; il est frappé. Le coup de Sanche fait chanceler Rostubalde ; mais ses armes résistent : celles
de Sanche , au contraire , ne tiennent à rien ; il en a ôté lui-même les vis :
l'épée du barbare les ouvre sans résistance, et sa pointe cruelle fait une blessure épouvantable à la poitrine du téméraire amant. Il tombe baigné dans son sang ; ses yeux mourants se tournent vers Elvire, et ce n'est pas pour demander vengeance. Le féroce vainqueur l'insulte : Foible rival , lui dit-il , tu comptois sur le courage de ta belle ; tu t'es cru dispensé de la savoir défendre : meurs ; mais , avant de mourir, vois-la passer dans mes bras.
En disant ces mots , il descend de chevaj , et s'avance vars Elvire. Le désespoir, l'amour, la rage, étoient dans les ye ux et dans le cœur de la guerrière.
N'approche pas , lui cria-t-elle, et dé.
fends- toi. Elle s'élance à terre ; elle fait tomber mille coups d'épée sur le farouche Rostubaldc. Celui-c i les pare,,
NOUVELLE PORTUGAISE. l8p
et craint de les rendre à la belle Elvire :
mais la belle Elvire n'étoit plus une femme , c'étoit Mars en fureur qui brise tout ce qui s'oppose à sa rage. Les armes de Rostubalde volent par éclats; son sang rougit sa cuirasse : il ne sait encore s'il doit fuir devant la guerrière, ou la traiter en ennemi. A la fin la douleur et la nécessité l'emportent : Rostubalde n'écoute plus rien ; il attaque à son tour Elvire , il lui rend tous les coups qu'il reçoit , et les deux champions semblent acharnés à ne cesser de combattre qu'en cessant de vivre.
La justice et l'amour l'emportèrent.
Rostubalde , déjà étourdi par le coup de Sanchee t par ceux d'Elvire , ne peut plus résister à la vaillante amazone ; il chancelé au moment où elle alloit chanceler. Elvire s'en apperçoit, etses forces redoublent : elle le presse ; il tombe à genoux , il demande grâce t
Non , traître , répond-elle en lui plongeant son épée dans le sein. Elle court vers Sanche ; Sanche étoit sans connoissance : elle se met à genoux près de lui ; ses larmes tombent sur sa blessure , et ce baume ne la guérit pas. Le malheureux Sanche, les yeux fermés, la bouche à demi ouverte , ne respire presque plus ; son sang s'écoule à gros bouillons : Elvire l'arrête , Tétanche ; elle déchire les voiles qui la couvroient sous ses armes , pour bander la plaie de son amant ; elle soulevé sa tête , elle met sa main sur son cœur pourvoir s'il palpitoit encore. Rien ne la rassure ; elle craint que Sanche n'ait rendu le dernier soupir : elle approche sa bouche de la sienne ; et en voulant s'assurer s'il ne respire plus , ses lèvres touchent celles du moribond. Ah '.Sanche, ce baiser vous sauva la vie ; tout ce qui vous restoit de sentiment se réveilla pour ce baiser. Sanche ouvre les yeux ;
NOUVELLE PORTUGAISE. Hjl
Elvire transportée court chercher de l'eau dans son casque: Mon ami, lui dit- elle , vivez pour moi , vivez pour mon bonheur. Ces paroles le raniment; il regarde Elvire ; il presse sa main , et ses yeux lui disent tout ce que sa bouche ne peut prononcer.
Elvire alors veut aller appeller du secours pour faire porter son amant au plus prochain village. Non , non , lui dit Sanche d'une voix foible et tendre ; non , retournons plutôt au château de cet enfant. Elvire rougit , et avoue qu'elle n'est pas bien sûre du chemin.
Je l'ai prévu , répond le blessé : mais les clous brillants de mes armes vous guideront jusqu'au château ; je les ai semés sur la route pour pouvoir vous y reconduire. Je n'espérois pas que ce fût sitôt.
Elvire , qui comprit alors la cause de la prompte défaire de Sanche, versa des larmes d'attendrissement et d'a-
mour. Sans lui répondre elle coupe plusieurs branches dont elle fait un brancard ; elle l'attache au cheval de Sanche et à celui de Rostubalde ; et posant dessus le malheureux blessé , elle conduit ce convoi si cher à son cœur, en suivant la trace des clous d'argent.
