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LE RONSARD POLONAIS! JEAN KOCHANOWSKI

Le xvi*^ siècle, et surtout sa dernière moitié, vit naiire dans tous les pays d'Europe de grands poètes qui disputèrent bientôt aux philologues leur influence dans la sphère scientifique, et

(1) II, p. 167-171. Voir plus loin sur Ronsard. Sur Kochanowski a paru en français : Louis Léger : Jean hochanowski dans les \ouvellcs études slaves ; en polonais : Tarnowski : Jeati Kochanowski, Gracovie, 1888.

s'emparèrent de la sympathie populaire. Après le Camoëns et Ronsard, nés dans la même année, 1524, vint, huit ans plus tard, Kochanowski ; bientôt parurent le Tasse et Cervantes ; et enfin, une vingtaine d'années après. Shakespeare, qui ferme le cycle du moyen âge. Chaque lustre de ce demi-siècle est marqué par un grand nom et par un ouvrage qui fait époque.

... Kochanowski n'avait devant lui d'autre modèle que l'Arioste. Il n'y avait rien de commun entre l'esprit, la tradition des romans, et le génie, la tradition des poètes slaves. L'Arioste a puisé dans ses prédécesseurs ; il a pris toutes ses fables, toutes ses intrigues dans la sphère de la poésie chevaleresque, inconnue en Pologne, et que les Bohèmes imitaient d'une manière maladroite. Un poète qui se sentait la mission de parler à son peuple ne pouvait s'intéresser à ces types étrangers à l'histoire de sa nation ; le ton de l'Arioste était trop léger pour Kochanowski, et cette ironie fine, qui dénote déjà la vieillesse de la chevalerie, ne pouvait être comprise par un jeune homme qui appartenait aune race encore jeune et enthousiaste.

Il ne pouvait non plus comprendre le Dante. Nous avons fait connaître la différence qui existait entre le génie slave et celui des autres peuples, dans la manière de concevoir le surnaturel. Le mysticisme profond du Dante, qui, tantôt s'élève

dans les hautes régions et tantôt se perd dans les abîmes, surpassait les moyens poétiques d'un slave...

Kochanowski avait beaucoup plus de penchant pour les anciens. La forme ancienne qui a tant de rapports ave« celle des Slaves, la forme latine, surtout celle de Virgile et d'Horace enchantaient nos poètes. Ils ont vu d'un coup le parti qu'ils pouvaient en tirer pour enrichir leurs langues nationales. Kochanowski n'apporta d'Italie que les souvenirs classiques. Il voulut visiter Ronsard et les poètes de sa pléiade, Baïf, Jodelle, du Bellay, qui commençaient la grande réforme. "'

Kochanowski fit la connaissance de Ronsard; il se félicita d'avoir vu et approché cet homme : il n'en fit cependant jamais beaucoup d'éloges. 11 est glorieux pour Kochanowski de n'avoir pas subi l'influence de ce poète. Dans les ouvrages nombreux du poète polonais, on ne trouve pas un seul exemple de concettl, une seule métaphore louche, une seule figure hasardée, une seule exagération dé mauvais goût. C'est le seul poète d'alors qui soit aussi parfait, quoique d'une manière négative ; c'est le poète classique le moins moderne, le plus latin.

De retour dans son pays, il voulut être populaire; comme les poètes italiens, comme les poètes fran-

(1) Voir plus loin Ronsard, p.

çais,il essaya de composer dans la langue nationale et entre[)rit un ouvrage auquel il consacra la plus grande partie de sa vie. la traduction des Psaumes de David... Cet ouvrage lui assure rimmortalité et durera aussi longtemps que la langue polonaise conservera son indépendance parmi les dialectes slaves... Pour exécuter une telle traduction, qui a toute la valeur d'un ouvrage original, il faut ce génie poétique et un peuple religieux ; il faut encore cette chaleur du moment, qui animait alors les populations préoccupées de discussions religieuses. Tous les partis faisaient appel à la Bible. On sait quel rôle jouait alors l'Ancien Testament en Allemagne, et plus encore en Angleterre ; on y cherchait des sentences, des maximes que l'on transportait dans le monde ordinaire de la vie journalière. La Bible avait une existence réelle dans les populations ; et ce feu, allumé par les luîtes religieuses, enflammait aussi le poète et relevait jusqu'à l'inspiration qui dicta les Psaumes. Aucune langue moderne ne possède une traduction semblable.

