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LES JÉSUITES

Nulle part cet ordre n'eut une importance politique comparable à celle qu'il obtint plus tard en

(1) II, p. 127-129.

Pologne. Los j(»suites trouvèrent là le terrain qui répondait parfaitement à l'esprit de leur association. Ils combattaient la réforme par ses propres armes. Ils s'attachaient à s'introduire dans les maisons des grands, à s'emparer de leur entourage, à éloigner tous les sectaires el à dominer ainsi, d'abord les cTiâteaux, plus lard les villes et les hameaux. Pendant deux siècles, ils n'ont cessé de lutter avec acharnement, et, sans avoir livré une seule bataille, ils ont fini par détruire toutes les sectes et s'emparer de toutes les écoles et du pouvoir constitutif dans la république de Pologne.

Les jésuites employaient les sciences elles arls comme moyens pour atteindre leur but ; ils étaient, comme on sait, chimistes et mathématiciens en Chine, où il fallait montrer leur supériorité dans les sciences; ils étaient agriculteurs et organisateurs dans leurs possessions du nouveau monde. Mais, en Pologne, ils n'avaient pas besoin, pour dominer, de recourir à la science; ils n'avaient qu'à combattre la légèreté nationale, la curiosité, la paresse et la gourmandise : et les jésuites, n'osant pas engager le combat sur ce terrain, se bornèrent à conserver le dogme. Sévères seulement pour eux-mêmes, ils permettaient aux seigneurs de vivre dans l'oisiveté ; ne s'effarouchaient pas de l'ignorance ; ne voulaient qu'obtenir la neutralité de la part des ennemis de l'Eglise.

Aussi, lorsque le philosophisme vint attaquer leur institution, malp'é toute leur puissanc^raditionnelle et leur habileté, ils se trouvèrent sans défense au milieu de la noblesse, qui avait perdu l'habitude de penser, et qui ne savait plus comment répondre aux mensonges et aux paradoxes hardis de cette nouvelle école qui niait tout le passé. Alors les jésuites devaient périr. Comme force de résistance, ils retardèrent le développement du mal : comme inertie, ils n'eurent aucune vie à opposer à son attaque directe.

LE GRAND SKARGA <')

Skarga ne représente pas un parti ni une époque, il résume une nation entière. Sa famille, à lui c'ast la Pologne

....Skarga écrivait des ouvrages de différents genres, des ouvrages dogmatiques, de Thistoire, des homélies et enfin des sermons proprement dits.

(1) [I, p. 256-272. Sur Skarga il a paru en français un livre de M. Louis Léger,

Comme écrivain dogmatique, il occupe une haute place parmi les docteurs de l'Eglise. Il est savant, il esl versé dans les Ecrilures ; il ne les cite pas, il en est imbu : ses citations se fondent dans son style et se détachent seulement de sa parole par une nuance plus sombre et plus grave. Il connaissait la patristique grecque et latine, lisait tous les ouvrages de polémique que l'on publiait alors ; mais ce qui lui donne une valeur littéraire, c'est la manière de s'énoncer. Il cherche toujours à présenter les dogmes les plus abstraits de la manière la plus populaire....

Cependant Skarga est toujours précis et noble.

....Les plus importants de ses discours dogmatiques sont ses Sermons .sur les sept sacrements, ouvrages admirables comme raisonnement et parfois comme forme.

Je vous en citerai seulement quelques passages pour donner l'idée de sa manière de populariser la théologie : Parlant du baptême, il compare ce sacrement à un vaisseau qu'il faut absolument monter pour traverser l'abîme qui nous sépare de l'Eternité.

« Hors de ce vaisseau, dit-il, il n'y a pas de salut ; si nous avons le malheur de faire naufrage, si ce vaisseau est brisé, alors la pénitence nous apparaît comme une planche de salut à la quelle il faut que nous nous attachions, — Quant au

sacrement de la confirmation, ajoute-t-il, il n'est pas absolument nécessaire : mais il est utile, il nous épargne les fatigues du chemin de la vie, ainsi qu'un noble coursier qui nous aide à traverser les distances qu'un piéton ne pourrait peut-être pas parcourir durant toute sa vie. »

... .11 montrait la nécessité de protéger le peuple, de lui assurer un bien-être matériel, et enfin de lui donner la vérité sans employer la force, mais à l'aide des prédications, de l'apostolat. Ces importantes vérités sont expliqué<^s dans son ouvrage sur V Unité de rÈgllxe.

...Les travaux les plus remarquables de Skarga, ceux auxquels il doit la célébrité, sont ses discours politiques, ses oraisons parlementaires : Skarga créa ce genre. Malgré son talent distingué, il ne pouvait pas déployer toute sa force dans ses homélies et dans ses ouvrages dogmatiques : c'est dans ses discours politiques, qu'il s'éleva à toute la hauteur de son génie. Ses discours parlementaires expliquent l'idée qu'il avait de la mission de la Pologne, des devoirs des citoyens envers la république ; il y développe le système politique qu'il regardait comme le meilleur, et enfin il y prédit l'avenir de la Pologne. Il est, dans ses discours, orateur, politique, prêtre et prophète.