A peine est-elle arrivée , que l'enfant paroît sur la tour. Elvire ne lui donne pas le temps de parler : Ouvrez , dit-elle , nous nous aimons pour toujours. Au mot toujours les portes s'ouvrent. Le cœur du pauvre Sanche palpitoit en passant sur le pont. Les soins que l'on prit de lui dans le château, et ceux que lui prodiguoit El vire, lui rendirent bientôt la santé. Après un mois de convalescence ils remercièrent le bel enfant, et coururent à la cour du pere d'Elvire , qui les unit l'un à l'autre.
BATHMENDI,
Les Mille et une Nuits m'ont toujours paru des contes charmants ; mais je les aimerois encore davantage s'ils avoient plus souvent un but moral. Je sais bien que Schéhérazade est trop belle pour se soucier d'être raisonnable; je n'ignore pas qu'avec un aussi joli visage on peut se passer du sens commun, et que le sultan n'en seroit peut-être pas si amoureux , si elle étoit un peu moins folle : je crois et respecte ces grandes vérités ; et je me borne à répéter que, pour mon goût, qui est peut-être fort mauvais, et à coup sûr très peu important , j'aimerois à lire dos contes qui, en m'amusant,me fis- •sent un peu réfléchir. L'extravagance *7
194 B ATHMENDt,
«st admirable , sans cloute ; mais il faut des ombres dans un tableau , et je voudrois que la raison se montrât'de temps en temps pour mieux faire sortir la folie.
Pavois un oncle qui pensoit ainsi.
Mon oncle avoit beaucoup voyagé dans le levant, et s'étoit amusé, pendant ses voyages, à faire des con tes persans. Ces contes sont bien au-dessous des Mille et une Nuits pour l'imagination : mais ils remportent infiniment par le nombre ; car mon oncle a fait dans sa vie quatre mille sept cents quatre-vingt-dix-huit contes, parmi lesquels j'ai fait un choix , et je n'ai gardé que celui-ci.
Sous le règne d'un roi de Perse dont mon oncle ne dit pas le nom , un marchand de Balsora fut ruiné par de mauvaises entreprises. Il recueillit les dé*
NOUVELLE PERSANE. ' 1q5
bris de sa fortune , et se retira au fond de la, province du Kousistan. Là , il achc-ta urfe petite maison de campagne, et un champ qu'il laboura fort mal , parcequ'il regrettoit toujours le temps où il ne labouroit point. Le chagrin abrégea les jours de ce marchand : i\ se sentit près de sa fin; et appellaiH auprès de lui quatre fils qu'il avoit , il leur dit ces paroles : Mes enfants, je n'ai d'autre bien à vous laisser que cette maison , et la connoissance d'un secret que je n'ai dû vous révéler qu'à présent. Dans le temps de mon opulence, j'avois pour ami le génie Alzim r il me promit d'avoir soin de vous après moi, et de vous partager un trésor. Cegénie habite à quelques milles d'ici, dans la grande forêt de Kom. Allez lé trouver; demandez-lui ce trésor: mais
gardez -vous bien de croire La
mort ne lui permit pas d'achever.
* 1^6 B AT/1MENDI,
Les quatre fils du marchand, après avoir pleuré et enterré leur pere, gagnèrent la fort t de Kom. Ils s'informèrent de la demeure du génie Alzim ; on la leur indiqua facilement. Alzim étoit connu de tout le pays ; il accueilloît avec bonté tous ceux qui venoient le voir ; il écoutoit leurs plaintes , les consoloit, leur prêtoit de l'argent quand ils en avoient besoin. Mais ses bienfaits étoient à une condition ; il falloit suivre aveuglément le conseil qu'il donnôit : c'étoit sa manie ; Ton n'étoit reçu dans son palais qu'après en avoir fait le serment.
Ce serment n'effraya point les trois fils aînés du marchand : le quatrième , qui se uommoit Taï, trouva cette cérémonie fort ridicule. Cependantil falloit entrer et aller recevoir le trésor ; il jura comme ses trois frères : mais , réfléchissant aux dangereuses consé-
quences de cet indiscret serment , se souvenant que son pere , qui visitoit souvent ce palais, avoit passé sa vie à faire des sottises, il voulut, sans être parjure , se mettre à l'abri de tout danger; et, tandis qu'on les conduisoit vers le génie, il boucha ses oreilles avec de la cire odoriférante. Muni de cette précaution , il se prosterna devant le trône d'Àlzim.
Alzim lit relever les quatre fils de son ançien ami, les embrassa, leur parla de leur pere , donna des larmes à ' sa mémoire, et fit apporter un grand coffre rempli dedariques. Voici, dit-il, le trésor que je vous ai destiné : je vais vous le partager , et ensuite je dirai à chacun de vous la route qu'il doit prendre pour être parfaitement heureux.
