LA TRAHISON BN POLOGNE ET EN FRANCE
Depuis la Confédération de Bar jusqu'à notre époque, les Polonais expliquent presque toujours leurs défaites et leurs revers par la trahison. Le cri de trahison, poussé pour la première fois par les Pulawski, n'a cessé de retentir jusqu'à nos jours.
Il est digne de remarque qu'en Europe il n'y a que deux nations qui accusent souvent leurs chefs et leurs concitoyens de trahison : ce sont la France et la Pologne.
Comment expliquer ce fait ? Je crois qu'il provient de la grandeur des missions que ces deux nations, la France et la Pologne, ont reçues de la Providence.
Dans l'antiquité, l'idée que l'on attache main-
tenant à In trahison n'existait pas. Chez les Romains, trahir, tradere, signifiait tout simplement abandonner un poste militaire ou ne pas faire son devoir dans une circonstance donnée. Mais le peuple romain ne comprenait pas qu'on pût le renier. La trahison, la grande trahison, a paru avec le Christianisme : Judas en estle premier type.
En effet, qu'est-ce que trahir? Trahir, c'est abandonner une idée difficile à réaliser, c'est déserter un devoir pénible pour des avantages palpables, visibles et faciles à saisir.
Les Anglais n'ont pas eu de traîtres nationaux; l'histoire russe moderne n'en compte pas un seul. Et en effet, quand on a un but très facile à apercevoir pour l'intelligence la plus vulgaire ; quand on dispose de moyens plus que suffisants pour atteindre ce but, on n'est pas tenté certainement de cesser ses efforts, quelque périlleux qu'ils soient : il suffit souvent dune certaine chaleur de sang et de nerfs pour supporter les travaux et braver les dangers. Mais si, d'un côté, on vous présente une idée, chose immatérielle, un but que des âmes généreuses seules peuvent entrevoir dans l'avenir; et si, d'un autre côté, pour vous retenir, on vous offre tous les avantages matériels; si. contre un avenir incertain, on vous montre un présent assuré, alors il y a tentation.
Dans les croisades, par exemple, où l'on entreprenait une guerre pour ie .salut deVâme\ où, tout en combattant l'ennemi, on mourait de fatigue et de faim, il y eut des chevaliers qui abandonnèrent leur camp; quelques uns se firent turcs; le moyen âge les stigmatisa des noms de félons et de traîtres.
La France a, plus d'une fois, combattu pour des intérêts élevr^s. pour ceux qui, dans le langage du siècle, passent pour ne pas être positifs.
La Pologne n'a cessé de combattre pour cette sorte d'intérêts ; on peut même dire que son existence n'est qu'une lutte continuelle contre le présent, afin de conquérir l'avenir.
II n'y a donc rien d'étonnant que des hommes vulgaires plus d'une fois abandonnèrent une telle cause. Il y a plus, une telle cause ne [)eut pas être utilement servie par des hommes qui comptent sur le présent, sur les calculs, sur la force des combinaisons humaines. Presque toujours ces hommes portèrent malheur à l'idée qu'ils étaient chargés de défendre.
Si j'ai touché cette question, c'est que, parmi les littératures slaves, celle des Polonais offre une catégorie d'écrivains littéraires connus sous le nom des traîtres : ce sont des écrivains qui, reniant la religion et le passé de leur pays, cherchent à défigurer l'histoire de la Pologne, flétrir
le caractère national, pour échapper à la persécution et mériter la grâce des oppresseurs.
11 est très probable que la Pologne est destinée même à produire un jour le type complet d'un traître politique, comme le Christianisme vit jadis sortir de son sein le type d'un renégat religieux.
FRANÇOIS KARPINSKl '"
Karpinski difîère des poètes classiques du XVI* siècle tels qne Symonowicz et autres, en ce que ces derniers sont plutôt artistes que véritablement poètes. Sans nier ce qu'il y a d'original dans leurs compositions, ou sent qu'ils écrivaient pour créer des ouvrages d'art, pour orner ce beau royaume au milieu duquel ils vivaient alors.. Enfants d'un siècle grand et heureux, ils n'avaient en vue que de satisfaire leurs goûts personnels et de donner au public un amusement artistique. Karpinski, n'imitant aucun modèle, n'ayant en vue aucun système, chante avec le laisser-aller
(Ij m, p. 160-162.
d'un oiseau. Au lieu de tirer sa scène de Tâge d'or, de ce cadre fantastique des poètes idylliques de l'antiquité et des Français modernes, il nous représente, tout bonnement, la vie champêtre telle qu'il la voyait autour de lui. On reconnaît très bien sous les noms classiques de ses personnages, les petits gentilshommes et les fermiers d'une campagne polonaise ; et c'est à la véracité de ses tableaux, dans lesquels la petite noblesse et les fermiers se reconnaissent, que Karpinski doit son immense popularité. 11 vivait ignoré des littérateurs proprement dits, des poètes en renom, grands lecteurs et admirateurs des poésies françaises. Cette admiration générale n'était pas sans arriver jusqu'à lui : on le persécutait pour la partager; et on le força, pour ainsi dire, à traduire quelques poètes français, Delille par exemple.
Presque tous les ouvrages de Karpinski, excepté quelques pièces imitées ou traduites du français, ont le caractère élégiaque ; ils sont regardés à juste titre comme classiques. Il y a des chansons qui, par leur délicatesse de sentiment et leur perfection de forme, pourraient être comparées aux plus belles chansons de Goëlhe.