Le caractère qui domine ses ouvrages, et qui lui est particulier, est celui de patriote. Skarga est

prêtre patriote ; il puisait sa force dans son amour pour la patrie. Certes, il fallait un g-rand courage et une grande force jjour combattre tant de sectes qui divisaient la Pologne. Les apôtres, les anciens docteurs de l'Eglise, saint Augustin, saint Clément d'Alexandrie, tous ces anciens philosophes qui expliquaient les dogmes catholiques, qui combattaient l'incrédulité, étaient toujours entourés d'un bercail peu nombreux, mais compact. Skarga, au contraire, se trouvait au milieu d'une armée révoltée contre ses chefs. Il était obligé d'engager une lutte contre son auditoire. Cet homme, calomnié par les sectaires, qui le représentaient comme un inquisiteur, un flatteur du roi, un intrigant, un partisan du pouvoir absolu, insulté quelquefois publiquement et persécuté, se trouvait, en montant en chaire, en face de ses ennemis. On dit qu'il reçut publiquement un soufflet en sortant de l'église ; une autre fois, il échappa par miracle à la mort. Le sicaire d'un seigneur l'attendait en embuscade pour le noyer. Skarga, passant auprès du château de ce seigneur, eut l'idée d'aller lui faire visite, et il évita ainsi les embûches qu'on lui dressait. Ce seigneur, frappé de l'apparition subite de Skarga, lui donna l'hospitalité, et ils se séparèrent bons amis.

C'est à travers tant de dangers et de difficultés que cet homme pénétrait dans une église ! Au

lieu de puiser dans le caractère de ses auditeurs et dans leurs sympathies la force dont il avait besoin, il devait la tirer du fond de son àme ; il devait en extraire assez d'enthousiasme pour animer son auditoire froid et malveillant. Il évitait tous les artifices oratoires, ne cherchait pas à gag^ner la bienveillance de son public, ne le flattait jamais, et le plus souvent, après avoir exposé aux sénateurs et aux nonces leurs devoirs avec gravité, avec sévérité, après avoir adressé une prière au ciel, il commençait à tonner contre les crimes des particuliers et contre les abus publics...

...L'idée de la patrie, telle qu'elle apparaît dans ses ouvrages, nous l'avons vue déjà poindre dans les temps mythiques de la Pologne, chez les plus anciens annalistes, dans les ouvrages de Vincent Kadlubek disant : « l'amour de la patrie est fort comme la mort » ; nous voyons cette idée dans les récits fabuleux de l'auteur de la vie de saint Stanislas, quand il y parle de celte couronne ôtée mystérieusement à la Pologne, et qui doit lui être rendue un jour : nous la voyons aussi dans les écrits deLonginus;maisSkarga l'explique etladéveloppe.

Il aime sa patrie, non parce qu'il y est né, mais parce que la patrie est, selon lui, une institution divine : c'est Dieu qui crée les nations, c'est Dieu qui leur assigne une mission, qui leur impose certains devoirs.

... Dans toute l'histoire, il ne voit que deux peuples qui répondent, selon lui, à la haute idée de la patrie : le peuple élu, c'est-à-dire le peuple hébreu, et le peuple polonais...

... La liberté dont jouit la Pologne est encore pour Skarga une preuve de la pensée divine dans laquelle cet Etat a, selon lui, été conçu, parce que sa constitution est la même que celle sur laquelle est basé l'organisme humain. L'âme n'a pas sur le corps, dit Skarga, un pouvoir despotique, mais un pouvoir constitutionnel ; l'âme remplit dans le corps les fonctions d'un roi de Pologne, gouvernant la république. C'est pourquoi il appelle cette liberté la liberté d'or. L'or, suivant les idées du moyen âge, signifiait souvent,comme on sait, la perfection, l'excellence ; suivant les idées des alchimistes, c'était la lumière concentrée; les adeptes des sciences occultes cherchaient cet or. qui devait donner la vie et la santé éternelles. C'est dans ce sens que la bulle qui constitue l'empire germanique était appelée la Bulle d'or. La liberté d'or, expression populaire chez les Polonais, était donc pour Skarga, la liberté par excellence, celle qui donnait, qui assurait aux individus le pouvoir de se développer complètement et qui les rendait responsables de leurs actions...

... Les hommes auxquels il parlait, l'interrom-

paient souvent par des murmures. A l'exception d'un seul, tous les se'nateurs étaient protestants. Ils se tenaient debout devant l'autel, levaient et balançaient la tète pour mieux faire briller l'aigrette de diamants fixe'e à leurs bonnets, et cela au moment où le prêtre élevait l'hostie. Le roi seul se mettait à genoux.

Aussi Skarga compte peu sur les sympathies de ses auditeurs. Voyez quelles dures vérités il dit en regardant ces hommes fiers, entourés de gens d'armes dont les bataillons campaient devant l'Eglise.