Tai n'entendoit pas ce que disoit le génie ; mais il Tobservoit avec attention , et voyoit dans ses yeux et sur son *7«
visage un air de finesse et de malignité qui lui donnoit beaucoup à penser. Cependant il reçut avec reconnoissance la part du trésor qui lui revenoit. Alzim , après les avoir ainsi enrichis , prit un ton affectueux, et leur dit : Mes chers enfants , votre bonne ou votre mauvaise destinée tient à ce que vous rencontriez plutôt ou plus tard un certain être , nommé Bathmendi , dont tout le monde parle, et que bien peu de gens connoissent. Les malheureux humains le cherchent tous à tâtons :
moi, qui vous aime , je vais dire à l'oreille à chacun de vous où il pourra le rencontrer. A ces mots, Alzim prend en particulier Bénir, l'aîné des quatre frères : Mon fils , lui dit-il , tu es né avec du courage et de grands talents pour la guerre : le roi de Perse vient d'envoyer une armée contre le Turc , joins cette armée ; c'est dans le camp des Per-
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4es que tu pourra^ trouver Bathmendi.
Béxir remercie le génie, et brûle déjà départir,. ; , ,
A\ùm f^it signe au second fils d'approcher; détoit Mesrou :«Tu as de l'esprit, lui dit-il , de l'adresse et de grandes dispositions pour mentir ; prends le chemin d'Ispahan : c'est à la cour que tu dois, chercher Bathmendi,
Il appelle lé troisième frère qui,s'appelloit Sadder : Toi , lui dit- il , ru fu$ doué d'une imagination vive et féconde; tu.Bois'les objets, non comme ils sont,maiscommetuveuxqu'ilssoient; tu as souvent du génie, et pas toujours le sens commun : tu seras poùte. Prends le chemin d'Àgra; c'est parmi les beaux esprits et les belles dames de cette ville* jque tu pourras trouver Bathmendû
Taï s'avance à sou tour ; et, grâce aux boules de cire , il n'entendit pas «lu mot de ce que lui dis oit Alzim. Qn
aOO B ATHMENÔÏ,
a su depuis qu'il lui avoit conseillé de se faire derviche.
Les quatre frères, après avoir remercié le bienfaisant génie, retournèrent dans leur demeure. Les trois aînés ne rêvoient qu'à Bathmendi. Taï déboucha ses oreilles, et les entendit arranger leur départ et proposer de vendre au premier offrant leur petite maison , pour s'en partager le prix. Taï demanda d'être l'acquéreur ; jl fit estimer la maison et le champ , paya de son or la portion qui en revenoit à chacun de ses frères , leur souhaita mille prospérités , les embrassa tendrement, et resta tout seul dans la maison paternelle.
Ce fut alors qu'il s'occupa d'exécuter un projet auquel il pensoit depuis long- temps. Il étoit amoureux de la jeune Ainine , fille d'un laboureur son voisin. Aminé étoit belle et sage : elle avoit soin du ménage de son pere , sou-
lageoit sa vieillesse, et ne demandoit à Dieu que deux choses ; la première , que son pere véc ût long- temps ; la seconde , de devenir la femme de Taï.
Ses souhaits Rirent exaucés : Taï la demanda, et l'obtint. Le pere d'Aminé vint demeurer chez son gendre, et lui apprit l'art de faire rendre à la terre tout ce qu'elle peut donner à ses cultivateurs. Taï avoit encore un peu d'or du reste de sa portion ; on l'employa à agrandir le champ, à acheter un troupeau. Le champ doubla de valeur; la toison des brebis se vendit ; l'abondance régna dans la maison de Taï ; et, comme il étoit laborieux et sa femme économe , chaque année augmenta leur revenu. Aminé avoit un enfant tous les dix mois. Les enfants y qui ruinent les riches oisifs des villes, enrichissent les laboureurs. Au bout de six aus, Taï, pere de sept enfants les plu*
202 BATHMENDI,
jolis du monde, époux d'une femme bonne et vertueuse , gendre d'un vieillard encore vert et aimable , maître de plusieurs esclaves et possesseur de deux troupeaux, étoit le plus heureux et le plus aisé fermier du Kousistan.
Cependant ses trois frères couroient après Bathmendi. Bénir étoit arrivé au camp des Perses :il se présente au grand visir , et demande à servir dans le corps que Ton expose le plus. Sa figure, sa bonne volonté plaisent au visir , qui l'admet dans une troupe de cavalerie.
