LN BOURGEOIS POLONAIS! LE CORDONNIER KILINSKI
C'est un bourgeois, c'est le premier bourgeois homme politique que nous rencontrons dans riiistoire de la Pologne.
Kilinski, cordonnier de Varsovie, à l'époque de la révolution de la Pologne, jouissait d'un grand crédit auprès des bourgeois, et exerçait une puissante influence sur les chefs d'ateliers et sur les ouvriers. L'opinion publique leregardaitcomme chef de la bourgeoisie; on le connaissait patriote et dévoué. Cet homme simple, aimant la patrie, ne paraissait avoir aucune opinion pohtique, aucune théorie : ses contemporains lui repro-
chaient même de n'avoir voulu entrer dans aucun des partis ; il ne défendait que l'honneur, la grandeur de sa patrie ; il avait un sentiment profond, quoique confus, de l'abaissement de la Pologne, et voulait se sacrifier pour \x sauver.
Dans des mémoires qu'il écrivit dans sa vieillesse,on trouve des circonstances très intéressantes de sa vie, et surtout on y voit l'image fidèle de sa belle àme. Pendant les troubles de Varsovie on appela ce cordonnier devant le prince Repnin, ambassadeur russe et gouverneur de la ville. Le prince, devant qui tout le monde tremblait, fut très étonné de voir le cordonnier se présenter devant lui d'un air calme et fier; croyant que Kilinski ignorait à qui il avait affaire, il lui demanda à plusieurs reprises s'il savait à qui il parlait ; enfin, entr'ouvrant son manteau, il montra au cordonnier ses nombreux cordons et crachats, en lui disant : « Regarde, bourgeois, et tremble 1 — Monseigneur, répondit Kilinski, je vois chaque nuit dans le ciel des éloiles innombrables et je ne tremble pas. »
Kilinski se prépara à son entreprise révolutionnaire en homme religieux. Il commença, comme il le dit lui-même, par faire une confession générale, etcommunia en répandant beaucoup de larmes ; puis il prit congé de ses enfants et de sa femme, 1 œil sec et le cœur ferme, et descendit
dans la rue. Dans la bataille il donna des preuves d'une grande valeur. Combattant sans haine ni désir de vengeance, il n'eût voulu que mettre ses ennemis hors de combat; il eût voulu, comme il le dit lui-même, les effrayer pour les faire fuir, car il lui répugnait de leur faire du mal. De tous les écrivains de mémoires polonais, c'est le seul qui paraît regretter d'avoir tué des ennemis ; il évite même dans son récit d'employer ce mot tuer. Dans une attaque contre un corps de garde russe, un officier et quelques soldats russes furent tués; Kilinski dit qu'il fut dans la nécessité cVapaisef tel officier ; puis de tranquillUer tel cosaque, puis de mettre en repos un autre Cosaque.
Après le combat, le cordonnier fut nommé membre du gouvernement provisoire. Dans ce pays si aristocratique, Kilinski siégeait à côté des grands seigneurs sans jalouser leurs richesses et leurs honneurs 11 ne changea rien à ses manières, se conduisit envers eux comme par le passé, et fut estimé par ses collègues et par le peuple. Qu'avait-il besoin de montrer à ces seigneurs des formes fières, puisque dans son âme il se sentait leur égal ? C'est un des plus beaux caractères de la révolution de l'époque de Kosciuszko. Plus tard, il fut condamné aux fers, déporté et enfermé dans les prisons de Saint-Pétersbourg. 11 dut sa délivrance à la générosité de l'empereur Paul.
C'est le seul écrivain polonais qui, dans ses mémoires, n'accuse personne de mauvaise volonté ni de trahison.