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trèrent dans le Nord, jusqu'au fond de la Lithuanie, du temps des grands-ducs païens. Quelques frères Mineurs établirent un couvent à Wilna ; la tradition dit qu'ils étaient polonais. Ce couvent fut détruit par les païens : les frères Mineurs périrent victimes de leur foi. Les croix qui s'élèvent sur la montagne du château de Wilna marquent l'endroit qu'ils arrosèrent de leur sang, l'endroit où, pour la première fois, une parole polonaise retentit dans un pays si éloigné de la frontière de la Pologne.
En même temps, les Dominicains pénétraient par la Moravie à Cracovie. Saint-Dominique, quelques années après l'établissement de son ordre» enrôla trois nobles Slaves, deux Polonais de la famille seigneuriale d'Odrowonge, saintHyacinthe, le bienheureux Czeslaw^ et un Bohême. Ces jeunes gens se rendirent en Pologne, fondèrent sur leur chemin des colonies en Allemagne et en Moravie. Le bienheureux Czeslaw fut le fondateur des Dominicains à Breslau et jusqu'à Dantzick.
Du vivant même de saint Dominique, déjà ses discipjes se fixaient sur l'extrême trontière de la Pologne, à Kiew. Ainsi les limites futures de l'influence morale de la Pologne étaient tracées bien avant la conquête politique. La langue polonaise s'est fixée d'abord sur les autels ; elle pénétra dans les prières ; elle devint peu à peu la langue de famille. Trois siècles plus tard, les Jésuites
s'emparent de ces conquêtes, et les disciplinent, ils les organisent et les exploitent avec la profonde politique qui caractérise cet ordre. Comme jadis saint Adalbert éclairait la marche des Polonais vers la Prusse et montrait le côté où devaient se diriger leurs efforts, de même à cette époque, les frères Mineurs et les Dominicains tracèrent la route de la Pologne à travers la Lithuanie et les terres russiennes.
LA POésiE RELIGIEUSE '**
Chez les Bohèmes, la poésie religieuse manquait d'une atmosphère de calme qui est nécessaire pour la production des grands monuments de l'art ; les esprits étaient trop agités des intérêts, des passions des sectes. Une poésie de secte et de parti ne pourra jamais devenir une grande poésie de l'époque, une grande poésie nationale. Or, chez les Polonais, les chantres du peuple jouissaient encore de ce calme, et probablement un grand
(1) II. p. 77 à 80.
nombre de pièces qu'on trouve dans le recueil des cantiques datent de ce temps. Je ne sais si un autre pays peut produire un recueil comparable à celui que possède la Pologne.
Il se divise, selon l'année ecclésiastique, en chansons de TAvent, de la Nativité, de la Passion et de la Résurrection. Les sentiments qui y sont exprimés, les sentiments de la maternité, du culte de la Vierge pour son enfant divin, sont d'une délicatesse et d'une sainteté qu'une traduction en prose pourrait profaner. On trouve difficilement, dans une autre poésie, des expressions aussi chastes, dune telle douceur et d'une telledélicatesse...'*)
Il est impossible de rien trouver de comparable aux pièces qu'on pourrait appeler sérieuses, où l'on raconte la Passion et la Résurrection. Il y a tel hymne qu'on pourrait placer à la tête de notre poésie nationale, et que les théoriciens n'ont pas remarqué ; ce genre échappe, par sa
<1) Chez les étrangers, on trouverait parmi les chants des Italiens quelques strophes comparables à celles de cette antique poésie polonaise. Chez les modernes, parmi les Allemands, Novalis (Hardemberg) a cherché à imiter ce genre, et il a réussi, du moins dans quelques strophes, à en saisir le ton vraiment pieux et populaire. Dans quelques pièces de Victor Hugo, surtout dans c "lie intitulée l'Enfant qui dort, qui parle avec l'ange, quelques vers pourraient donner uno idée de la grâce des poésies contenues dans le recueil polonais, quoique la pièce de l'auteur français soit mieux conçue, mieux achevée comme production de l'art....
sublimité même, à la critique. Dans ces strophes, le poète ne suit plus aucune mesure, il abandonne la rime comme trop épigrammatique, comme trop mesq line : il range ses vers d'après une mesure intérieure, daprès la mesure de la haute musique, et ses rimes deviennent des assonances ; il est ditficile certainement de suivre les règles d'une telle poésie.
