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LE MONTAIGNE POLONAIS : NICOLAS REY

Nicolas Rey excitait l'attention de la cour et de toute la noblesse par ses ouvrages religieux, ses psaumes, et surtout par ses brochures polémiques ; on était agréablement surpris de retrouver, dans des ouvrages imprimés, les opinions, les passions, les préjugés qui agitaient la noblesse de Pologne. Jusqu'alors les sentiments nationaux et

(1) II, p. 135-160 ; voir plus loin les pages sur Montaigne.

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religieux se produisaient en chansons, ou quelquefois dans de gros volumes latins qui effrayaient ces nobles peu enclins à l'étude. Rey, instruit pour son époque, et possédant le ton de la chanson et le style polonais, unissait ces deux genres différents, plaisait ainsi aux savants, à la noblesse, et même au peuple. Il représentait bien son pays, son époque, et surtout la classe à laquelle il appartenait. Nous possédons la biographie de Nicolas Rey, écrite par un de ses amis. Cette biographie est celle de tous les gentilshommes polonais de ce temps, de cette classe d'hommes la plus civilisée, la plus généreuse et la plus intéressante des pays slaves durant la vie du xv= siècle et le commencement du xvf : aussi doit-elle intéresser non seulement les Polonais, mais toute la race slave dont la noblesse polonaise était alors l'unique représentant,

Nicolas Rey, originaire d'une famille de Cracovie, passa sa jeunesse sur les terres russiennes, dans ce qu'on appelle la Gallicie, la Russie rouge. Dans son enfance, il parla probablement un polonais modifié par les formes rusiennes ; mais son existence, au milieu du plus poétique et du plus musical de tous les peuples slaves, développa son goût pour la musique et la poésie, et lui apprit à saisir le ton populaire et cette simplicité qui distinguent ses ouvrages,

Le seul moyen alors d'élever les jeunes gens était de les envoyer à l'académie de Cracovie ; mais le père de Nicolas Rey aimait trop son fils unique pour pouvoir se séparer de lui : il Téleva à la campagne. Nicolas Rey courait les bois, les prairies et les bords du Dniester. Tout le monde admirait son adresse. Son biographe dit que toutes les fois qu'il revenait de ses courses, ses habits étaient remplis du produit de sa chasse et de sa pêche ; alors on le secouait et l'on voyait s'échapper toute sorte d'animaux, des oiseaux, des écureuils, des poissons. On reconnaissait en lui un grand talent, et tout monde disait que ce garçon ferait son chemin, si on lui donnait quelque éducation. Le père se décida enfin à l'envoyer à l'école ; mais Rey, ayant déjà goûté les plaisirs de la liberté et de la société, s'obstinait à ne rien apprendre. Son père, voulant alors l'envoyer chez quelque grand seigneur, l'attacher à la cour de quelque palatin, lui fait faire un habit fort riche ; mais Rey, dit son biographe, coupe cet habit pour en faire des colliers, de petites mantilles, qu'il s'amuse à attacher au cou des corneilles et des corbea jx, et le pauvre garçon fut obligé d'attendre un an, jusqu'à ce qu'on lui eût fait venir un autre habit de Cracovie.

Le palatin choisi pour former son éducation politique et morale était un homme de beaucoup

d'esprit, qui sut apprécier les talents du jeune homme. Rey apprit à écrire le polonais et à rédiger des lettres, Cracovie habitée alors par une cour brillante, remplie d'étrangers et de savants discutant toutes les questions du jour, exerça une influence décisive sur lui, et ce genlilhomme ignorant se mit à apprendre le latin. Il fut bientôt en état de comprendre les livres de théologie, les livres de polémique...

... On commençait à chanter dans les églises, d'après la méthode de Bohême et d'Allemagne, des hymnes en langue vulgaire, et à traduire même en cette langue le rituel catholique. Rey, pour plaire aux savants et aux églises bohèmes, chercha à adapter auxformes latines et bohèmes lerhythme des chants populaires polonais et russiens...