Peu de jours après, la bataille se donna ; elle fut sanglante : Bénir y fit des prodiges , sauva la vie à son général , et prit de sa main celui des ennemis. Tout retentit des louanges de Bénir ; tous les soldats l'appellerent le héros de la Perse; et le visir reconnoissant éleva son libérateur au grade d'officier général Alzim avoit raison, disoit tout
NOUVELLE PERSANE. 2o3
bas Bénir; c'est ici que la fortune m'attendoit : tout m'annonce que je vais rencontrer Bathmendi.
La gloire de Bénir et sur- tout son élévation excitèrent l'envie et les murmures de tous les satrapes. Les uns venoient lui demander des nouvelles de son pere, en se plaignant d'avoir été compris dans sa banqueroute; les autres prétendoient avoir eu pour esclave madame sa mère : tous refusoient de servir sous lui , parcequ'ils étoient ses anciens. Bénir , malheureux par ses succès mêmes , vivoit seul , toujours sur ses gardes , toujours au moment de recevoir un outrage , qu'il auroit bien su venger, mais qu'il ne pouvoit prévenir. Il regrettoit le temps où il n'étoit que simple soldat, et attendoit avec impatience la fin de la guerre , quand les Turcs, renforcés par de nouvelles troupes et guidés par un nouveau
2p4 B AT H ME N D 1,
général , vinrent attaquer la divisioi que commandoit Béxir.
C'étoit l'occasion qu'attendoient depuis long-temps les satrapes de l'armée, lis employèrent cent fois plus d'habileté à faire battre leur chef, qu'ils n'en avoient montré pendant tout le cours de leurvie pour n'être pas battus eux-mêmes. Bénir se défendoit comme un lion; mais il n'étoit ni obéi ni secondé. Les soldats persans vouloient en vain résister; leurs officiers les retenoient, et ne les guidoient que dans la fuite. Le brave Bénir, abandonné, couvert de blessures, accablé sous le nombre , fut pris par les janissaires. Le général turc eut l'indignité de le fair« charger de fers aussitôt qu'il put les porter, et l'envoya à Constantinople, où il fut jetté dans un affreux cachot. Hélas! s'écrioit-il dans sa prison , je commence à croire qu'Alzim m'a
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trompé; car je ne puis espérer de rencontrer ici Bathmendi.
La guerre dura quinze ans , et les satrapes empêchèrent toujours l'échange de Békir. Sa prison ne fut ouverte qu'à la paix : il courut bien vite à Ispahan cherc her le visir son protecteur, à qui il avoit sauvé la vie. Il fut trois semaines sans pouvoir lui parler : au bout de ce temps, il obtint une audience. Quinze ans de prison changent un peu la ligure d'un beau jeune homme : Béidr n'étoitplus reconnoissable ; aussi le visir ne le reconnut pas. Cependant, à forc e de se rappellerles différentes époques de sa glorieuse vie, il se souvint que Béidr lui avoit autrefois rendu un petit service. Oui , oui, mon ami, lui dit-il, je vous remets; vous êtes un brave homme : mais l'état est bien obéré; une longue guerre et de grandes fêtes ont épuisé nos ft-
nances : cependant revenez me voir, je tâcherai , je verrai... Eh! monseigneur, je n'ai pas de pain ; et depuis quinze jours que j'attends le moment de parler à votre grandeur , je serois mort de misère sans un soldat de la garde mon vieux camarade, qui a partagé avec moi sa paie. C'est fort bien à ce soldat, répondit le visir : comment donc ! cela est touchant; j'en rendrai compte au roi. Revenez me voir ; vous savez que je vous aime... En disant ces mots, il lui tourna le dos. Bénir revint le lendemain , et trouva sa porte fermée. Au désespoir, il sortit du palais et de la ville , résolu de n'y rentrer de ses jours.
