‹ Les SlavesChapitre 32 sur 99 · UNE ÉPOPÉE MORALE KORDECKI · texte numérisé non relu

UNE ÉPOPÉE MORALE KORDECKI

La Pologne n'existait plus sur la carte de l'Europe. Les ennemis trouvèrent dans le couvent de Jasna-Gôra un homme, le seul peut-être qui fût capable de s'élever au-dessus de toutes les considérations militaires et politiques du temps, de rester fidèle à la cause de sa patrie ; il y trouvèrent l'âme la plus forte et la plus pure de la Pologne, et en frappant sur cet homme, ils firent

(1) II, p. 355-371. Sur le grand Kordecki a paru en français la traduction par B. Kozakiewicz du Déluge de Sienkiewicz où ii joue un puissant rôle.

ressortir toutes les ressources qu'il possédait. Celte lutte léleva à une telle hauteur, que toute la Pologne put l'apercevoir et reconnaître en lui l'idéal delà résistance, Texemple de ce que pouvait faire chaque Polonais. Cet appel à toutes les sympathies réunit pour un moment les Polonais dans un seul sentiment : ils devinrent invincibles.

Cet homme s'appelait Augustin Kordecki : il était Prieur des moines de Saint-Paul, qui habitaient le couvent de Jasna-Gùra. Il a laissé le récit de ce siège écrit avec une simplicité digne de la plume dun héros.

... La Pologne n'offre pas de génie agressif de la force du génie défensif de ce moine. Il s'élevait à cette hauteur où on devine l'avenir : son courage n'était pas celui d'un soldat qui se fait tuer pour ne pas abandonner son poste, qui meurt en désespérant. Au milieu de tant de dangers il est toujours calme, il est même humble. Il n'y a rien d'humain dans son courage, puisque les soldats et la jeunesse l'abandonnaient, et qu'il ne comptait que sur quelques vieillards; il a une idée profonde et nette de la nationalité polonaise, qui repose tout entière sur un sentiment moral du devoir. Il est resté fidèle à ce sentiment.

Le récit du Prieur est une espèce d'é[)opée morale. La description des événements. matériels, des combatS; des sorties, est de peu d'importance.

C'est le caractère moral de la lutte qui en fait l'intérêt ; la Providence semble avoir permis toutes les tentations pour ébranler la fermeté de ce moine. On commeiace par une sommation de rendre la place ; ce sont les Polonais qui tentent avec bienveillance. Plus tard, les assiégeants arrivent ; on attend ; les moines se défendent encore ; mais les nobles les abandonnent. Enfin on ouvre la tranchée, et les religieux eux-mêmes doutent déjà du succès ; vers la fin il ne reste que le Prieur inébranlable qui seul organise tous les moyens de défense et qui pare à toutes les difficultés...

... Jamais l'idée polonaise n'app'arut aussi complètement personnifiée qu'en lui. Les héros des siècles postérieurs reproduisent quelques-uns des traits de ce caractère dont il fut le type. La sensibilité de Jean-Casimir, la foi de Sobieski, la simplicité de Kosciuszko, nous rappellent constamment ce Prieur. C'est là le caractère slave polonais : la simplicité, la modestie et l'enthousiasme.

Seul, ent>e tous les écrivains de mémoires, Kordecki n'a jamais parlé de lui-même, quoique racontant les actions dont il fut le héros. Une seule fois, il cite son discours ; et ce n'est pas pour faire admirer son éloquence : il parle comme porteur des ordres de la communauté. Avec la

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même simplicité et avec charité, il passe sous silence les noms des hommes qui avaient donné des conseils pusillanimes ; il les épargne ; il veut faire partager sa gloire à la communauté ; et quoique lui-même n'ait jamais faibli durant la guerre, il prend- sur lui une partie des fautes de ses confrères, et dit : « Nous nous sommes plus d'une fois sentis troublés et saisis d'effroi ; mais toutes les fois que nous nous sommes réunis en conseil, on retrouvait dans les cœurs la même énergie...»

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