Je voudrais pouvoir vous lire en polonais quelques strophes d'un hymne sublime sur la Résurrection. Le poète fait parler Jésus-Christ ressuscité et la Vierge. C'est d'une hardiesse que Dante même ne se permet pas, et cependant le poète a su donner à ses paroles assez de force, assez de gravité pour ne pas scandaliser. Si l'on essayait de traduire ces vers en poésie moderne, avec des rimes, on détruirait toute leur hauteur, toute leur sublimité. Dans une strophe où Jésus-Christ ressuscité s'approche de sa mère, le poète dit :
« Il envoie des anges pour la saluer ; il dit : Mes anges chéris, allez vers ma mère, saluez-la ! Puis, avec son immense lumière, il s'approche d'elle. La mère d'abord reconnaît sa divinité ; elle lui dit : Soyez le bien-venu, ô Dieu de toute bonté ! ô consolateur des âmes ! »
C'est là une merveilleuse parole d'une mère qui reconnaît dans son fil? un Dieu, et. frappée de sa bonté divine, l'appelle consolateur des âmes...
...A ces pièces religieuses on a ajouté peu à peu quelques cliants, de peti!s mystères, où l'on introduit les bergers, les saintes femmes, où l'on raconte la naissance de Jésus-Christ ; on commence par expliquer les prophéties ; puis on décrit les événements elles espérances futures de l'humanité. On introduit pre'sque partout des bergers mazo viens parlant avec leur accent. C'est un maître d'école qui explique toujours les prophéties, comme rhomme le plus savant.
Le poète ne se so icie pas du coloris local, et il annonce, en style pompeux, les espérances futures. Ce sont de petits drames composés pour le peuple et qui se jouent jusqu'à présent dans plusieurs provinces polonaises.
INTRODUCTION DE PArRIOTISME EN POLOGNE
Les progrès des sectaires protestants furent
(1) 11, p. 119-122. Sur ce sujet cf voir plus loin Hosius et Skaya. Cf. Hosi : Epilala publiées par Acad. de Cracovie, 1879 et sq.
W. Zakrzewski : Les origines et le développement de la Réforme en Pologne, (en pol ) Leipzig, 1870; Szujski : La renaissance et la réforme, Cracovie, 1880 ; J. Bukowski : Hist. de la réformation en rologne, 3 vol. 1883-1886.
rapides dans la Grande-Pologne et surtout dans la Prusse. Chaque seigneur étant maître chez lui, et chaque gentilhomme se regardant comme le président d'une république indépendante, il n'y avait pas de pouvoir central capable de lutter contre les attaques des sectes. Les sectaires, ayant besoin d'être appuyés par la puissance civile, jetèrent dès le commencement, les yeux sur la Pologne. Luther. Calvin, Erasme, Osiandre, envoyaient des émissaires en Pologne, dédiaient au roi leurs ouvrages, flattaient ce souverain, le comparaient à David, à Salomon, espérant de lui le rétablissement de la vérité évangélique.
Ainsi, le roi, d'un côté défié par la noblesse, mal obéi par les seigneurs, trouvait, d'un autre côté, des flatteurs, des serviteurs dévoués ; il hésita toute sa vie entre la religion de ses pères et les grandes promesses de cette nouvelle religion.
Les sectaires s'emparèrent aussi de toutes les personnes qui entouraient le roi. surtout des femmes.