« Déjà la lune se couche , les chiens du village s'endorment; j'entends un claquement de mains dans la forêt. C'est lui ! oui, c'est lui ! il m'attend sous notre chêne favori ; je n'ai plus le temps
Les polonais 16î{
d'arranger ma chevelure, je la nouerai tout simplement et je la laisserai flottante, car je crains de tarder; il m'attend depuis si longtemps ! je prendrai celte corbeille de framboises et cette guirlande de fleurs; cestramboises,nousles mangerons ensemble; cette couronne, j'en ornerai sa tète. » ... François Karpinski, seul des écrivains célèbres du siècle de Stanislas-Auguste, est resté fidèle à sa religion ; seul il a trouvé le ton du chant populaire dans la prière : ses chants ont mérité l'insigne honneur d'être acceptés par le peuple. Déjà de son vivant on chantait, dans toutes les églises du village, dans la Pologne catholique, ses prières simples et naïves...
NIEMCEWICZ
Niemcewicz n'a jamais été poète artiste; il n'a jamais composé d'ouvrages pour amuser son public; l'art n'a jamais été son idole; il a été
U) III, p. 178-182.
avant tout Polonais, et seulement Polonais ; il ne s'est servi de ses ouvrages que comme instruments pour combattre les ennemis de la Pologne. Si tout écrit calculé pour produire un effet du moment n'est qu'un pamphlet^ on pourrait dire que presque tous les ouvrages de Niemcewicz, comme poésie et comme hisloire, écrits sous l'inspiration du moment, n'ont été que des pamphlets; que Niemcewicz n'a été qu'un pamphlétaire, mais le plus grand des pamphlétaires qui aient jamais existé, ayant toujours eu en vue le même intérêt, toujours animé du même amour pour son pays et de la même haine pour ses ennemis politiques, moraux. et littéraires...
Si les animaux, dans les fables de Niemcewicz, parlent quelquefois un langage trop politique et trop littéraire, il faut savoir que l'ours de Niemcewicz n'est pas l'ours de La Fontaine. Chez Niemcewicz, l'ours est presque toujours un Russe ou le grand-duc Constantin ; un renard ou un corbeau, c'est tel ou tel censeur d'oeuvres littéraires. Il met dans ses tables les anecdotes qui couraient alors la ville, il y représente le caractère et les habitudes des personnages qu'il a en vue. Tout le monde comprenait alors ces allusions ; maintenant ses fables ont beaucoup perdu de leur valeur. Mais chaque coup a porté, chaque ouvrage a produit son effet. La plupart de ces compositions
LES POLONAIS itH
dureront autant que doit durer la lutte entre la Pologne et ses voisins politiques.
Comme historien, Niemcewicz change également à chaque moment de ton et d'allure. 11 est rarement lui-mome ; ce n'est que lorsqu'il raconte les triomphes des Polonais, et surtout les désastres de la Russie, qu'il se montre tel qu'il est. Avec quel amour, avec quel délice il décrit, par exemple, dans son histoire de Sigismond III, l'incendie de Moskou,les succès des Polonais ! Dans ces pages, il égale quelquefois le style de Tite-Live, parce qu'il entre alors dans tous les sentiments qui animaient l'historien romain. Il sent l'orgueil, la fierté, le mépris pour tout ce qui est étranger et ennemi. Mais lorsqu'il s'agit de parler des malheurs, des défaites de la Pologne, alors quelquefois il fausse l'histoire pour disculper ses compatriotes, pour détendre une cause malheureose.
Comme orateur, il fit preuve d'un talent incontestable. Elevé à l'école militaire fondée par Stanislas-Auguste, il voyagea, vit la France dans les temps les plus chauds de la Révolution ; ce qui explique et ses théories politiques, et même le genre de son talent oratoire. Il revint en Pologne, tout échauffé encore de ce qu'il avait vu en France. Il défendit la Révolution et ses idées, regardant le système constitutionnel comme la
plus belle formule qui eùL jamais élu inventée, et l'établissement d'une constitution comme le seul moyen de sauver la Pologne.
Mais son amour immense pour sa nation se ressentait des opinions du siècle : il était trop terrestre et trop matériel. Niemcewicz, affecté des malheurs de son pays, de l'abaissement de son gouvernement, des désordres qui régnaient alors, ne semblait regretter que la grandeur matérielle, les vastes possessions de la Pologne, les trésors de ses rois...
... Il lui manquait un sentiment plus élevé, le sentiment religieux et moral delà cause polonaise. Il ne pouvait démêler, à travers les questions religieuses qui agitaient l'Europe, le véritable intérêt national polonais...
... Dans le combat sanglant de Macieiowice, il fut fait prisonnière côté de Kosciuszko, et enfermé dans les souterrains de Pétersbourg. A la mort de l'impératrice Catherine, il fut élargi avec Kosciuszko. L'empereur Paul lui olîrit d'augmenter ses possessions pour qu'il se fixât dans le pays. Les politiques de cette époque, en Pologne et surtout en Lithuanie, commençaient déjà à accepter le règne de la Russie, ne voyant plus d'autre moyen de conserver les débris de la nationalité polonaise. Niemcewicz refusa toutes ces oiïreg ; il ne partagea aucune des illusions de
ses compatriotes, et il émigra de nouveau en Amérique, oii il passa dix années de sa vie... ... Exilé, il mourut à Paris.