... Il exerça une influence immense en attirant vers la poésie et la littérature populaire l'intérêt des lettrés, des savants, des professeurs et des poètes.

... Nicolas Rey, comme écrivain européen, appartenant à son siècle par son pays, qui était attaché à l'Occident, par l'Eglise polonaise, qui faisait partie de l'Église universelle, partageait les opinions de son siècle Ses ouvrages paraissent écrits sous la même inspiration que ceux des auteurs célèbres de cette époque, de Balthasar Castiglione et de Montaigne. Il était plus ancien

que Montaigne et contemporain de Castiglione. Le même désir de faire passer dans la langue vulgaire toutes opinions politiques et religieuses, tout ce qui agitait le siècle, le même talent d'exprimer sous une forme simple et facile les pensées hautes et les sentiments profonds, et la même légèreté de traiter tous les sujets forment le caractère de ces grands écrivains. <•'

... Le gentilhomme polonais n'a pas l'érudition du gentilhomme français. Ils ont lu les mêmes ouvrages ; de préférence ils ont consulté les abrégés, les anecdotes ; cependant Montaigne connaît mieux les auteurs ecclésiastiques et les poètes. Le gentilhomme polonais cite les mêmes auteurs, les mêmes autorités, mais il conçoit un plan complet, un système philosophique ; c'est qu'il était plus sincère, qu'il avait plus de foi, quoique protestant. 11 cite souvent la Bible, les traditions catholiques; il ne les sépare pas, comme Montaigne, des questions morales et philosophiques. Il cherche à faire un tout de ce qu'il a vu et observé. Il prend pour modèle de ce tout la république de Pologne. Son système philosophique est assez original. L'ouvrage dont nous parlons a pour titre: Miroir de la noblesse ^on autrement: La vie dun gentilhomme polonais^ c'est-à-dire

(1) Voir la page sur Montaigne, p

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la vie de l'homme ; car, pour Rey. de mémo que pour Montaigne et pour Castiglione, le gentilhomme est l'homme de son pays...

... L'univers, d'après les idées de Rey, ressemble beaucoup à la république de Pologne. Il y a, suivant lui, des planètes, des comètes qui gouvernent la masse terrestre et qu'il compare aux États de Pologne.

... Selon Rey la raison est faite pour éclairer l'homme, la loi pour le maintenir ; il dit, dans sa préface, que les philosophes anciens ayant écrit des ouvrages pour régler la vie de l'homme et l'arrêter dans ses élans désordonnés, il faudrait faire la même chose pour les Polonais...

... D'après lui, un noble polonais est un être qui préside à la terre ; c'est l'être le plus parfait de l'humanité. Tout ce qui lui est inférieur (^un étranger, un paysan) est, pour notre auteur, comme le fond de la terre, et appartient à una. création chaotique, dont il ne sait plus se rendre aucun compte...

... Il verse "n torrent de citations à la manière de Montaigne. Il y a cependant cette différence entre récri\4ain polonais et l'auteur français, que celui-ci ne vit que dans les livres et en lui-même, tandis que le Polonais vit dans la nature et dans la Rible. Rey tire toutes ses comparaisons de cette double source ; il recueille sur le sol de sa patrie toutes

ses images; il a un sentiment profond de la nature, qui manque à Montaigne...

... D'après Nicolas Rey, le jeune homme doit apprendre un peu à lire et à écrire ; il no faut pas le fatiguer de la grammaire et de la logique, pour lesquelles il a do l'aversion ; il faut lui apprendre à monter à cheval, manier la lance, courir la bague, tirer à l'arquebuse; il doit voyager. L'ouvrage est rempli de détails sur la vie de la cour, des grands seigneurs et sur la vie domestique d'alors, et à ce titre ils sont intéressants pour un Polonais. Rey a une grande idée des pays étrangers, mais il ne prise que médiocrement les inventions et les arts. Il conseille à son élève de s'attacher à quelque grand seigneur des pays étrangers, quelque homme vénérable et grave, de tâcher surtout de tirer son instruction de la conversation ; car, c'est à la conversation qu'il assigne la première 'place dans son cours d'éducation.