Ils savaient bien qu'il n'aimait pas sa troisième femme, Catherine d'Autriche, et qu'il désirait divorcer. Le nonce du pape résistait de toutes ses forces à ce projet, regardant ce divorce comme le signal d'une révolte contre l'Eglise. Les sectaires, d'un autre côté, lui promettaient leur appui. Le roi était entouré de moines défroqués,
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de théologiens allemands, français et italiens, avec lesquels il aimait à s'entretenir. Il était savant lui-même et très curieux d'apprendre les sciences étrangères.
Les idées nouvelles se répandaient en Pologne par l'organe des Polonais eux-mêmes qui voyageaient et fréquentaient toutes les universités étrangères. Ces seigneurs, riches, jeunes et légers, désiraient voir, observer, Luther, Calvin, Erasme de Rotterdam, ces personnages célèbres dont tout le monde conversait, et que les seigneurs polonais examinaient avec curiosité, pour en parler plus tard dans leur pays. Ils donnaient de riches présents à ces sectaires; leur achetaient des livres et flattaient ainsi beaucoup la vanité de ces célèbres théologiens, qui, quoique protégés parles seigneurs allemands et français, étaient toujours tenus par ces derniers à une dislance respectueuse. Alors paraissaient des livres qui vantaient l'hospitalité, la générosité, le désir d'apprendre des seigneurs polonais. Lipsius, Ovius, Gaulius, écrivaient naïvement que les Polonais parlaient toutes les langues étrangères, que c'était un peuple singulier de riches et de savants ; car ils croyaient tous les Polonais, riches, savants et heureux, cotnme ceux qui parcouraient l'Allemagne et la France.
De retour chez eux, ces nobles, ces princes, méprisaient leurs curés et discutaient avec leurs
évêques, au lieu d'obéir. Ils parlaient continuellement de ces grands hommes dont ils avaient lait connaissance ; par amour-propre, ils produisaient partout leurs livres et défendaient leurs systèmes, comme quelque chose de nouveau, d'éclatant, de beau. Chacun de ces seigneurs avait plein pouvoir d'établir chez lui des écoles, des imprimeries. La Pologne en fut bientôt couverte. Les étrangers n'y pouvaient rien comprendre ; ils trouvaient dans les hameaux, dans des huttes enfoncées dans la boue, des imprimeries, où des Français, des Allemands, travaillaient à répandre des ouvrages qui n'avaient aucun rapport avec la Pologne d'alors, qui traitaient de dogmes théologiques très abstraits, et tonnaient contre les envahissements, contre les abus de l'Eglise, dont il n'y avait cependant pas encore d'exemples en Pologne.
Il est à remarquer que toutes ces sectes avaient en vues certaines circonstances locales, particulières au pays où elles prenaient naissance. En Allemagne on attaquait le pouvoir téodal des puissants évêques; mais ces pouvoirs n'existaient pas en Pologne. Les villes d'Allemagne voulaient s'emparer des grandes richesses, des biens fonds de certains couvents ; mais de telles richesses ne tentaient pas l'avidité des seigneurs polonais. De sorte qu'on raisonnait, qu'on déclamait contre des
choses qui n'existaient point en Pologne. Ces réclamations, imitation misérable des pays étrangers, se propageaient facilement dans une république où on laissait à tous une pleine liberté de parler, de raisonner.
Pour l'histoire de l'Eglise en général, cette partie de l'histoire littéraire slave est très importante. Plusieurs sectes prirent naissance en Pologne ; quelques-uns y acquirent leur développement. On sait que, jusqu'à présent, les unitaires d'Angleterre emploient les livres imprimés en Pologne à cette époque ; que leurs dogmes ont été arrêtés dans les petites villes de ce pays.
Les Polonais recherchaient et préféraient les opinions les plus hardies. On méprisait Luther comme un juste milieu, comme un homme qui ne savait pas tirer, de ses opinions, toutes les conséquences, ce qui explique le lent progrès de la secte luthérienne chez eux ; on lui préférait Calvin; mais on affectionnait surtout les opinions des unitaires, des ariens modernes et des sociniens, qui, plus hardis que les ariens, finirent par nier la divinité de Jésus-Christ et par rétrograder vers l'Ancien Testament.