« En vous observant tous ici, je reconnais vos mœurs, vos habitudes ; je vois le mal national dans toute son étendue. »

11 commence alors à parler de ce mal qui réside dans l'ambition des partis, dans l'envahissement de fous les pouvoirs par la noblesse, dans l'abaissement de l'autorité royale, dans l'oppression inouïe sous laquelle gémissait le peuple.

« Et ces sueurs, et ce sang de nos paysans, dit-il, qui ne cessent de couler, et dont toute cette terre est devenue moite et rouge, quel épouvantable avenir préparent-ils à ce royaume! Je ne connais pas de royaume dans la chrétienté où les paysans soient ainsi mal traités. Et vous qui criez tant contre le pouvoir absolu que personne ne veut et ne peut vous imposer, déclamateurs

hypocrites ; — vous avez dévoré ma vigne, dit le Seigneur, pourquoi écrasez-vous ainsi mon ()euple! vous le broyez comme une meule broie le grain. De quel droit vous obstinez-vous à ne pas changer cette loi infâme ? Ces paysans sont vos prochains; ils sont Polonais comme vous; ils parlent la même langue, et sont enfants d'une même patrie. Jadis les chrétiens donnaient la liberté à leurs esclaves baptisés et devenus leurs frères en Jésus-Christ : et vous, vous osez retenir en esclavage des chrétiens vos compatriotes ! Je sais que vous n'en agissez pas tous ainsi ; mais ceux qui commettent de tels crimes, comment ne rougissent-ils pas en face de la chrétienté qui les regarde, et dont ils se disent membres? — »

Il ne leur épargne aucune vérité, il plonge sa parole au fond de la conscience nationale, et il la retourne dans tous les sens.

Il prédit les malheurs terribles de la nation, non pas en symboles seulement, comme les prophètes de l'Ancien Testament, à qui on reproche quelquefois de ne s'expliquer qu'en métaphores à double sens, mais de la manière la plus claire et la plus positive...

... Voici ce qu'il dit en parlant de la discorde intérieure dans le moment où les Polonais remportaient de grandes victoires sur les Suédois, sur les Moskowites et sur les Tartares...

« Sur les traces de nos discordes viendra le despotisme étranger qui engloutira toutes nos libertés; ces libertés dont vous êtes si fiers deviendront la fable de la postérité et la risée du monde ; car vos enfants, avec leurs propriétés, avec leurs familles, expireront dans la misère entre les mains de l'ennemi qui les haïra.

« Les vastes territoires, les Etats jadis indépendants, mariés à la Pologne, incarnés dans votre Etat, qui vous rendent si puissants et si redoutables à vos ennemis, se détacheront du corps de cette nation, vos discordes ayant brisé les liens mystérieux qui les réunissaient...

« Votre langue, la seule parmi les langues slaves, choisie et adoptée par la liberté, vous la verrez détruite, et votre race, vous la verrez dégénérer, et les restes de cette race s'en iront dispersés par le monde, et vous serez condamnés à subir une métamorphose horrible, à prendre les mœurs et les habitants d'un peuple qui vous hait et qui vous méprise ! »

Skarga me paraît avoir réalisé l'idéal d'un orateur sacré et patriote. Il a la forme aussi parfaite que celle de Bossuet et de Massillon.Elle disparait même, et jamais on ne s'aperçoit de la marche de ses périodes, tandis que dans les plus beaux discours des orateurs français on s'aperçoit trop souvent de la forme. On voit qu'ils parlent

devant un public instruit qui pèse et juge chacune de leurs phrases. Skarga ne pense jamais à ses phrases. Son style n'en est que plus parfait. Sa manière de parler et d'écrire porte ce cachet du style de l'époque qu'on appelle l'âge d'or, et qu'un littérateur polonais reconnaît parce que chaque expression y a son timbre particulier, un certain son métallique. La composition de ses dissours diffère de celle de tous les orateurs anciens et modernes. Jamais il n'en trace de plan d'avance; il n'a pas ce qu'on appelle l'cxorde ni la division; il ne réserve pas ses arguments les plus forts pour la péroraison. Quelquefois en discutant une question dogmatique, après des passages d'une logique froide et serrée, tout d^un coup il se sent enflammé; il se met à prédire l'avenir, à appeler le peuple à la pénitence. 11 est tribun, il est prophète, il est toujours Polonais. La chaleur de la dispute, la nécessité de lutler contre son public, lui donnent cette force et ce style que lui seul possède.

Les anciens orateurs de l'Eglise, les homélistes sont exclusivement des écrivains ecclésiastiques ; ils traitent du dogme et de la morale chrétienne en général: ce sont des écrivains de tous les siècles, de tous les peuples. Les prédicateurs français modernes nous laissent sentir trop souvent le désir de répondre aux exigences de leur public ; ils évitent de scandaliser le goût de ce public

civilisé. Skarg-a s'oublie complètement en montant dans la chaire ; il s'adresse toujours à cette patrie idéale qu'il a devant les yeux ; il est pour son public, comme il le dit lui-même, une colonne de bronze, une muraille de ter à l'épreuve des attaques de ses ennemis. Enfin il est supérieur à tous les orateurs par ce don particulier du ciel, par l'esprit prophétique.

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