Il seiaissa tomber au pied d'un ar- J^sur le bord du fleuve Zenderou :
la, il réfléchit à l'ingratitude des visirs, à tous les malheurs qu'il avoit éprouvés , à ceux qui le menaçoient encore ;
NOUVELLE PERSANE. ZOJ
et, ne pouvant plus soutenir ces tristes idées , il se levé pour se précipiter dans le fleuve... Mais il se sent embrasser par un mendiant qui baignoit son visage de pleurs , et s'écrioit en sanglottant : C'est mon frère, c*est mon frère Béidrï Béxir regarde; ilreconnoîtMesrou<
Tout nomme a du plaisir, sans doute , à retrouver un frère qu'il a perdu depuis long- temps : mais un malheureux , sans ressource , sans ami , qui va finir ses jours de désespoir , croit voir un ange du ciel en retrouvant un frère qu'il aime. C'est le sentiment qu'éprouvèrent à la fois Bénir et Mesrou : ils se pressent mu tu ellemen t con tre leur poitrine ; ils confondent leurs larmes ; et, après les premiers moments donné^j îa tendresse, ils se regardent avec des yeux surpris et affligés. Tu es donc aussi malheureux? s'écria Bénir. Voici.
2o8 BATHMENDI,
lui répondit Mesrou , le premier ins-< tant de bonheur dont j'ai joui depuis que nous nous sommes quittés. A ces mots les deux infortunés s'embrassent encore; ils s'appuient l'un contre l'autre; et Mesrou, asais près de Béidr, commença ainsi son histoire :
Tu te souviens de ce jour fatal où nous allâmes chez AIzim. Ce perfide génie me dit que je pourrois trouver à la cour ce Bathmendi que nous desirions tant de rencontrer. Je suivis son funeste conseil, et j'arrivai bientôt à Ispahan. Je fis connoissance avec une jeune esclave qui appartenoit à la maîtresse du premier secrétaire du grand visir. Cette esclave m'aima , et me fit connoître de sa maîtresse, qui, me trouvant plus jeune et mieux fait que son amant, me logea chez elle en me faisan t passer pour son petit frère. Bien* tôt le petit frère fut présenté au visir :
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quelques jours après, il obtint un emploi dans le palais.
Je n'avois plus qu'à me laisser aller , et me souvenir sur-tout du chemin qui m'avoit mené où j'étois. Je ne quittai point ce chemin; et comme la sultane mereétoit vieille, laide et toute -puis santé, je ne manquai pas de lui faire assidûment ma cour. Elle me distingua, et me prit dans une amitié aussi intime que l'avoit été celle de l'esclave et de sa maîtresse. Dès ce moment, les honneurs , les richesses commencèrent à pleuvoir sur moi. La sultane me faisoit donner par le sophi tout l'argent du trésor, toute les dignités de l'état. Le monarque lui-même me témoigna dé l'affection : ilaimoità causer avec moi , parceque je le flattois avec adresse, et que je lui conseiilois toujours ce qu'il avoit envie de faire.
C'était le moyen de lui faire faire bien-
21 BATHMEND1,
tôt ce que je voudrois : cela ne manqua point d'arriver. Au bout de trois ans, je me vis à la fois premier ministre , favori du roi , amant de sa mere , maître de nommer et de déplacer les visirs , décidant tout par mon crédit, et recevant tous les matins les grands de l'empire, qui venoient attendre mon réveil p jur obtenir de moi un sourire de protection.
Au milieu de ma gloire et de ma fortune, je m'étonnoisde ne point rencon- # trer ce Bathmendi que je cherchois.
Rien ne me manque , me disois-je ; pourquoi Bathmendi me manque-t-il?
Cette idée et la gêne affreuse où je passois ma vie empoisonnoient tous mes plaisirs. Plus la sultane vieillissoit, plus elle devenoit exigeante, et plus ma reconnoissance devenoit pénible ; la tendresse qu'elle avoit pour moi faisoit mon supplice. C'étoient des emporte-
ments, des éclats, des reproches d'ingratitude, et puis des larmes, et puis des caresses cent fois pires que les fureurs. D'un autre côté, ma place me donnoit mille courtisans ennuyeux, et cent mille ennemis puissants. A chaque grâce que j'accordois, une seule bouche me remercioit à peine , et mille me maudissoient. Les généraux que je plaçois étoient battus, et l'on s'en prenoit à moi. Le bien que faisoit le roi n'appartenoit qu'à lui ; mais tout le mal étoit à moi seul. Le peuple me détestoit, toute la cour m'abhorroit; cent libelles me déthiroient ; mon maître me boudoit souvent; la sultane mere m'excédoit toujours , ci Bathmendi sembloit s'être éloigné de moi- pour jamais.
