LES POLONAIS ET LEUR PATRIOTISME
Ils comprirent de bonne heure qu'ils étaient appelé? à défendre la chrétienté et la civilisation contre l'islamisme et la barbarie. Ils furent bien vite amenés à concevoir leur but, à mesurer, à apprécier leurs forces et leurs moyens. Le sentiment de ce but et de ces moyens était enfermé pour eux dans le sentiment même de la natio-
(1) T. 1, p. 28-31.Cf. SurcesujetDzieduszycki : Le Patriotisme en Pologne, Gracovie, 1884.
nalité ; il s'exprimait par le seul mot : ^^a^W^. Le patriotisme est donc le dogme générateur de tout le développement spirituel et intellectuel de la Pologne, comme l'autocratie de celui des Russes, et la littérature polonaise, qui n'est elle-même que le développement et l'application de ce dogme, s'éleva, grandit, fleurit sous la féconde inspiration de l'idée de patrie. Cette idée, il est très difficile de la définir ; car elle est large, vague : elle n'a pas encore été réalisée. A différentes époques, au milieu des circonstances diverses, elle s'est révélée à beaucoup d'esprits sous des lumières et des formes dissemblables. Le prédicateur inspiré Skarga conçoit et sent la patrie comme le règne d'une race élue, comme une Jérusalem avec son arche, son temple et son trône, avec son passé sacré dont la conservation et la défense sont la vie nationale. Dans l'opinion de nombre de réformateurs modernes, la patrie, c'est l'ordre politique de l'avenir qu'il faut travailler à établir. La liberté, la puissance et le bonheur entrent nécessairement dans l'ensemble de cette conception. Il n'y a rien détonnant que cette idée n'ait pas encore été complètement réalisée ; car l'état social de la Pologne n'a jamais complètement répondu aux conditions indispensables à cette réalisation. On comprend maintenant qu'il est impossible d'exprimer le patriotisme polonais
LES POLONAIS m
par des mots ; de l'enfermer dans une formule scientifique. Pour les poètes, pour les orateurs, pour les hommes politiques, nationaux, la patrie, ce n'est pas l'endroit où l'on est bien — ubi bene — ; ce n'est pas même un certain idéal de prospérité ; c'est encore moins une étendue de terre entourée de frontières, au delà de laquelle doit cesser toute action nationale ; la patrie, pour eux, la patrie, pour tout Polonais, est, elle vit partout où bat le cœur fidèle de ses enfants !
Ainsi conçue, elle offre un spectacle peu ordinaire. Les provinces qui composent l'Etat peuvent en être détachées, mais, aux yeux de la littérature et de la nationalité, elles font toujours partie delà patrie idéale. C'est pour cette raison que nos provinces conquises par les puissances étrangères n'ont jamais cessé d'être regardées comme appartenant à la Pologne. Elles avaient leurs nonces à la Diète, leurs sièges dans le Sénat, leurs juges et leurs magistrats répandus au milieu des autres autorités actives du pays. La Pologne, en agissant ainsi, est la seule nation qui ait suivi les voies de l'Eglise catholique, qui nomme des évêques dans toutes les parties de l'univers, leur confère des pouvoirs réels légaux, et fait acte de suzeraineté morale sur les contrées où elle n'a plus de puissance temporelle...