LA FAMILLE ET LE COMPAGNONNAGE
La famille est ce qu'il y a de plus sacré pour le Slave : c'est son monde.
Le poète ne conçoit pas de plus grand malheur que celui d'être orphelin. Le père est obéi et respecté par les enfants, et la vieillesse lui donne un caractère de sainteté. Chez les Turcs, ce respect est mêlé d'une espèce d'effroi, mais l'amour domine chez les peuples slaves où la polygamie n'a pas détruit les rapports de famille.
Après le père, et la mère, que l'on consulte aussi dans les circonstances les plus importantes, vient le frère.
Rien de plus touchant que l'amour fraternel chez ces peuples. Un frère cadet, ayant appris que son aîné s'était fait brigand, quitte sa maison et va le chercher. 11 est tué par ce frère, qui ne le
reconnaît qu'au moment où il rend le dernier soupir ; le jeune homme meurt consolé parce qu'il a vu la figure chérie de son frère, parce qu'il a entendu le son de la voix fraternelle ! On jure par le nom de son frère ; ce mot revient à chaque instant. Souvent- dans la poésie slave les frères et les sœurs se plaignent de n'avoir personne par la tête de qui ils puissent jurer. La famille apparaît avec tout son cortège dans les circonstances solennelles, c'est-à-dire dans les noces et les combats. On regarde encore comme appartenant à la famille, un personnage propre aux Slaves, celui du compagnon d'armes, sorte de parenté qui a existé de toute antiquité parmi les Slaves, quelle qu'en soit l'origine. L'institution du compagnonnage d'armes était connue des Macédoniens, elle se conserva longtemps chez les Thébains.
Le christianisme consacra cet usage, qui subsiste encore dans toute sa vigueur chez les Serbes, les Bulgares, et même chez les Albanais. Les jeunes geus qui désirent conclure le traité de compagnonage, contracter cette parenté spirituelle, se rendent dans une église. L'Eglise orientale a, dans son rituel, une formule particulière pour bénir ce mariage moral. Ainsi les compagnons sont obligés de se défendre mutuellement. Tout est commun entre eux. Ils peuvent disposer mutuellement de leur fortune et de leur -rie. Ne pas
racheter un frère d'armes qui serait dans l'esclavage, ou ne pas le défendre lorsqu'il est attaqué, serait la plus grande infamie. Dans les noces, il conduit l'assemblée d'assistants ; dans la guerre, s'il est plus jeune, il est Técuyer de son frère, ou il est son commandant, s'il est plus âgé et plus expérimenté.