La passion du roi pour une jeune Mingrélienne est venue mettre le comble à mon infortune. Toute la cour
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s'est tournée de ce côté , dans l'espérance que la maîtresse chasseroit le ministre. J'ai paré le coup en me liant avec la Mingrélienne , et en flattant l'amour du roi. Mais cet amour est devenu si violent, que le monarque, décidé à épouser sa maîtresse , m'a demandé mon avis. J'ai tergiversé quelques jours. La sultane mere , qui ft craint de perdre son crédit en Voyant marier son fils , est venue me déclarer que, si je ne rompois pas cet hymen , elle me feroit assassiner le jour même de la cérémonie. Une heure après, la Mingrélienne est venue me* jurer que , si je ne la faisois pas épouser par le roi dès le lendemain , je serois étranglé le jour d'après. Ma position étoit embarrassante : il falloit choisir du poignard , du cordon , ou de la fuite ; j'ai pris ce dernier parti. Je me suis déguisé , comme tu vois , et me suis échappé
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du palais avec quelques diamants dans mes poches, qui me feront vivre avec toi dans un coin de l'Indoustan, loin des sultanes mères, des Mingréliennes et de la cour.
Après ce récit, Bexir raconta ses aventures à Mesrou ; ils convinrent tous deux qu'ils auroient aussi bien fait de ne pas courir le monde , et que le plus sage parti étoit de retourner dans le Kousistan, auprès de leur frère Taï, où les diamants de Mesrou leur procureraient une vie douce et aisée. Après cette résolution, ils se mirent en route,etmarcherentpe ndan t pl usieu rs jours sans aventure.
Comme ils traversoient la province du Farsistan , ils arrivèrent vers le soir à un petit village où ils comptaient passer la nuit. C'étoit un jour de fête : en entrant dans le village, ils virent plusieurs enfants de paysans qui reve-
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noient de la promenade, conduits par une espèce de magister mal vêtu , marchant la tête basse, et ayant l'air de rêver tristement. Les deux frères s'approchent de ce magister , le regardent, le considèrent... Quelle est leur surprise! c'estSadder , c'est leur frère Sadder qu'ils embrassent.
Eh quoi! mon ami, lui dit Bénir, c'est ainsi qu'on récompense le génie !
Tu vois , lui répondit Sadder , qu'on le traite à -peu -près comme la valeur.
Mais la philosophie y trouve un grand sujet de réflexions , nt cela console beaucoup. En parlant ainsi, il fit rentrer tous ses enfants chez leurs pères, conduisit Béxir et Mesrou dans sa petite cabane , leur apprêta lui-même un peu de riz pour leur soupé; et après s'être fait raconter leurs histoires, il leur dit la sienne en ces mots r
Le génie Alzim , que je soupçonne
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beaucoup d'aimer le mal d'autrui , me conseilla de chercher cet introuvable Bathmendi dans la grande ville d' Agra, parmi les beaux esprits et les belles dames. J'arrivai dans Agra ; et, avant de me répandre dans le monde , je voulu* m'annoncer par un ouvrage d'éclat.
Au bout d'un mois mon ouvrage parut : c'étoit un cours complet de toutes les sciences humaines , en un petit volume in- 18 de 60 pages , divisé par chapitres. Chaque chapitre étoit un conte ; et chaque conte apprenoit parfaitement une science.
Mon livre eut un succès prodigieux.
Quelques journaux le critiquèrent, et dirent qu'il y avoit des longueurs :
niais tout le beau monde l'acheta, et je me consolai des critiques. Mon livre et moi nous devînmes à la mode ; on me rechercha, on m'invita dans toutes les sociétés qui se piquoient d'avoir un.
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peu d'esprit : tout ce que je faisois étoit charmant; on ne parloit que de moi, on ne desiroit que moi ; et la sûltane favorite m'écrivit de sa main un billet sans orthographe , pour me prier de venir à la cour.
Courage! medisois-je, Alzim ne m'a pas trompé; ma gloire est au comble : je vais à la cour ; je m'y soutiendrai par des moyens plus sûrs que ceux de l'intrigue , je plairai , je séduirai , je trouverai Bathmendi.
Je fus parfaitement accueilli dans le palais du grand M030I ; la sultane favorite se déclara hautement ma protectrice , me présenta à l'empereur f me commanda des vers , me donna des pensions, m'admit à ses petits soupés , et me jura cent fois le jour une amitié à toute épreuve. De mon côté, je me livrai à la rcconnoissance avec toute la vivacité de mon cœur; je me
promis de consacrer mes jours à chanter, à célébrer ma bienfaitrice , et je fis un poème en son honneur , où le soleil n'étoit qu'un faux brillant près de ses yeux , où l'ivoire , le corail , les perles du golfe persique n'avoient plus d'éclat auprès de son visage, de sa bouche et de ses dents. Ces louanges fines et délicates achevèrent de m'assurer pour jamais son appui.