Les Allemands travaillaient sous l'inspiration de l'exclusif esprit de secte ; ils s'attachaient à ce qui était en rapport avec les discussions du moment, ils en faisaient le texte de leurs mélodies. Aucune traduction allemande complète n'a été reconnue comme classique..,

. . . Kochanowski est inspiré. il est noble , il est clair et limpide dans son style ; sa marche poétique est pleine de franchise; son geste libre et fier est empreint d'une espèce d'ancienneté, de majesté sacerdotale...

Comparons la pauvreté des éléments de la poétique slave avec les immenses richesses gaspillées par Ronsard et sa céleste pléïade...

Kochanowski travaillait pour ceux qui représentent toujours le peuple, c'est-à-dire pour le public, pour la classe qui dirige la nation ; il devait donc prendre la forme de cette chanson populaire et l'élever à la dignité classique ; il devait la faire assez belle pour qu'elle pût être goûtée par les savants de ce temps.

Dans les poésies latines, il ne trouvait que l'épopée et la poésie lyrique. Vous vous rappelez que je vous ai déjà indiqué les causes qui empêchaient la création d'un poème épique en Pologne : c'est que l'histoire de ce pays manquait d'une idée unitaire et universelle. Le drame était également difficile, la littérature nationale n'en avait aucun modèle, et les mystères, tels qu'on les représentait alors en Pologne, offraient un cadre trop pauvre pour ceux qui connaissaient la littérature ancienne.

Kochanowski, qui précéda Shakespeare,Calderon et Cervantes, dut essayer du drame grec et en

imiter les auteurs. Il produisit un drame très remarquable ; mais c'est surtout la poésie lyrique qu'il ciiltivail ; il voulait perfeclionner la poésie slave sur le modèle d'Horace et de Catulle...

La plus intéressante de ses compositions, comme poésie originale, est sans contredit, la collection de ses élégies, composées à roccasion de la mort de son enfant. On ne trouve rien de comparable dans la littérature d'aucun pays. Il a toute la simplicité, toute la tendresse d'un poète serbe ; mais il y joint un sentiment beaucoup plus fort et beaucoup plus profond...

I^ élégie. « Si je devais jamais faire de ma plume un joujou d'enfant, et composer de petits vers pour les amuser; plût au ciel, que j'eusse à passer mes nuits près d'un berceau et mes années à composer, pour les nourrices, des chansonnettes qui caressent les enfants, les amusent et les intéressent ! plutôt que de veiller dans la solitude et tle chanter une plaintive élégie près du tombeau de ma pauvre enfant, »

VP élégie. « 0 ma délicieuse musicienne domestique ! Sapho slave, gloire future de notre poésie! tu devais hériter de cette petite terre, de cette maisonnette et du théorbe de ton père. Tu passais ta vie à composer des chansons nouvelles; tu passais tes jours à chanter, comme le rossignol y passe les nuits du printemps ; mais la mort t'a

fait fuir de nos bosquets, ô mon pauvre oiseau ! Trop tôt tu as cessé tes chants, et ce quej'<m entendis me fera pleurer toute ma vie. En mourant tu chantais encore : « 0 ma mère, disais-tu, « tu ne me verras plus à table à côté de toi ; voici « que je pars de la maison : pour la première fois, « seule que je m'en vais d'ici. »

La dernière élégie est une de ses plus belles. Le poète y raconte une vision. Après avoir pleuré longtemps, il sendort ; il voit en songe sa mère.