... Si on compare les opinions de Rey avec celles de Montaigne, on voit l'énorme différence qu'il y a entre la môme civilisation chrétienne, greffée d'un côté sur la Gaule romaine, et de l'autre coté sur la société slave...

... Michel Montaigne consacre au mariage un chapitre particulier ; mais il puise ses maximes dans le cahos informe des opinions des sages de la Grèce et de Rome. Pour déterminer l'âge de se

marier, il cite les opinions des Athe'niens, et sur les devoirs du mariage, il s'en rapporte aux Romains, Il consulte même les Turcs ; il était curieux de savoir sur ce sujet l'opinion de Muley Hassan, bey de Tunis, détrôné alors, et qui voyageait en Europe. N'ayant plus aucune certitude morale, il oublie qu'il avait inséré dans ses Mémoires un chapitre ou plutôt un livre entier, consacré à la défense de la discipline ecclésiastique, et il continue à divaguer sur ce sujet : il dit, par exemple :

(( Je me mariai à trente-trois ans ; Aristote disait judicieusement de ne se marier qu'à trentecinq ; Platon ne voulait pas que ce tût avant trente-six : ce dernier philosophe se moque avec raison de ceux qui font les œuvres du mariage après cinquante-cinq ans, et déclare leur engeance indigne 'd'aliments et de vie. Thaïes a donné les vraies bornes; jeune encore, il répondit à sa mère, qui le pressait de se marier : Il n'est pas temps ; et, arrivé sur l'âge, il dit qu'il n'était plus temps. i>

Puis il tire de ces autorités toutes sortes d'exemples et de maximes. Enfin il conclut que le meilleur mariage est celui qui se fait entre un homme aveugle et une femme sourde. 11 n'est pas ami du mariage, et dit même qu'on ne se marie pas pour soi, seulement pour sa famille. Il distingue le mariage de l'amour ; il dit que la femme doit être

bonne et modeste, le modèle de toutes les vertus; mais que le mari n'est pas obligé à tenir la même conduite : ce qu'il appuie de maximes et d'exemples tirés des historiens. Enfin, il ajoute qu'il est bon de se marier tard, parce qu'un gentilhomme français, s'il avait des fils, courrait le risque d'être remplacé par eux à la cour, qu'il a besoin, étant jeune, d'armes et d'équipages ; et que s'il avait un fils d'âge de servir son roi, il se trouverait dans robligalion de partager avec lui sa fortune et ses meubles.

Le gentilhomme polonais conçoit ses devoirs d'une tout autre manière. Pour lui, le mariage est d'institution religieuse, d'institution divine, et le citoyen doit se marier pour accomplir sa destinée terrestre et pour trouver aussi le bonheur qui, suivant lui,-réside dans une vie campagnarde, et surtout dans une vie agricole et domestique...

. . . Montaigne n'a en vue que les hautes alliances et la fortune; le gentilhomme polonais, au contraire, conseille d'épouser une femme d'une condition égale à la sienne.

« Celui, dit-il, qui épouse une femme de condition supérieure à la sienne, d'homme libre devient incontinent vassal de sa haute et puissante dame. Que de dépenses ! que d'étiquette ! que de cérémonies ! Il faut des harnais rouges pour les chevaux, des livrées rouges pour les domestiques, un

carosse couvert de tapisseries et garni de boules d"or, deux femmes de chambre pour la toilette de madame et une troisième pour les voyages. Il te faudra masquer le bois de ta maisonnette avec des tapisseries : il te faudra bannir de ta table la choucroute nationale et la remplacer par des mets étrangers, qu'on ne pourra manger que dans des vases étrangers représentant toute la passion de Notre-Seigneur J.-C.

« Et voilà que tout à coup ton beau-frère s'avise de te faire visite : il arrive accompagné de vingt gentilshommes au moins, sans compter les domestiques, qu'il serait difficile d'énumérer. Il te faudra du vin pour tout ce monde, du fourrage pour les chevaux et des cadeaux pour la livrée. Ton meilleur cheval, ton meilleur lévrier, ton faucon chéri ne sont plus à toi, car ils plaisent au beau-frère, et tu seras obligé de lui en faire présent.