Je croyois toucher au moment de rencontrer Bathmendi, quand ma protectrice se brouilla avec le visir pour un gouvernement de province que celui-ci refusa au fils du confiseur de la favorite. La sultane, outrée de l'audace, demanda à l'empereur l'exil de l'insolent ministre ; mais l'empereur aimoit son visir, et refusa la favorite. Alors il fallut établir une intrigue en règle pour perdre h visir soutenu. Je fus du complot , et je reçus l'ordre de composer »9
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contre le ministre une satire sanglante»
et de la répandre dans le public. La satire fut bientôt faite; cela n'est pas difficile : elle étoit même bonne ; ce qui est encore aisé : elle fut lue avec avidité; ce qui est immanquable.
Le visir sut bientôt que j'en étois Pauteur : il va trouver la favorite , lui porte le brevet qu'il avoit d'abord refusé, une ordonnance de cent mille dariques sur le trésor royal , et ne lui demande pour récompense que la permission de me faire mourir dans un cul de basse fosse. C'est une misère , lui répondit la favorite , et je suis trop heureuse de pouvoir faire quelque chose qui vous soit agréable. Je vais, si vous voulez, envoyer chercher tout à l'heure cet insolen t qui a osé vous insulter malgré mes défenses expresses , et je le remettrai dans vos mains. Heureusement un esclave delà favorite , qui étoit pré-
sent, vint me raconter cette conversation : je n'eus que le temps de me sauver.
Depuis cette époque, j'ai parcours tout l'Indoustan , gagnant à peine ma vie à écrire des romans , à faire des vers , à travailler pour des libraires qui me fripponnoient, et qui, plus difficiles pour mon talent que pour leur conscience t me disoient encore que mon style n'étoit pas assez pur. Tant que j'avois eu de l'argent, mes ouvrages avoient été des chefs-d'œuvre; sitôt que je fus dans la misère, je ne fis plus que des sottises. Enfin , dégoûté d'instruire l'univers, j'ai mieux aimé apprendre à lire à des paysans ; et je me suis fait magister dans ce petit village, où. je mange du pain noir, et où je n'espere pas voir arriver Bathmendi.
11 ne tient qu'à toi de le quitter, lui dit Mesrou 1 , et de retourner avec nous
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dans le Kousistan , où quelques diamants que j'emporte nousassurentune existence douce et tranquille. Il n'eut pas de peine à déterminer Sadder. Dès le lendemain les trois frères sortirent avant le jour du village, et prirent la route du Kousistan.
Ils étoient à leur dernière journée, et près d'arriver à la petite maison de Taï. Cette idée les consoloit ; mais leur espoir étoit mêl^é de crainte. Trouverons-nous notre frère ? nous l'avons laissé bien pauvre ; il n'aura pas rencontré Bathmendi, puisqu'il n'a pas pu le chercher. Mes chers amis, leur dit Sadder , j'ai beaucoup réfléchi à ce Bathmendi dont Alzim nous a parlé :
franchement, je crois que Je génie s'est moqué de nous. Bathmendi n'existe point et n'a jamais existé : car, puisque mon frère Béxir ne l'a pas rencontré dans le temps qu'il commandoit U
moitié de l'armée persane ; puisque Mesrou n'en a pas entendu parler lorsqu'il étoit le favori du grand roi ; puisque moi-même je n'ai pu deviner seulement ce que c'étoit dans le moment où j'étois comblé des faveurs de la gloire et de la fortune; il est clair quie Bathmendiestun être imaginaire , une illusion , une chimère après laquelle tous les hommes courent, parcequ'ils aiment les chimères et à courir.
11 en étoit là et alloit prouver que Bathmendi n'habitoit point dans le monde, lorsqu'une troupe de voleurs sort des rochers qui bordoient le chemin , environne les trois voyageurs et leur commandé de se dépouiller. Bénir voulut résister, mais il fut désarmé; et quatre de ces messieurs, lui tenant le poignard sur le cœur, le déshabillèrent , tandis que leurs camarades en fais oient autant à Mesrou et à Sadder.
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Après cette cérémonie , qui fut l'a (Taire d'un instant , le chef des brigands leur souhaita bon voyage , et les laissa tous trois, nus comme des vers, au milieu du grand chemin.
Ceci vient à l'appui de ma proposition , dit Sadder en regardant ses frères. Ah ! les lâches ! s'écrioit Bénir , ils m'ont arraché mon épée. Eh ! mes pauvres dimants ! répondoit Mesrou en pleurant.