« Le sommeil tarditif est enfin venu fermer mes yeux rouges de larmes. Alors ma mère m'apparut en rêve ; elle portait dans ses bras ma petite fille, ma petite fille telle qu'elle venait jadis le matin près de* moi pour faire sa prière, elle avait figure rose et cheveux bouclés, elle était vêtue d'une chemise blanche. Elle souriait; je la regardais en silence ; alors, ma mère me dit: Jean, souffres tu toujours ainsi? Ta douleur me fait venir ici d'une contrée bien éloignée. Oh ! pourquoi pleures tu ? ton enfant n'est-elle pas pleine de vie et de bonheur ? Elle t'apparaît ici sous cette forme ten-estre ; mais dans la réo-ion des esprits elle brille comme une petite étoile du matin. »

... A la fin des élégies est un quatrain, unique et modeste souvenir qu'il consacre à son autre enfant mort plus tard. Il n'avait plus la force de le pheurer:

« Et toi. ;na petite Anue I tu as suivi ta petite

sœur ; pour laisser ton père solitaire sur cette terre et pour que son regard, dirigé vers réternilé, ne soit plus distrait. »

Comme poète vraiment polonais, il est patriote, ce qui le distingue de tous les poètes slaves et de tous les poètes ses contemporains; il a toujours en vue sa patrie ; c'est à cet être idéal et collectif qu'il adresse ses leçons et remontrances. Sa satire n'a pas le ton léger d'Horace ; elle n'a pas la forme classique ; c'est plutôt un petit drame qui pourrait être représenté comme un mime.

Nous y voyons un Satyre, une divinité agreste assez peu originale et par trop classique. Ce Satyre arrive à la cour du roi Auguste et donne aux Polonais toutes sortes d'avis utiles. Il parle politique, économie et morale. Il s^emporte s rtout contre trois défauts principaux qui, selon lui, doivent amener un jour de grands malheurs ; d'abord, le désir d'imiter les étrangers, puis la légèreté extrême à juger des plus hautes questions religieuses et politiques, et enfin l'impulsion industrielle qu'on cherchait à donner alors à la Pologne... 11 démontre qie l'économie, telle qu'on l'enseignait, le désir extrême de la richesse nationale est diamétralement opposé aux principes de la grandeur polonaise...

Il ressemble beaucoup à Horace. Horace aussi empruntait aux Grecs la plupart de ses motifs

lyriques, tout en restant fidèle à l'esprit latin et à la tradition de la parole nationale.

... Il n'a pas la richesse du rythme du poète latin ; il n'a pas cette musique et ce nombre poétiques que les contemporains d'Horace admiraient tant et qui semblent résonner encore dans ses phrases ; il n'a pas toujours ce fini dans les détails et cette perfection dansTensembie qui font que chaque pièce d'Horace forme un tout organique.

S'il y a une voix qu'on appelle de poitrine et une autre de tète, on pourrait dire la môme chose deFenthousiasme. Il y a un certain enthousiasme de tête, une certaine insj)iration particulière à Horace. C'est une petite lumière qui ne s'échappe pas en flamme, mais qui éclaire également chacune de ses compositions. Kochanowski, au contraire, parle du fond de son cœur ; il fait souvent éclater la chaleur vraiment poétique, mais cette chaleur est inégale dans son intensité et n'anime pas au même degré tous ses ouvrages...

Les polonais 131

l'iDYI.LE : SYMONOWICZ •'*

Symonowicz, abandonnant les traces de Kochanowski, composa, le premier, des idylles. Ce genre est tombé maintenant en discrédit; on necomprend plus la possibilité de faire parler de nos jours des bergers et des bergères...

. . . Virgile, comme on sait, n'osait pas introduire dans ses bucoliques les bergers latins ; il imitait les Grecs. Les Espagnols, et même les auteurs du midi de la France, pour rajeunir un peu ce genre, ont imaginé de donner aux bergers des sentiments chevaleresques, et ces bergers raisonnent comme des chevaliers dune cour d'amour. En France, Fontenelle, le i'roid philosophe, composa des idylles philosophiques que personne ne lit plus. Robespierre lui même en fit quelques-unes.

Les auteurs allemands, pour ne pas sortir de l'idéal, se renfermèrent dans Tâge d'or. Le célèbre Gessner crée des êtres, des bergers qui n'ont qu'une existence fictive. Ses bergers allemands

(1) II, p. 829-331.

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