« Ne te mets pas en peine d'avoir une suite nombreuse et un brillant équipage. C'est un plaisir trop vulgaire que d'aller accompagné de tambours et de fifres, de voir les paysans accourir de tous côtés et monter sur les arbres et sur les toits pour t'admirer. Je connais des gentilshommes qui, après avoir donné de soirées magnifiques, dormirent fort avant dans la journée, faute d'avoir encore, dans leur basse-cour, un coq pour les éveiller.

Tu te passeras de Loul ce fracas et de toutes ces dépenses, pourvu que tu aies le bon Dieu pour compère et ses anges pour garçons de noces. »

Montaigne, au contraire, dit qu'il vaut mieux confier à quelques amis le soin de vous marier, parce qu'on peut se laisser emporter parla passion, dit-il, et, comme il ne s'agit dans le mariage que d'un intérêt, les étrangers sont mieux en état d'en juger.

Plus loin, Rey ajoute :

« Un tel couple, établi dans une petite campagne, se crée facilement de petites joies journalières, et fixe ses plaisirs en en jouissant avec modération. Tantôt on se promène dans les bois et dans les prairies ; tantôt on s'amuse à bêcher la terre, à planter des arbres fruitiers et des parterres de fleurs, on retourne dans sa petite maison ; tout y est propre, la nappe toute blanche, la cuillère étincelante, l'assiette brillante, le pain bien cuit, les petits poulets bien dodus.

c( Vient s'ébattre auprès de vous une foule de petits enfants, ces petits bouffons de cour intime ; voyezles courir autour de la table, en folâtrant et en gazouillant. On en attrape un, on le caresse, on le remet entre les mains de sa mère, qui passe sa vie à les admirer. On assiste ainsi à la meilleure, à la plus spirituelle des petites comédies.

« Dans une telle maison, la femme çst comme une

vigne parée de beaux et riches fruits, les enfants, comme des branches d'oliviers, ornent et rafraîchissent la table ; et le chef de famille, dans sa force et sa maturité, s'élève comme un cèdre du Liban dont le pied se baigne dans une source limpide, et dont la tète défie les vents et les orages. »

Dans cette description, Rey a toute la candeur et toute la fraîcheur des poètes serbiens.

... Rey expose un système de gouvernement représentatif; il le conçoit très bien. Ce n'est pas une découverte moderne, comme on l'a cru. Il sait que tout le monde ne pouvant monter à cheval pour aller assister au conseil, le pays est obligé de charger un certain nombre d'individus de gouverner la masse. Le député, devenu ainsi mandataire du pays, répond de la liberté, du salut de l'Etat. Rey conçoit la hauteur de cette position, et il dit qu'un député doit administrer les affaires publiques comme s'il administrait les sacrements. Les difficultés que l'on rencontre dans cette charge sont connues maintenant dans tous les pays ; les écueils contre lesquels se brise l'honnêteté d'un mandataire, c'est l'intérêt privé, le népotisme surtout et les fêtes, ce qu'on appelle, dans le langage moderne, les dîners ministériels.

... D'après Rey. la royauté est un grand mystère de la constitution : cest la vie qui anime tout le

corps, c'est la flamme qui s'allume sur le bûcher du sacrifice. L'âme d'un roi se porte vers le ciel: elle se dirige en tiaut; elle brille d'une lumière éclatante, si on la nourrit de bois sec et odoriférant ; mais si les conseils, comme le bois de mauvaise qualité, étouffent la flamme, alors elle se traîne par terre. Ici, on voit déjà les éléments de cette idée, développée plus tard par des écri vains politiques, et devenue un dogme de la constitution, savoir : que le roi est une espèce A'aheille-mère^ qui seule ne travaille pas, et, n'ayant pas d'aiguillon, ne peut faire de mal.

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