Il faisoit nuit ; les trois infortunés se pressèrent de gagner la maison de leur frère. Ils y arrivèrent; et la vue de cette maison fit couler leurs larmes.
Ils s'arrêtèrent à la porte ; ils n'osoient frapper: toutes leurs frayeurs, toutes leurs incertitudes recommencèrent.
Tandis qu'ils balançoient, Bénir roula une grosse pierre, monta dessus ; et trouvant une fente dans le contrevent de la fenêtre, il regarde : il apperçoit
dans une chambre propre et simple* ment meublée son frère Taï à table, au milieu de dix-sept enfants qui mangeoient , rioient et babilloient à la fois. Taï avoit à sa droite sa femme Aminé , qui coupoit les morceaux de son dernier fils; et à sa gauche étoit un petit vieillard d'une physionomie douce et gaie qui versoit à boire à Taï. Bénir, à ce spectacle , se précipite dans les bras de ses frères , et frappe à la porte de toutes ses forces. Un valet vient ouvrir; il jette des cris de frayeur en voyant trois hommes tout nus. Taï accourt, on lui saute au cou, on l'appelle mon frère , on le baigne de pleurs.
Il est troublé d'abord ; mais bientôt il reconnoît Bénir, Mesrou, Sadder; il les serre dans ses bras , il ne peut suffire à leurs embrassements. Tous les enfants accourent à ce spectacle : Amine vient, mais elle se retire avec ses
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filles à l'aspect des trois frères nus. Il n*jr eut que le petit vieillard qui ne quitta point la table.
Taï donne des habits à ses frères , les présente à sa femme , et leur fait baiser ses enfants. Hélas! lui dit Bénir attendri ton heureux sort nous console de tout ce que nous avons souffert.
Depuis l'instant de notre séparation, notre vie n'a été qu'un enchaînement d'infortunés , et nous n'avons seulement pas entrevu ce Bathmendi après lequel nous avons tous couru. Je le crois bien , dit alors le petit vieillard qui demeuroit toujours à table; je n'ai pas bougé d'ici. Comment ! s'écria Mesrou , vous êtes. . . Je suis Bathmendi, reprit le vieillard : il est tout simple que vous nemereconnoissiezpas,puisque vous ne m'avez jamais vu ; mais demandez à Taï, demandez à la bonne Aminé, et à cous ces petits enfants , il
n'en est pas un qui ne sache mon nom.
Il y a quinze ans que je demeure avec eux; je suis ici comme chez moi : je n'en ai sorti qu'un seul jour, ce fut celui où Aminé perdit son pere ; mais je revins , et je me suis bien promis de ne plus m'éloigner d'un seul pas. Une tiendra qu'à vous, messieurs les aventuriers , de faire connoissance avec moi : si cela vous fait plaisir, j'en serai fort aise ; si vous ne vous en souciez pas, je m'en passerai. Je ne suis pas gênant; je me tiens dans mon coin, ne dispute jamais, et déteste le bruit.
Les trois frères, qui ne se lassoient point de considérer le petit vieillard, voulurent l'embrasser. Oh ! doucement, leur dit-il, je n'aime point tous ces grands mouvements ; je suis délicat, et dès qu'on me çerre, j'étouffe.
D'ailleurs il faut être amis avant de se caresser. Si vous voulez que nous le
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devenions , ne vous occupez pas trop de moi. Je fais plus de cas de la liberté que de la politesse , et tout Ce qui n'est pas modéré m'est antipathique.
En disant ces mots, il se leva, baisa chaque enfant sur le front, fit un petit talut aux trois frères, un sourire à Amine et à Taï , et il alla les attendre dans leur chambre à coucher.
Taï se remit à table avec ses frères , et leur fit préparer, des lits. Le lendemain il leur montra ses champs, ses troupeaux , ses attelages , et leur, détailla tous les plaisirs dont il jouissoit.
Bénir voulut labourer le jour même ; aussi fut-il le premier qui devint l'ami de Bathmendi. Mesrou, qui avoit été premier ministre, fut premier berger de la fermé ; et le poète se chargea d'aller vendre à la ville le blé, la laine, le lait que l'on envoyoit au marché : son éloquence attiroit les chalands f et il
ètoit aussi utile que les autres. Au bout de six mois Bathmendi se plut avec eux, et leurs jours nombreux et tranquilles coulèrent doucement au sein du bonheur.
Il est inutile dédire que Bithmsndi en persait signifie le Bonheur.